Miniboom des langues autochtones à Montréal

L’ambiance était amicale et remplie de taquineries au dernier cours d’innu de la session à Montréal Autochtone.
Photo: Geneviève Gélinas L’ambiance était amicale et remplie de taquineries au dernier cours d’innu de la session à Montréal Autochtone.

Enjeux autochtones

Les immigrants et les Premières Nations nous ramènent à la diversité culturelle inhérente à nos sociétés. Or plusieurs communautés ont le sentiment, à tort ou à raison, que leur réalité n’est pas justement dépeinte dans les médias. Cet hiver, l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) a consacré un cours de journalisme à la couverture de cette diversité culturelle par les médias, qui a permis aux étudiants de réfléchir aux pratiques journalistiques et de se mesurer à la réalité du terrain. Le Devoir publie aujourd’hui sa sélection de trois reportages réalisés sur des enjeux autochtones par des étudiants en cours de session. La version longue de ces articles et d’autres peuvent être lus à medium.com/connexions-culturelles.

Dans les cinq dernières années, le nombre de cours de langues et de programmes d’études autochtones a quintuplé à Montréal. Pas vers l’autre pour les uns, retour aux sources pour d’autres, ce mouvement ranime des langues menacées, un cours à la fois.

Ce soir-là à l’organisme Montréal autochtone, c’était le dernier cours d’innu de la session. Pour l’occasion, Myriam Thirnish, l’enseignante, avait organisé une soirée bingo. Boulier, jetons colorés, pop-corn et chocolats jonchent la grande table au milieu de la pièce.

« Kuei ! Je crois que tout le monde est arrivé, alors on peut commencer », salue avec ardeur Mme Thirnish. Une douzaine d’élèves sont assis autour de la table. Le défi de la soirée : prononcer les nombres uniquement en innu.

La première étudiante à crier bingo! est Marie-Claude André-Grégoire, une avocate en droit autochtone née d’une mère innue et d’un père qu’elle dit « blanc ». Elle s’est inscrite à ce cours gratuit pour apprendre la langue qu’elle entend depuis son plus jeune âge, mais qu’elle n’a jamais réellement apprise.

Pour elle, sa langue est le fondement de sa culture et de son identité, une identité difficile à préserver en milieu urbain. Selon le recensement de 2011, 17,2 % des autochtones au Canada peuvent soutenir une conversation dans la langue maternelle de leur communauté. Et à Montréal, seulement 350 autochtones sur 10 000 disent avoir pour langue maternelle une langue autochtone, et 135 déclarent parler souvent une langue autochtone à la maison.

Les cours de langue se faisaient rares avant que Montréal autochtone, un organisme qui oeuvre auprès des jeunes autochtones, décide d’en offrir. Pourtant, il y a une forte demande de la part des communautés autochtones, qui sentent l’urgence de préserver leurs langues.

Louis-Jacques Dorais, professeur retraité d’anthropologie de l’Université Laval et spécialiste des peuples inuits, présente des chiffres alarmants : « Au Canada, on dit qu’il y a entre 50 et 60 langues autochtones qui sont encore parlées. Là-dessus, on pense qu’il y en a trois ou quatre qui vont survivre jusqu’aux années 2050 ou 2060. »

Certains de ces cours sont d’une importance capitale dans la mission de préservation des langues autochtones, comme l’abénaquis, une des langues les plus susceptibles de disparaître. Selon une étude de la chercheuse Lynn Drapeau, une vingtaine de personnes parlent encore cette langue au Québec…

Langues autochtones et urbanité

Pour Véronique Legault, Mohawk, étudiante en linguistique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et née dans la réserve de Kahnawake, les autochtones qui vivent en ville ou proche des grandes zones urbaines sont enclins à parler davantage français ou anglais : « On n’est même pas à cinq minutes d’une autre ville, Châteauguay, donc les gens vont faire l’épicerie, vont magasiner là-bas, et donc l’interaction avec une autre langue est constante. Cela a un gros impact sur la langue et sa transmission. »

Depuis deux ans, ce sont des cours gratuits d’innu, de mohawk, de cri, d’algonquin et d’abénaquis qui sont offerts deux sessions par année à Montréal, et la demande ne fléchit pas. « La première année, on a eu 62 élèves, mais cette année on en a eu 190. On devait avoir 10 personnes par classe et finalement, on en a eu 22 », s’enthousiasme Bérénice Mollen-Dupuis, chargée de projet en éducation et programme de langues à Montréal autochtone.

