Quand les journalistes se rendent coupables de ce qu’ils dénoncent

Le présentateur et journaliste télé Charlie Rose a été congédié de la chaîne CBS en novembre dernier, après que huit femmes ont formulé des accusations de harcèlement sexuel à son endroit. 
Photo: Theo Wargo Agence France-Presse Getty Images Le présentateur et journaliste télé Charlie Rose a été congédié de la chaîne CBS en novembre dernier, après que huit femmes ont formulé des accusations de harcèlement sexuel à son endroit. 

Qui a vécu par les médias périra par les médias. Éric Salvail en sait quelque chose, de même que Charlie Rose.

La stratosphérique aura de ce dernier a été soufflée d’un coup, comme une bougie, fin novembre 2017, quand le Washington Post a publié un article relatant ses multiples inconduites sexuelles au travail. L’intervieweur hors pair s’exhibait devant des collègues féminines dans sa loge, les tripotait en coulisse ou les harcelait au téléphone.

L’article livrait les témoignages concordants de huit femmes couvrant la fin des années 1990 à 2011. La journaliste Amy Brittain et une collègue du Washington Post ont consacré environ trois semaines à cette enquête tellement délicate qu’au début de leur travail, aucune victime ne voulait parler à visière levée.

« Pour nous, c’était essentiel d’avoir des témoins identifiés : il fallait que notre travail soit irréprochable », a raconté la reporter en participant mardi à un colloque sur les inconduites sexuelles dans les médias d’information réuni au Newseum, musée de la presse de la capitale américaine.

Les victimes de Charlie Rose ont compris l’importance de s’identifier publiquement. Il a tout de même fallu des heures de conversation pour en convaincre certaines.

Le tsunami de dénonciations des agressions déclenché par la révélation médiatique de l’affaire Weinstein a emporté d’autres immenses vedettes du journalisme et des médias d’information américains comme Matt Lauer, licencié du Today Show de NBC en novembre. Ici même, cet automne, les enquêtes journalistiques ont déboulonné des personnalités médiatisées comme Gilbert Rozon ou « Giovanni » Appolo.

« Sans le courage de la presse, le mouvement n’aurait pas été déclenché, y compris le mouvement #MeToo », a dit Paul Fahri, lui aussi du Washington Post, lui aussi invité du Power Shift Summit, le Sommet du glissement des rapports de force. Il a généreusement souligné le travail d’enquête déclencheur des reporters du New York Times. « Ce qu’ils ont fait est essentiel. »

Une boucle de rétroaction

La journée de discussions a réuni environ 150 personnes, en grande majorité des femmes, à neuf contre un. Toutes celles qui ont pris la parole étaient liées d’une manière ou d’une autre au secteur médiatique. L’affaire Weinstein est donc aussi une sorte de boucle de rétroaction liant l’effet à sa propre cause.

Photo: Evan Agostini Associated Press
 
M. Fahri a lui-même publié une histoire basée sur les témoignages de cinq plaignantes contre l’animateur Mark Halperin du temps où il travaillait pour ABC News. Après les révélations du New York Times, une personne a téléphoné au journaliste pour décrire M. Halperin, immense vedette de la télé alors liée à MSNBC, comme « un Harvey Weinstein de l’info ».

« Ce sont des accusations très graves qui mettent fin à une carrière, dit le reporter. Il faut donc travailler très prudemment. »

La reporter Lara Setrakian était une des cinq plaignantes. Elle a accepté de témoigner ouvertement. « Les cinq femmes qui ont dénoncé Halperin ne travaillent plus pour des médias traditionnels, dit-elle. Nous ne faisons plus confiance à notre industrie. »

Mme Setrakian a ensuite fondé News Deeply, qui diffuse des reportages de fond sur des sujets sociaux négligés, et a cofondé Press Forward pour encourager les femmes à dénoncer les agresseurs et à développer un climat de tolérance zéro.

Des problèmes

La journée de discussion a mis en évidence les problèmes structurels de discriminations qui affectent l’industrie des médias d’information. Beaucoup de témoignages sont revenus sur cette idée centrale que pour transformer une entreprise, il faut changer ceux et celles qui y travaillent. Autrement dit, si la culture du harcèlement est encore tolérée, c’est qu’elle fait l’affaire hégémonique des hommes qui la reproduisent.

