«Monsieur FRAPRU» passe le flambeau

Au confort d’une «job de 9 à 5», François Saillant, coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain, a préféré l’engagement social, malgré la précarité que cela entraînait.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au confort d’une «job de 9 à 5», François Saillant, coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain, a préféré l’engagement social, malgré la précarité que cela entraînait.

Coordonnateur du Front d’action populaire en réaménagement urbain depuis près de 40 ans, François Saillant prend sa retraite dans quelques jours. Le Devoir l’a rencontré, en plus de discuter avec des gens qui ont milité avec lui au fil des ans pour le droit au logement, un droit qui n’est toujours pas pleinement reconnu par les gouvernements.

Il le reconnaît lui-même. Plusieurs personnes l’interpellent en l’appelant tout simplement « Monsieur FRAPRU ». Une situation qui n’a rien de bien étonnant, tant son nom est associé au Front d’action populaire en réaménagement urbain. Il faut dire que François Saillant, qui passe aujourd’hui le flambeau, en a été le coordonnateur pendant 38 ans.

Il est arrivé au sein de l’organisme de défense des droits des locataires à peine cinq mois après sa création. À l’époque, soit à la fin des années 1970, la seule région de Montréal venait de perdre des milliers de logements en quelques années, au profit de projets qui se sont construits au détriment de quartiers « populaires », dont la tour de Radio-Canada ou encore l’autoroute Ville-Marie.

Au lieu de choisir l’emploi dans la fonction publique qu’on lui proposait, M. Saillant, diplômé en journalisme de l’Université Laval, décide alors de se joindre au FRAPRU naissant, pour défendre le droit au logement. « Si j’avais choisi le travail de fonctionnaire, je serais pas mal plus riche aujourd’hui », laisse-t-il tomber, avant de souligner qu’il ne regrette pas son choix.

Au confort d’une « job de 9 à 5 », il préfère l’engagement social, malgré la précarité que cela entraînait. « Tout est toujours une lutte, mais on voit des résultats concrets lorsqu’on se bat dans le domaine du logement », explique-t-il. Le FRAPRU choisit d’ailleurs, dès 1981, de faire de la construction de logements sociaux sa revendication principale.

Avec le recul, François Saillant estime toutefois que le bilan n’est pas à la hauteur de ses attentes. « C’est malheureusement un bilan mitigé. Il y a des milliers de logements qui ont été construits, et c’est autant de victoires. Mais nous avons aussi subi un coup extrêmement dur avec le retrait du gouvernement fédéral du financement de nouveaux logements sociaux en 1994. »

Défaite collective

Concrètement, ce retrait du financement d’Ottawa il y a un peu plus de 20 ans aurait privé le Québec de plus de 69 000 logements sociaux, selon les calculs de l’organisme, qui compte 160 groupes membres. Tout cela dans une province où « 269 000 ménages en auraient besoin », dénonce, inlassablement, le coordonnateur sortant du FRAPRU.

« C’est une défaite collective, c’est une défaite de notre société, insiste-t-il. Nos gouvernements se sont désengagés de leur rôle social, notamment pour favoriser certains, dont des entreprises. Ils ont percé des trous dans le filet social au lieu de l’améliorer. Des groupes ont eu beau proposer des mesures fiscales qui permettraient d’ajouter des milliards de dollars dans les coffres de l’État, jamais ces idées n’ont été considérées. Et les gouvernements ne reconnaissent toujours pas le droit au logement, alors que même l’ONU estime qu’il s’agit d’un droit essentiel. »

C’est malheureusement un bilan mitigé. Il y a des milliers de logements qui ont été construits. C’est autant de victoires. Mais nous avons aussi subi un coup extrêmement dur avec le retrait du gouvernement fédéral du financement de nouveaux logements sociaux, en 1994.

Il rappelle que le Canada a pourtant adhéré au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU, entré en vigueur en 1976. L’inaction d’Ottawa lui a même valu des critiques d’experts des Nations unies en février dernier, notamment en raison des impacts néfastes des « mesures d’austérité » sur les personnes les plus vulnérables.
 

