«Gangsters et mafiosi»: chronique illustrée d'un siècle de crime organisé

Les journalistes retraités André Cédillot et André Noël publient un ouvrage illustré sur le crime organisé à Montréal.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les journalistes retraités André Cédillot et André Noël publient un ouvrage illustré sur le crime organisé à Montréal.

Cadavres criblés de balles, vedettes et politiciens accompagnés de gangsters, les journalistes André Cédilot et André Noël souhaitent que les Québécois gardent une trace de la présence du crime organisé à travers Gangsters et mafiosi, cent ans de crime organisé au Québec, un récit photographique relatant les moments marquants du dernier siècle.

« On l’a vu dans le film Le parrain, le but ultime de ces gens-là [les mafieux], c’est d’un jour devenir respectable. Nous, notre but, c’est de les immortaliser parce qu’un jour eux ou leurs descendants seront très riches et on ne saura pas d’où vient leur fortune », explique d’entrée de jeu André Cédilot.

Réunis dans un café de la rue Saint-Denis à Montréal, les deux complices de longue date ont beau profiter de leur retraite, ils continuent à parler d’affaires policières comme s’ils les couvraient encore au quotidien.

Après avoir chacun consacré plus de 30 ans de leur vie à l’enquête journalistique et à la couverture des affaires judiciaires, les deux reporters ont décidé de réaliser un projet inspiré d’un livre photographique sur la mafia sicilienne que M. Cédilot a découvert lors d’un voyage à New York il y a des dizaines d’années. Dès son retour dans la salle de rédaction de La Presse, le chroniqueur s’était empressé de le montrer à son grand ami.

« J’avais acheté ça à 1,95 $, je trouvais que c’était tellement bien fait que j’ai dit à André qu’il faudrait qu’un jour on fasse nous aussi un livre photo pour illustrer le crime organisé à Montréal », raconte-t-il.

Pour ce nouvel ouvrage, paru mercredi, les auteurs du livre à succès Mafia inc. ont puisé dans les informations de leurs sources confidentielles et épluché des rapports de police pour remonter jusqu’au début du XXe siècle avec Tony Frank, le premier chef de la pègre québécoise. Constitué aux deux tiers d’images d’archives, le récit avance chronologiquement à travers des thèmes, tels que la prohibition, les années Cotroni, la guerre des motards, jusqu’à, tout récemment la commission Charbonneau. Les deux journalistes veulent que les Québécois mettent des visages sur les événements marquants du crime organisé.

« Les gens pourraient croire qu’un livre photo, ça se fait les deux doigts dans le nez, mais au contraire. C’est beaucoup de travail », confie André Noël.

Les journalistes ont été aidés de deux recherchistes pour entre autres fouiller dans les archives d’Allô police, l’hebdomadaire québécois qui s’est spécialisé dans la couverture de faits divers de 1953 à 2003. « On a passé des jours dans leurs archives. Elles étaient tellement à l’envers que c’est un exploit, ce qu’on a réussi à y trouver », confie André Cédilot, qui mentionne avoir également déniché des images dans sa collection personnelle.

 

Images sanglantes et éloquentes

Les deux retraités n’ont pas hésité à publier des photos sanglantes. Nombreuses sont celles qui montrent un cadavre criblé de balles et des scènes de crime aussi lugubres que fascinantes.

« Le monde du crime organisé est marqué de violence, elle est omniprésente, tout comme la corruption l’est, alors on ne peut pas cacher ça », explique André Cédilot.

Les deux hommes n’ont pas voulu censurer la réalité qui incombe au monde interlope. Un chapitre du livre est d’ailleurs consacré aux vedettes qui ont « tourbillonné autour des gangsters ». Parmi elle, la chanteuse Ginette Reno, qui a offert une performance en août 2000 au mariage de René « Balloune » Charlebois au domaine du Hells Angels Maurice « Mom » Boucher.

Les auteurs estiment que les Québécois sont en droit de connaître les ramifications du crime organisé.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Arrestation en novembre 2006 de Nick Rizzuto, patriarche de la mafia italienne à Montréal. L’homme est mort quatre ans plus tard, à l’âge de 86 ans, victime d’un tireur embusqué à l’extérieur de son domicile.

« La force du crime organisée, c’est qu’il sait s’adapter. On l’a vu dans les années 1920 lors de la prohibition, le Québec est devenu un des plus grands fournisseurs en alcool. La fin de la prohibition ne les a jamais empêchés de continuer leurs activités », rappelle André Noël.

Selon lui, le crime organisé surveille justement de près la légalisation de la marijuana qui entrera en vigueur l’an prochain.

« Soyez certains qu’ils vont s’adapter. Ce qu’ils attendent, c’est que le gouvernement présente les règles exactes, notamment sur le taux de THC dans la marijuana. Dès qu’ils connaîtront les règles gouvernementales, ils vont s’assurer de combler les lacunes du gouvernement », prévient André Cédilot.

Le duo expose également des événements jusqu’aujourd’hui ignorés du public. Dans leur section dédiée aux années Cotroni, ils font notamment référence à la guerre du fromage au début des années 1960 à Montréal.

« Une guerre qui se mène à coups de bâton, d’acide sulfurique et d’incendies », écrivent-ils. Grâce à des rapports de police qu’ils ont obtenus, ils rapportent que le 30 mai 1963, l’homme d’affaires Emmanuel (« Lino ») Saputo et son chauffeur ont été tabassés par le mafieux Paolo Violi.

Ils racontent que tout au long de l’année 1963, les fromagers se font la guerre. Les anciens journalistes soulignent que selon les rapports officiels, Lino Saputo a expliqué aux policiers qu’il faisait trop noir dans la cave pour reconnaître ses assaillants. D’ailleurs, ils indiquent qu’en 1975, l’homme d’affaires avait été convoqué devant la Commission d’enquête sur le crime organisé, mais que son témoignage s’est fait à huis clos, si bien qu’il est jusqu’aujourd’hui secret.

Les anciens journalistes terminent leur livre avec la plus récente commission d’enquête, la commission Charbonneau, qui a permis de révéler qu’un club fermé d’entreprises se partageait les contrats de travaux publics.

« Le gouvernement ne fait pas grand-chose pour tenir le crime organisé à l’écart, on l’a vu dans l’industrie de la construction. Oui, il y a eu la commission Charbonneau, mais aucune des recommandations concernant le crime organisé n’a été appliquée », regrette André Noël, qui a été enquêteur et rédacteur à la Commission.

Les frappes policières des années 2000 chez les Hells Angels, dans les gangs de rue et dans la mafia ont peut-être ralenti leurs activités, mais les groupes criminels se relèveront, assurent les journalistes.

« La relève se prépare et la réalité, c’est qu’en ce moment, la priorité des policiers, ce n’est pas le crime organisé, c’est le terrorisme », conclut André Cédilot.

Gangsters et mafiosi, cent ans de crime organisé au Québec

André Cédilot et André Noël, Les Éditions de l'Homme, Montréal, 2017, 184 pages


 
2 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 26 octobre 2017 04 h 46

    Ils n'ont certainement pas tout

    D'après ce que je sais de la mafia, elle serait facile à vaincre si la police le voulait vraiment. Ils ne font pas d'efforts du tout dans ce sens. Les policiers ne sont pas informés. Et ils n'informent pas bien le public.

  • Placide Couture - Inscrit 26 octobre 2017 08 h 13

    Mafia et complicité politique.

    Aucune mafia ne peut se maintenir en place sans une certaine complicité du pouvoir politique et il faut se demander si l'inverse n'est pas tout aussi vrai.