Les médias ne valent ni plus ni moins que leurs sociétés. Et ce qui s’observe aux États-Unis semble en bonne partie valable ici aussi :

Intersectionnalité. Le mot n’a pas été cité, mais la chose était constamment évoquée dans les discussions pour rappeler que si des femmes sont discriminées, certaines le sont plus que d’autres, celles de minorités (sexuelles ou racisées) subissant simultanément plusieurs formes de dominations. Il a par exemple été question des critères par lesquels les hommes de pouvoir jugent les professionnelles, lesquelles ils embauchent et lesquelles se retrouvent en ondes, comme par hasard, très souvent celles qui correspondent aux normes d’apparence que des hommes blancs hétérosexuels édictent et chérissent.

Diversité. Madhulika Sikka, éditrice de PBS, étend le problème de l’homogénéité des salles de presse pour en faire la source d’un déficit de diversité des points de vue. « Dans combien de chaînes est-ce perçu comme naturel qu’un panel de quatre hommes blancs donne son point de vue sur la société ? demande-t-elle. Que penserait-on si cinq femmes non blanches composaient un panel ? On penserait qu’elles fomentent une révolution ! Ce n’est pas normal. La diversité doit aussi signifier la diversité des paroles. »

Embauche. En 2028, la majorité des jeunes Américains de 18 à 35 ans ne seront pas blancs, fait remarquer Raju Narisetti, président de Gizmodo Media Group, un groupe qui comprend notamment le site satirique The Onion. « Nous sommes basés à New York, et c’est très facile d’embaucher des diplômés de NYU », poursuit-il. Le QG de Gizmodo voisine aussi la célèbre école de journalisme de l’Université Columbia. « Nous demandons à nos cadres de regarder au-delà et d’être plus inclusifs dans les embauches. » Une participante a affirmé que trois photoreporters sur quatre dans le monde sont des hommes. L’oeil mâle dominerait donc jusqu’aux images de la presse mondiale.

Salaires. La question de l’égalité des salaires a aussi été discutée. Les compagnies refusent le plus souvent de révéler ces données. Carrie Gracie, rédactrice en chef de la BBC en Chine, vient de démissionner pour critiquer les efforts jugés insuffisants de la noble institution pour réduire les iniquités salariales entre les hommes et les femmes. Des participantes de Washington ont réclamé des statistiques sur les promotions et le taux de rétention des femmes dans les salles de rédaction.

Des solutions

Ces travers du système médiatique sont bien documentés. Mme Setrakian rappelle que les histoires concernant son agresseur, Halperin, s’étendent sur trois décennies. Dans un sens, le système l’a donc livrée et sacrifiée à cet agresseur en série, dit-elle. Les bureaux des ressources humaines ne ressortent d’ailleurs pas blanchis de l’examen de Washington.

« Je couvre les médias depuis des années et ils ne sont pas plus transparents que les autres industries, dit encore le reporter Paul Fahri du Washington Post. En fait, ils sont encore plus hypocrites. »

Alors que peuvent faire les entreprises d’information pour changer leur culture d’entreprise ?

Joanne Lipman, ancienne éditrice du USA Today, va publier à la fin du moins That’s What She Said, sous-titré Ce que les hommes doivent savoir (et ce que les femmes doivent leur apprendre) à propos des relations de travail.

« C’est un livre sur les solutions. Pour régler ce problème d’agression, il faut s’y attaquer globalement. Chaque femme sait ce que ça veut dire d’être diminuée, regardée de haut, jugée sur son apparence. Il faut s’attaquer à ça. »

Mme Lipman plaide pour davantage de femmes à la tête des organisations, et pour y arriver elle mise sur des mécanismes encourageant les employées de la base à postuler lorsque l’occasion se présente. Un tiers seulement des postes de direction des médias américains serait occupé par des femmes.

Il a aussi beaucoup été question des conditions de travail que changent les femmes au pouvoir, le débat sur le harcèlement et la discrimination systémique débouchant alors sur des problèmes sociopolitiques. Une déléguée du pure player Politico a longuement vanté les trois mois de congé parental accordé par son entreprise, une exception aux États-Unis. Tous les nouveaux parents québécois ont déjà droit à quatre fois plus, sans compter l’avantage des garderies à 8 $ par jour.

Beaucoup d’intervenantes reconnaissent qu’il faut donner du temps aux mutations, et du même souffle que le mouvement #MeToo vient peut-être d’accélérer les choses, comme le montre d’ailleurs le bien nommé Power Shift Summit. Qui a été changée par les médias changera les médias…