Ottawa promet d'endiguer l’afflux «disproportionné» de migrants au Québec

Le ministre de l’Immigration, Ahmed Hussen, et son collègue de la Sécurité publique, Ralph Goodale, lors d’une conférence de presse à Montréal lundi, au cours de laquelle ils ont notamment annoncé l’envoi d’une mission au Nigeria
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le ministre de l’Immigration, Ahmed Hussen, et son collègue de la Sécurité publique, Ralph Goodale, lors d’une conférence de presse à Montréal lundi, au cours de laquelle ils ont notamment annoncé l’envoi d’une mission au Nigeria

Quelque 2500 demandeurs d’asile sont entrés de manière irrégulière par le chemin Roxham en avril, soit quatre fois plus qu’au même mois l’an dernier. Pour endiguer cet afflux « disproportionné » de personnes au Québec, le gouvernement fédéral a promis lundi de rediriger rapidement les demandeurs d’asile vers l’Ontario, un processus qui pourrait prendre encore « quelques semaines », a reconnu le ministre de l’Immigration. En compagnie de ses collègues des Transports et de la Sécurité publique, Ahmed Hussen a aussi annoncé des missions de sensibilisation au Nigeria, d’où proviennent la majorité des migrants qui entrent au Canada de manière irrégulière.

Le ministre se rendra d’ailleurs lui-même à Lagos, comme le feront trois représentants canadiens, qui devront travailler avec les agents américains afin d’amener ceux-ci à resserrer leur processus d’octroi de visas. « On se rend compte [que les demandeurs d’asile] ont obtenu ce visa [américain] dans le but de venir au Canada et de demander le statut de réfugié », a indiqué le ministre Hussen.

Le gouvernement croit beaucoup en ces missions de sensibilisation, car c’est, selon lui, ce qui a réussi à finalement dissuader les Haïtiens de venir au Québec. « Les données les plus récentes démontrent une réduction drastique du nombre de demandeurs d’asile d’origine haïtienne […] et le flux de migrants latino-américains ne s’est pas matérialisé », a soutenu le ministre Marc Garneau, qui préside le groupe de travail intergouvernemental sur les migrations irrégulières.

Le président national du Syndicat des douanes et de l’immigration se dit déçu des mesures annoncées. « C’est bien beau de faire de la sensibilisation et d’aller dans les autres pays, mais c’est une pièce du puzzle à une situation beaucoup plus complexe », a déclaré Jean-Pierre Fortin.

« Je pensais qu’on était pour nous apporter des solutions concrètes, mais il n’y a pas grand-chose de nouveau ni rien pour régler la situation », a déploré pour sa part l’avocat en immigration Stéphane Handfield, plaidant pour l’annulation de l’entente des tiers pays sûrs qui est, selon lui, à la source de ce grand nombre de migrations irrégulières.

Plus de 90 % ne se qualifieraient pas

Mais au-delà de ces annonces, ce qui a surtout « choqué » Me Handfield, c’est la déclaration de Marc Garneau voulant que très peu de ces migrants se qualifieraient pour le statut de réfugié. « Un peu plus de 90 % des migrants irréguliers ne répondent pas à nos critères » pour obtenir l’asile politique « et ils devront quitter » le Canada, « dont environ 200 » d’ici deux semaines, a affirmé le ministre, en conférence de presse.

Me Handfield croit que le ministre outrepasse ses compétences, voire s’immisce dans celles du tribunal. « Ça m’inquiète énormément car, d’une part, le ministre est supposé ignorer les motifs de revendications de ce statut des individus. D’autre part, il existe un tribunal indépendant qui doit étudier et analyser chacune des demandes et à qui il revient de déterminer si oui ou non on reçoit une personne comme réfugiée », explique-t-il. « Ou bien [le ministre] donne des chiffres à l’aveuglette sans s’appuyer sur des statistiques, ou bien il a l’intention d’envoyer un message clair au tribunal d’accepter moins [de réfugiés], ce qui m’inquiète. »

L’avocat rappelle qu’il n’y a pas si longtemps, on avait fait grand cas du taux de refus élevé des demandes d’asile des Haïtiens. Or, seul un très faible échantillon de dossiers — moins de 5 % — avait été traité, étant donné les énormes délais d’attente. Cela ne permettait pas de dégager une tendance, avait souligné Me Handfield, précisant que, traditionnellement, 50 % des Haïtiens sont acceptés au Canada.

520 places temporaires

Ottawa a également annoncé de nouvelles installations temporaires pour accueillir 520 personnes au poste-frontière de Lacolle pour des séjours de courte durée, soit environ 2 à 3 jours.