Habitué aux promesses rompues des gouvernements au fil des décennies, François Saillant attend tout de même de voir quelle sera la teneur de la stratégie nationale sur le logement promise par le gouvernement de Justin Trudeau pour 2017. « Nous jugerons l’arbre à ses fruits, illustre-t-il, posément. Mais il faut que le fédéral refinance le logement. »

Convictions intactes

Les personnes contactées par Le Devoir le soulignent d’ailleurs toutes : les convictions de M. Saillant sont demeurées intactes au fil des ans, malgré les reculs. « Oui, il a des convictions inébranlables. Il a toujours été cohérent et persistant, ce que j’admire », estime la députée de Québec solidaire Françoise David, qui a collaboré avec lui depuis plus de 20 ans.

Elle se souvient d’ailleurs d’un épisode d’affrontement avec Québec lors du sommet sur l’économie et l’emploi organisé en 1996 par le gouvernement de Lucien Bouchard, alors qu’elle était présidente de la Fédération des femmes du Québec. « Nous étions là tous les deux. On avait demandé au gouvernement Bouchard d’adopter, dans le cadre du sommet, une clause “d’appauvrissement zéro”. L’idée, c’était qu’il ne fallait pas appauvrir davantage les gens les plus pauvres. Il n’était pas prêt à adopter une telle clause, alors nous avons quitté le sommet. »

Coordonnateur au Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, Pierre Gaudreau évoque lui aussi l’« opiniâtreté » de François Saillant. «Le FRAPRU continue de demander un investissement dans le logement social. Il a toujours maintenu le cap, peu importe “l’impopularité” de la demande. Il a toujours défendu l’idée que le logement ne doit pas être un bien privé. C’est un droit. »

Humilité

Un « dévouement pour la cause » qui lui a valu d’être arrêté à quelques reprises, se souvient Robert Pilon, ancien collègue au FRAPRU aujourd’hui coordonnateur de la Fédération des locataires de HLM du Québec. « C’est un excellent compagnon de cellule, qui voit toujours le côté positif des choses et qui peut conserver sa bonne humeur », lance-t-il à la blague.

Tous trois insistent par ailleurs sur l’humilité de l’homme, sa timidité. Lui qui est paradoxalement le visage le plus connu de la lutte pour le droit au logement, l’intervenant que les journalistes contactent chaque année autour du 1er juillet, lorsque les médias s’intéressent à la question du logement. « C’est un homme très humble, d’une grande simplicité, et qui ne se met jamais en vedette », souligne M. Pilon.

Un « militant » qui ne cessera pas de prendre la parole, malgré la retraite professionnelle, selon Françoise David. Il le reconnaît d’ailleurs lui-même, tout en avouant une certaine « lassitude ». « Je veux encore m’impliquer. Je n’abandonne pas le militantisme, la politique ou l’engagement social. Mais comme porte-parole d’organisme, j’ai dit ce que j’avais à dire. Et je sais que le FRAPRU va continuer de faire parler de lui. »

Encore faudra-t-il que les médias continuent de s’intéresser à la question du logement, ce qui est selon lui loin d’être acquis. « Si on parle de gentrification ces temps-ci, c’est à cause des actions qui ont été posées dans Hochelaga. Il faut peut-être se questionner sur le rôle des médias. »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
3 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 17 décembre 2016 06 h 25

    Chapeau bas!

    Je salue bien bas François Saillant grand militant anti-pauvreté et du logement social qui a consacré sa vie à cette lutte fondamentale et qui s'est même impliqué en politique en devenant membre fondateur de Québec Solidaire et notre candidat dans Rosemont à plusieurs reprises.

    - Merci et bonne retraite François !

    C'est un repos bien mérité après un travail de Titan accompli !

    Christian Montmarquette

  • Nadia Alexan - Abonnée 17 décembre 2016 23 h 06

    Un homme de conscience.

    Félicitations à M. Saillant pour son engagement social et son dévouement à la justice sociale. Bonne retraite bien mérité.

  • Claude Trudel - Abonné 18 décembre 2016 10 h 26

    Une vie exemplaire


    Bonjour Monsieur Saillant,

    Toute votre vie consacrée aux plus démunis.
    Toute votre vie à défendre le droit au logement.
    Vous êtes un des plus grands humanistes du Québec.

    Félicitations et bonne retraire !