«On a fait du chemin, mais pas assez», dit l'imam Hassan Guillet

L’imam Hassan Guillet se désole de la répétition d’incidents haineux.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’imam Hassan Guillet se désole de la répétition d’incidents haineux.

La lutte contre l’islamophobie ne vise pas seulement à protéger les musulmans, mais tous les Québécois, plaide l’imam Hassan Guillet. Notamment les parents d’Alexandre Bissonnette.

« C’est pour protéger toute la société québécoise », a-t-il expliqué au Devoir vendredi. « Je pense qu’il n’y a personne qui aimerait être à la place des pauvres parents d’Alexandre Bissonnette. Leur fils a commis un acte terrible qui a ruiné leur vie à eux et la sienne en enlevant la vie à des innocents. On n’aimerait pas que ça se répète. Les parents d’Alexandre Bissonnette, ce ne sont pas des musulmans. »

Le combat contre la « culture de la haine », poursuit-il, « ça va protéger aussi les gens qui véhiculent cette haine, parce que la haine détruit tout sur son chemin ».

Au lendemain de la tuerie au Centre culturel islamique, M. Guillet avait livré un discours marquant au Centre des congrès de Québec. À la surprise de tous, il avait déclaré qu’Alexandre Bissonnette était aussi une victime dans l’horreur.

Lorsqu’il évoque la vague de sympathie qui déferlait alors sur le Québec, les larmes lui montent aux yeux. « Il y avait un élan de solidarité, de compassion, de compréhension. On sentait que nous appartenions à la même famille », dit-il la voix tremblante. « On commençait à se connaître. […] Je pensais que la société était mûre pour qu’on puisse vraiment se regarder les yeux dans les yeux. Voir qu’on ne vient pas de la même place, mais qu’on s’en va dans la même direction. »

Mais très vite, « l’élan » de février a cédé la place à la « zizanie », déplore-t-il. Dès lors, quand on lui demande quel est son état d’esprit à l’approche du 29 janvier, il rétorque qu’on a « fait du chemin, mais pas assez ». Du chemin ? « Oui. La preuve, c’est que je suis assis devant vous. Avant, les journalistes parlaient de nous au lieu de nous parler. »

L’effet d’accumulation

Les derniers mois ont été « très difficiles » à cause de « l’accumulation », explique-t-il avant d’énumérer le référendum sur le cimetière à Saint-Apollinaire, l’explosion de la voiture du président du CCIQ, la livraison de messages haineux à la mosquée, la fausse nouvelle de TVA voulant que les dirigeants d’une mosquée aient demandé l’exclusion des femmes d’un chantier de construction, la montée de La Meute et d’autres groupuscules de la droite identitaire, le débat entourant la consultation sur le racisme systémique…

Même s’il pratique loin de Québec (à Saint-Jean-sur-Richelieu), l’imam Guillet est revenu presque tous les mois depuis janvier pour prononcer des sermons au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ). On l’avait notamment invité à venir rassurer les fidèles au lendemain du référendum à Saint-Apollinaire.

« J’ai passé la soirée à rassurer les gens. À leur dire que ceux qui leur disent que les Québécois sont contre eux ne disent pas la vérité, que les catholiques ne sont pas contre eux non plus. Que le cardinal Lacroix de Québec était solidaire… » Or dans la seconde partie de la rencontre, un administrateur de la mosquée se présente pour aviser les gens qu’ils avaient reçu un paquet haineux avec une tête de cochon à l’intérieur. « Je suis tombé par terre. Je ne savais plus quoi leur dire ! Quelques semaines après, la voiture du président du Centre explosait. »

D’où cette impression d’être dans une « inondation » où une nouvelle fuite remplace chaque trou colmaté. « On se demande où ça va s’arrêter. » A-t-on besoin d’une Journée nationale contre l’islamophobie ? « Je pense que oui », répond-il. Cette semaine, la Coalition avenir Québec (CAQ) et le Parti québécois (PQ) s’y sont tous deux opposés. La CAQ a parlé d’un problème inexistant ; le PQ a fait valoir que le terme était associé au controversé Adil Charkaoui.

Des arguments qui le font bondir. « Pour l’amour de Dieu, on n’accuse pas les Québécois d’être racistes ! On sait que c’est une infime minorité, mais il faut que la majorité arrête d’être silencieuse. […] Il y a une journée contre l’homophobie, ça ne veut pas dire que tous les Québécois sont homophobes ! » Quant à l’association avec Charkaoui, il la trouve absurde. « À ce compte-là, le Parti québécois devrait arrêter de se dire nationaliste parce qu’Hitler aussi se disait nationaliste ! »

Elvis Presley et la charia

Natif du Liban, M. Guillet est à la fois ingénieur et avocat et a longtemps travaillé dans le secteur de l’aéronautique. Arrivé au Québec en 1974, cet intellectuel s’est marié à une Québécoise rencontrée dans une bibliothèque. Le grand drame de sa vie est la perte de son fils de 15 ans, mort dans son sommeil. Lors de la consultation à Saint-Apollinaire, il était d’ailleurs venu raconter avec émotion cet épisode. « J’étais en Chine quand c’est arrivé. La première nouvelle m’a démoli, mais la question qui a suivi a été pire encore : où veux-tu qu’on l’enterre ? Ici ou au Liban ? »

L’imam avait raconté cela pour que les citoyens de Saint-Apollinaire comprennent l’importance pour les musulmans du Québec d’avoir un lieu pour enterrer leurs morts.