Au Canada, la moitié du 1,4 million d’autochtones vit en ville. Mais conserver sa culture et sa langue en milieu urbain, hors des communautés, est un défi de tous les jours. « On nous apprend depuis toujours que t’appartiens à ta terre et que si tu n’es plus dans la communauté, tu perds un peu de ton identité. J’essaie d’apprendre tous les jours qu’on peut être autochtone en dehors de la réserve et continuer de parler sa langue », témoigne Véronique Legault.

La jeunesse reprend le flambeau

Le désir de réapprendre la langue est très fort chez les jeunes autochtones de Montréal âgés de 12 à 30 ans. C’est ce que conclut François Marquette, président du Conseil jeunesse de Montréal (CJM), qui a publié l’an dernier une étude sur la jeunesse autochtone montréalaise. « On a vraiment vu la volonté des jeunes autochtones de se réapproprier leur culture, que ce soit par des cours de langue ou à travers l’art », explique-t-il.

Marie-Claude André-Grégoire et Véronique Legault comptent bien rattraper la « coupure » qu’il y a eu dans la transmission de la langue au sein de leur famille respective. « Je commence à être à un âge où je pense à avoir des enfants, et je me pose des questions sur ce que j’aimerais leur offrir, ce que je veux leur transmettre. La langue est indéniablement dans mes priorités », explique Véronique.

Les universités veulent participer

Dans les cinq dernières années, des programmes d’études autochtones sont apparus dans les universités québécoises. Depuis cet été, des cours d’innu sont offerts à l’Université de Montréal (UdeM). Compte tenu de la complexité de la langue innue, il faudra aux étudiants quatre sessions pour atteindre le niveau A.1, c’est-à-dire se présenter, nommer des membres de sa famille et être en mesure de commander au restaurant, explique Gabriella Lodi, responsable des cours de langues à l’UdeM. À titre de comparaison, il faut normalement une session pour atteindre le même niveau en espagnol.

« Il y a beaucoup d’intérêt de la part des étudiants pour comprendre la situation des autochtones au Québec et au Canada. Ils veulent de plus en plus apprendre ces langues et comprendre toute l’histoire qui entoure les peuples autochtones », pense Richard Compton, professeur en linguistique à l’UQAM.

On zappe les applis

Plusieurs applications sont disponibles sur les téléphones intelligents pour apprendre les langues autochtones, comme Ojibway ou encore Anishinaabemowin Omiinigoziin. La seule qui semble vraiment conquérir le coeur des gens est l’application du dictionnaire innu, affirme Bérénice Mollen-Dupuis.

Mais ces gadgets ne sont pas près de remplacer les cours réels en classe, où la transmission orale est privilégiée. Pour Bérénice, l’objectif est clair : « Dans les prochaines années, j’aimerais pouvoir offrir toutes les langues autochtones du Québec et même du Canada. Il faut garder nos langues vivantes ! »

3 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 23 mai 2017 09 h 35

    Et les allochtones?

    A-t-on pensé enseigner ces langues aux non-autocthones, voire à l'internationale? On pourrait certainement trouver quelques centaines de personnes prêtes à apprendre chacune de ces langues si on utilise le web.

  • Line Petitclerc - Abonnée 23 mai 2017 13 h 12

    Très bon article instructif

    Je ne savais pas que les langues autochtones étaient si menacées, on comprend l'urgence d'agir en lisant cet article. Cette situation doit être connue pour que le pire soit évité! Merci!

  • Hélène Gervais - Abonnée 23 mai 2017 13 h 48

    Et les régions?

    Personnellement j'aimerais vraiment suivre des cours d'algonquin dans les Laurentides. Quand y en aura-t-il?