Papa a toujours raison

Photo: Denis Binet

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Jean Dion et un cliché de Denis Binet.

Était-ce une bonne idée ? Était-ce vraiment une bonne idée ? Dans la vie, il faut savoir prendre des risques et en tirer les bonnes leçons.

Mon frère et moi, on avait regardé à la télé une émission qui parlait des igloos. Comment ceux qui vivaient dedans les construisaient. Ils n’avaient pas le choix parce qu’ils étaient bien trop au nord pour avoir des arbres et du bois. Moi, le Nord, je pensais que c’était quand on allait faire un tour chez grand-papa et grand-maman à Rosemère et que ça s’arrêtait là. À mon âge, on a le droit de se tromper.

Moi, je trouvais drôle qu’on puisse se réchauffer dans une maison en neige. De la neige, c’est froid, non ? Il faudrait qu’on m’explique, parce que ça ne marchait pas. J’avais d’autres questions, d’ailleurs : pourquoi, quand on marche sur une flaque de glace, ça glisse, et quand on dépose un cube de glace au fond de l’évier, il colle là ben raide ? Avant même que je connaisse le mot, le monde allait devoir se taper un formidable sceptique.

Mon frère, lui, trouvait les igloos pas mal cool. Il en dessinait sur sa tablette. Il rêvait d’en essayer un « pour le fun », mais il savait que ceux qui existaient étaient situés bien trop loin, et papa n’accepterait pas de payer son billet d’autobus. « D’autobus ? avait-il répondu. Il n’y a pas de routes qui se rendent là-bas. Il faudrait y aller en avion, et ça, ça coûte cher. Je pense que tu préféreras avoir des cadeaux de Noël à la place. » Comme toujours, papa avait raison. Je ne savais pas d’où lui venait ce talent. Quand on lui posait la question, il disait qu’il réfléchissait avant de parler et que même parfois il ne parlait pas. Quand on se tait, on fait moins d’erreurs qu’on regrette plus tard.

De la tarte

Mon frère me dit donc que, si on voulait vivre l’expérience igloo, il faudrait qu’on le construise nous-mêmes. Et à voir ce qu’on avait vu à la télé, ce ne serait pas de la tarte, comme disait grand-maman en faisant semblant de se fâcher un peu. Cette expression, disait-elle, visait à faire croire que faire des tartes était une chose facile, alors que presque tous les hommes de sa génération auraient été incapables de faire une maudite pâte qui a de l’allure.

Mon frère et moi, on est donc allés demander à papa s’il pourrait nous donner un coup de main. Tailler des blocs de neige, par exemple. Papa était en train de regarder un match de hockey et il a dit que ça ne lui tentait pas tellement. En fait, on voyait clairement dans son visage que ça ne lui tentait pas du tout, et papa faisait rarement des choses qui ne lui tentaient pas, à part bien sûr se lever tous les foutus matins pour aller gagner sa croûte et la nôtre. « Et quand je dis la croûte, c’est la mie aussi », disait-il. Je travaillais fort pour découvrir qui était cette mystérieuse amie que je n’avais jamais rencontrée.

 

« Les enfants, avait-il répondu, il va falloir que vous appreniez que dans la vie, si vous voulez obtenir quelque chose, il faut que vous y mettiez des efforts. Les jeunes, vous avez tout cuit dans le bec. Moi, je ne l’ai pas eue facile. »

On s’est regardés. Ce n’était pas la première fois qu’il nous la servait, celle-là. Plutôt la millième.

« Quand j’étais petit, nous allions à l’école située à 12 milles de la maison nu-pieds dans la neige. Le trajet se faisant en montant, et quand nous rentrions, c’était en montant aussi. À Noël, on ne recevait pas une orange, mais la pelure d’un quartier d’orange. On couchait à huit dans un lit à une place. Au hockey, on jouait avec des pommes de route et on se gossait des bâtons avec des branches de cèdre et, comme jambières, on s’enroulait des Montréal-Matin autour des mollets. Mais on était heureux. »


Un tas

On savait par des photos que rien de tout ça n’était vrai, mais ça nous faisait rire. Je pense que papa parlait des histoires que grand-papa lui avait racontées à propos de son propre arrière-grand-père et qu’il avait fini par croire que ça lui était vraiment arrivé.

On devait donc compter sur nous deux pour réaliser notre projet. Faute de blocs, on ferait un tas. De toute façon, il n’y aurait pas d’émission de télé sur nous. Et on ne pensait pas qu’il y aurait une photo dans le journal.

On a donc pris nos raquettes et on est partis dans le bois derrière la maison. Au bon endroit, on a formé un gros banc de neige, puis on a creusé dedans. On a même fait un tapis de réception avec des branches au cas où il y aurait des visiteurs. Mais personne n’est venu, sauf maman qui, comme toujours, voulait prendre une photo. Maman prend tout en photo. On dirait que, si elle n’a pas une image de quelque chose, elle a peur de l’oublier ou de finir par penser que ça n’a jamais existé.

Mais on a découvert une chose ce jour-là : c’est pas vrai qu’il fait nécessairement moins froid dans un igloo. Me semble que papa aurait dû nous avertir de ça. On a pas mal gelé dans notre repaire, mais on n’a pas regretté. En n’allant pas en tester un vrai très loin dans le Nord, on a reçu plus de cadeaux à Noël. Papa a toujours raison.


 
2 commentaires
  • Hélène Boily - Abonnée 29 décembre 2016 15 h 30

    Charmant

    Écrivez-nous encore Monsieur Dion!

  • Line Gingras - Abonnée 29 décembre 2016 18 h 08

    Un autre

    Un autre beau récit, très vivant! Bravo.