Hassan Guillet continue de croire possible de discuter sereinement de ce type d’enjeu, si on évite les amalgames. « Les gens sont corrects ; le problème, c’est l’écran de fumée qu’on leur met devant les yeux », dit-il.

Comme cette idée selon laquelle il existerait une « communauté musulmane », dit-il. Un terme qu’il n’utilise jamais, d’ailleurs. « Je ne dirai pas que les Québécois sont ainsi, les politiciens comme cela. Nous sommes d’abord des individus. Les gens ne pensent pas tous exactement la même chose. Il y a des nuances. »

Ou cette croyance voulant que les leaders musulmans conspirent pour imposer la charia au Canada. « Pour l’amour de Dieu, on est dans une démocratie ! Les musulmans comptent pour 3 % de la population. Il y a des hommes, des femmes, des pratiquants, des non pratiquants, ceux qui boivent de l’alcool, ceux qui n’en boivent pas, des femmes qui portent le foulard, des femmes qui n’en portent pas… Donc, quand on parle de ceux qui veulent imposer la charia, à l’intérieur du 3 %, vous pensez que c’est combien ? Et avec quoi ils vont imposer la charia ? Moi, je pense qu’il y a plus de gens qui croient qu’Elvis Presley est vivant que de gens qui veulent imposer la charia au Canada. »

Et le revoilà qui sourit. D’ailleurs, malgré tout, Hassan Guillet ne se dit pas découragé. Il dit qu’il « faut bâtir sur le positif », parce que sinon, on va toujours laisser les extrémistes « kidnapper notre programme ». Se décrivant comme un fervent optimiste, l’imam dit faire confiance au temps et lance même que, pour lui, le pessimisme est l’équivalent de ce que les catholiques appellent… « un péché mortel » !

46 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 13 janvier 2018 03 h 04

    Le pessimisme équivaut à «un péché mortel»?! !?

    L'équation vaut le détournement. Le seul «péché mortel» c'est celui de prendre la vie d'un «être» sans raison...(complétez la phrase en tenant compte du mot «être» dans toutes ses acceptions). Les faits alternatifs, les «fake news», etc. ne sont que des «fautes vénielles». Et pendant ce temps «au royaume» des... Misère. Le XXIe est définitivement crétin.

    JHS (Guillet) Baril

  • Richard Ouellette - Abonné 13 janvier 2018 04 h 13

    Merci

    Je suis d'accord avec monsieur Guillet, il faut que les média permettent aux musulmans de parler à tous, plutôt que les média nous en parle. Je suis un "de souche" qui est agaçé par l'obstination à porter le voile en toutes circonstances,
    par cette façon dont les minorités, parfois, emprunte la filière Torontoise pour nous faire passer pour des racistes.
    Il y a ici une histoire qui font que le rapport avec la langue et la religion a des sensibilités propres et justifiées. Quand des minorités religieuses, ethniques ou autres s'associent aux Trudeau de ce monde pour le nier, c'est une embûche au bien vivre ensemble.
    Vivement, qu'on entende les opinions des musulmans directement de la bouche de ceux-ci pour pouvoir saisir tous les aspects et les nuances d'une réalité plus complexe que ce qu'on nous présente.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 13 janvier 2018 04 h 22

    Pourquoi pas une journée contre la haine...

    «Le combat contre la « culture de la haine », poursuit-il, « ça va protéger aussi les gens qui véhiculent cette haine, parce que la haine détruit tout sur son chemin ».

    Pourquoi une journée contre l'Islamophobie, alors que c'est la haine qu'il faut dénoncer...Parlons plurôt d'une journée pour dénoncer la haine ou plus positivement d'une journée pour célébrer l'amour...Pourquoi centrer cette journée sur la haine contre l'Islam...La haine n'est pas que culturelle ou religieuse; elle ne vise pas une communauté en particulier...Il y a la haine contre les Juifs, la haine contre les Québécois de souche, la haine contre les Anglais, et j'en passe...Pourquoi une journée contre l'Islamophobie ? Eux-mêmes, les Musulmans, sont-ils si innocents en ce qui concernent la propagation de la haine ? Le racisme, la xénophobie, le mépris envers l'autre n'est-il pas inscrit et recommandé dans un certain livre dit-saint ? Commençons donc par éviter de transformer les sentiments et les pratiques religieuses en exercices de prises de pouvoir sur l'autre, et de chercher à imposer ses volontés au prochain, alors la vie en société deviendra peut-être plus sereine et respectueuse pour tout le monde...