Le Syndicat des douanes et de l’immigration déplore que, jusqu’ici, il n’y ait pas de ressources supplémentaires prévues. « Ce qu’ils vont faire, c’est d’aller chercher nos agents dans les bureaux voisins des autres provinces pour venir donner un coup de pouce. Mais de nouvelles ressources, on n’en aura aucune. Et tous les signes précurseurs nous montrent qu’on aura pas mal plus de monde que l’an dernier », a dit M. Fortin.

Il soutient que plus de ressources permettraient d’augmenter la vigilance « entre les bureaux de douanes » le long de la frontière. « Le gouvernement est très chanceux que les gens se confinent tous au corridor de Roxham… »

Quant au système de « triage », visant à diriger les demandeurs d’asile qui le souhaitent vers d’autres provinces, M. Fortin invite le gouvernement à faire vite pour le mettre en place. « Pour les agents, ça ne change rien, qu’on les envoie à Montréal ou par triage en Ontario, mais le problème c’est qu’on risque d’atteindre très vite le point de saturation à la frontière. »

Pour Me Handfield, la situation gagnera à être clarifiée. « Il faudra voir où sera déposée la demande d’asile et où elle sera déférée. Car même si l’individu va en Ontario, il y a une partie de la demande qui est gérée par Montréal », a-t-il dit. « Est-ce que le dossier va suivre la personne et va-t-il être entendu par le bureau régional de Toronto ? »

Revoir l’entente ?

Pour l’opposition conservatrice à Ottawa, la stratégie du gouvernement fédéral, et notamment l’envoi du ministre de l’Immigration au Nigeria, n’est qu’une solution temporaire qui n’empêchera pas d’autres réseaux de passeurs de s’organiser. Le député Pierre Paul-Hus a plutôt plaidé pour que le gouvernement adopte « une position ferme » et renégocie l’entente des tiers pays sûrs vieille de 14 ans, ce à quoi ne ferme pas la porte le ministre Hussen. Mais « je veux être très clair : il n’y a aucune négociation formelle actuellement », a précisé ce dernier.

À l’heure actuelle, l’entente ne permet pas à une personne qui est d’abord entrée aux États-Unis d’être jugée recevable au Canada, ce qui pousse plusieurs migrants à éviter le poste-frontière pour passer par le chemin Roxham. Depuis le début de l’année, 7300 demandeurs sont entrés de manière irrégulière au Canada.

4 commentaires
  • Hermel Cyr - Abonné 8 mai 2018 09 h 04

    Comme aurait dit Pierre Bourgeault …

    Quand un peuple laisse à des étrangers le soin de gérer ses frontières ! « C’est aussi ça être colonisé ! »
    Pauvre Québec ramolli, qui n’a pas l’énergie pour réagir… ni même l’échine pour protester.
    Et qui s’apprête cet automne à remplacer bonnet blanc par blanc bonnet !
    Quand renaitra le Québec du « maître chez nous » ?

  • Gilles Théberge - Abonné 8 mai 2018 10 h 34

    Le problème c’est Trudeau...

    Quand on voudra mettre fi à cette gabegie, on élira un autre gouvernement, c’estas dur à comprendre.

    • Serge Picard - Abonné 8 mai 2018 13 h 51

      « Ottawa promet d'endiguer l’afflux «disproportionné» de migrants au Québec »
      Ce sont ces même libéraux fédéraux et provinciaux, après que Justin Trudeau l'année dernière qui d'une façon irresponsable a ouvert la frontière du Québec aux immigrants illégaux, traitaient les Québécois de racistes et de xénophobes lorsque ceux-ci demandaient des actions concrètes pour trouver des solutions.

  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 8 mai 2018 10 h 50

    Comment aider?

    L'Afrique et Haïti peinent à nourrir leur population qui grandit à pas de géant.
    D'ailleurs, dans ces pays et surtout à Haïti, la surpopulation est insoutenable à moyen et même à court terme. Des programmes d'aide à la planification familiale pourraient amener un certain répit à ces populations courageuses et assurer leur pérennité. Il ne s’agit pas de prôner le malthusianisme, mais de pouvoir nourrir sa population.

    Il y a beaucoup trop de pays pauvres dans le monde, et beaucoup de leurs ressortissants veulent les quitter. Mais quitter leur pays est-il une solution à leurs problèmes ?

    Dans le cas d’Haïti, le problème fondamental est la surpopulation (actuellement 11 millions d’habitants, et doublement à tous les 25 ans), sur un territoire si exigu. Les organismes internationaux devraient mettre sur pied un genre de plan Marshall visant à développer l’économie haïtienne sur une saine base démographique.

    Il vaudrait mieux financer le développement économique et social à l'intérieur de ces pays, au lieu d'accueillir ici des gens qui ne semblent pas être parmi les moins fortunés.