    • Chantale Desjardins - Abonnée 14 janvier 2018 08 h 39

      Très bon texte M. Simard

    • Frédéric Jeanbart - Abonné 14 janvier 2018 19 h 34

      Bien d'accord. À ce que je sache d'ailleurs, de par le monde l'Islam est souvent vercteur de haine, ne nous cachons pas de certaines réalités. Que cette haine enfgendre d'autres haines est une dynamique, bien entendu, surtout quand quelque cpommunautarisme politique dse mêle à cela : l'islam EST politique, ils tiennent à ce communautarisme politique qui divise et se fait systémiquement foyer de haine potentielle, ça non plus ne l'oublions pas.

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 13 janvier 2018 06 h 04

    La lutte contre l'islamophobie vise à protéger l'islam.

    Dans le texte de I Porter on lit:"La lutte contre l’islamophobie ne vise pas seulement à protéger les musulmans, mais tous les Québécois, plaide l’imam Hassan Guillet. Notamment les parents d’Alexandre Bissonnette." il faut rajouter que cette lutte vise surtout et avant tout à protéger l'islam du droit de critiquer toute religion. Sous le prétexte de lutter, avec raison faut-il le dire, contre toute attitude et toute discrimination anti-musulmane, on veut nous imposer le mot islamophobie et la lutte contre l'islamophobie pour stigmatiser toute attitude anti-islam. Le débat qui a eu lieu autour de la motion M-103 est donc toujours d'actualité et la confusion, voulue et entretenue, entre l'islam et la communauté musulmane est lourde de danger pour la liberté d'expression. On aura toujours raison de craindre l'irrationalité et le dogmatisme de toute pensée religieuse et l'islam ne pait pas exception à ces caratéristiques de toute les religions.
    On lit aussi :"Comme cette idée selon laquelle il existerait une « communauté musulmane », dit-il. Un terme qu’il n’utilise jamais,..." et on peut alors se demander de qui parle H Guillet lorsque, un paragraphe avant il mentionne :"(des) musulmans du québec" ?!
    Enfin quand on lit :"L’imam avait raconté cela pour que les citoyens de Saint-Apollinaire comprennent l’importance pour les musulmans du Québec d’avoir un lieu pour enterrer leurs morts." pourquoi le même iman ne dit-il pas que ce qui est surtout crucial dans ce débat est que ce lieu de sépulture soit uniquement et excusivement pour les musulmans ! Que les musulmans et musulmanes du Québec constituent une communauté est tout à fait légitime et cela ne pose pas de problème, comme pour n'importe quelle autre communauté, en autant que, comme n'importe quelle autre communauté, elle ne pratique pas le communautarisme.
    Se rassembler autour du 29 janvier ? Bonne idée mais il y a du chemin à faire !

    Pierre Leyraud

    • Pierre Hurteau - Abonné 14 janvier 2018 10 h 16

      Le droit de critiquer une religion ou un système de pensée doit être distingué des manifestations de haine et de détestation caratérisée envers les personnes qui les professent. Ne pas faire cette distinction c'est aussi répandre la confusion.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 14 janvier 2018 11 h 43

      À Pierre Hurteau
      Il me semblait que la distinction entre une doctrine, une pensée et les personnes qui ont ou professent cette doctrine ou cette pensée allait de soi. Il semble bien que non puisque même si j'écris "Sous le prétexte de lutter, avec raison faut-il le dire, contre toute attitude et toute discrimination anti-musulmane,..." cela ne semble pas assez clair à vos yeux puisque vous pensez que dans " attitude et discrimination anti-musulmane " on pourrait comprendre que j'exclus la haine et la détestation .
      Ah , confusion quand tu nous tient !

      Pierre Leyraud

    • Frédéric Jeanbart - Abonné 14 janvier 2018 19 h 40

      Tout le monde a une place pour enterrer ses morts, toutes religions confondues... Et on peut très bien le constater sur le Mont-Royal alors que des musulmans, des juifs et des chrétiens s'y coitoient ! Il n'y a que depuis un certain islamisme que l'on exige une exclusivité territoriale, une "xénophobie systémique des morts"... Cette "importance" aux yeux de l'Imam ne revet donc qu'un caractère POLITIQUE, en définitive, et est einté mur-à-mur d'INTOLÉRANCE..

  • François Genest - Abonné 13 janvier 2018 06 h 12

    Bonne entrevue

    Bravo à Isabelle Porter pour son bon travail. C'est une entrevue bien menée et bien présentée.