Après la terre, la mer

Harrington Harbour, ce village de la Basse-Côte-Nord rendu célèbre grâce au film «La grande séduction».
Photo: Monique Durand Harrington Harbour, ce village de la Basse-Côte-Nord rendu célèbre grâce au film «La grande séduction».

Sur la Basse-Côte-Nord, on peut rejoindre Blanc-Sablon en faisant un énorme arc de cercle par le Nord québécois et le Labrador terre-neuvien. Le Devoir a fait le long périple et bouclé la boucle de Baie-Comeau à Baie-Comeau, une distance de près de 3000 kilomètres, d’abord par la route, puis en bateau sur le golfe du Saint-Laurent. Compte rendu d’un voyage insolite et fascinant dans l’immensité sauvage. Dernier de huit articles.

Le navire fait si peu de bruit et les eaux du golfe sont si calmes qu’on ne sait plus si on est aux amarres ou si on les a larguées. Après la route de terre, lente et rugueuse, voici la route de mer, lente et dansante. Je boucle la boucle de mon périple Québec-Labrador sur le Bella Desgagnés, qui remonte le golfe du Saint-Laurent à partir de Blanc-Sablon.

Mon monstre de 4x4 est emballé dans un conteneur et voyage avec moi. Le Bella, comme on dit ici, est un bateau tout neuf et confortable, une espèce assez rare sur les eaux du globe parce qu’il est propulsé au biodiésel. Il fait la navette du ravitaillement à partir de Rimouski vers les villages de la Basse-Côte-Nord. « J’aime mieux livrer des tomates et des laitues que du pétrole », dit le capitaine Philippe Hémart, un grand gaillard d’origine bretonne, rompu à une navigation parfois difficile, l’hiver tout spécialement, dans les échancrures de cette côte constellée d’îles. Navire à fond plat, le Bella revendique des prouesses : il peut pivoter sur lui-même, progresser dans peu d’eau, effleurer les paysages.

Nous voici justement dans les fameux rigolets aux abords de Saint-Augustin, notre première escale. On peut presque toucher du doigt les îlots entre lesquels se faufile le bateau. Spectaculaire, tout simplement. La Basse-Côte-Nord vit tout entière au rythme de ce navire qui combine transport de marchandises et de passagers, unique lien avec le reste du monde pour plusieurs villages.

« Le Bella est arrivé. » Cette seule petite phrase, on dirait, rassérène. Surmonté de grues, harnaché de conteneurs, il porte sur son dos des véhicules, des outils, des denrées fraîches, bref, tout le nécessaire de la vie. Et l’été, des poissons et des crustacés que les pêcheurs lui confient pour être vendus sur les marchés des villes, trésor des jours de labeur. Le Bella Desgagnés est pour ainsi dire le principe vital de cette région du bout du monde. En plus d’héberger une faune humaine bigarrée, venue d’un peu partout.

Adélard, comme sculpté dans la pierre

Photo: Monique Durand L’arrivée du «Bella Desgagnés» à Blanc-Sablon

Il est assis tout seul, à tribord, face à la côte. Le regard perdu dans l’immensité. Adélard, 58 ans, est tout de suite repérable. À cause de son immobilité, alors que tout bouge sur le bateau. Les passagers vont d’un pont à un autre, conversent entre eux, agitent leurs appareils photo. Pas Adélard, tout seul sur un long banc du navire, dehors, au grand vent, observant la rive, son pays, sa terre, sans bouger. Il a l’air sculpté dans la pierre, comme celle de la côte au sol rocheux où il est né.

Adélard Cartouche vient d’Unamen Shipi/La Romaine, une communauté d’environ un millier de personnes, dont une large majorité d’Innus. Il voyage fin seul. À partir d’Unamen Shipi, il prend le large, trois ou quatre fois par année, soit vers l’est, jusqu’à Blanc-Sablon, soit vers l’ouest, jusqu’à Kégaska. « Juste pour faire un tour », dit-il. Ensuite, il revient chez lui, comme ça, tout bonnement. La nuit, il préfère dormir dans un fauteuil du 3e pont plutôt que de se prévaloir d’une chambre à quatre lits que les résidants de la côte peuvent réserver à moindre coût. Puis, on le voit, au petit matin, recouvrer son poste d’observation et sa pose sculptée sur le long banc.

Après Saint-Augustin, direction La Tabatière. Juste là, qu’on embrasse du regard, une île, une maison, un homme qui pêche. « Ce sont des paysages qui me touchent à pleurer », confie Jacques Lachance, dont la découverte de la Basse-Côte-Nord fut une révélation et a orienté toute l’existence. Il vit à Natashquan l’été, à Rivière-au-Tonnerre l’hiver. C’est lui qui a fondé l’agence de voyages Coste, une coopérative en tourisme équitable.

Alors que les villages de la Basse-Côte se vident et que les jeunes ne trouvent plus de raison d’y revenir, il voit dans le tourisme de niche un salut possible. « Les Européens voyagent en Europe du Nord. Pourquoi ne viendrions-nous pas, nous du Québec et de l’Amérique, nous recueillir dans ce lieu de grandeur, d’apaisement et de rencontre avec soi ? » Il voit loin. « Un jour, avec le réchauffement climatique, on viendra se rafraîchir dans cette région. »

Véronique Nolet, elle aussi, voit loin… sur la mer. Biologiste, spécialiste de l’habitat marin à l’Alliance verte, un programme de certification environnementale pour l’industrie maritime, elle est venue former tout l’équipage, de la timonerie jusqu’au personnel d’entretien, à l’observation des baleines et à la collecte d’informations les concernant.

Vous vous demandez pourquoi ? Pour mieux connaître, grâce à ces observateurs, le parcours des baleines, afin de pouvoir influencer le parcours des navires. « La marine marchande a un impact important sur les mammifères marins », explique-t-elle. Outre les possibilités de collision, le bruit généré par les navires est un facteur de stress et parfois de mortalité. « Nous visons à améliorer les pratiques des navigateurs, en les encourageant, par exemple, à contourner des zones à risques ou à y ralentir. » Véronique réside à Lévis, face au fleuve. « Je suis de la génération de La grenouille et la baleine. J’ai grandi dans l’imaginaire de ces grands cétacés mystérieux. »

Un village coupé du monde

Il y a une bande de jeunes à bord du Bella, sac au dos, goût de l’aventure en bandoulière. Bénédicte et Julien résident à Sept-Îles. Ils voient toute la Basse-Côte, et même au-delà, dans les yeux l’un de l’autre, amoureux, impatients de mettre pied à terre à chaque escale pour crier leur joie d’être en vie.

Accostage à La Tabatière, seconde escale, un village coupé du monde. Isidore Wilcott monte sur le navire en même temps que son véhicule, en partance pour son long périple annuel dans les Maritimes. Il a envie de rouler jusqu’à plus soif. « Chez nous, il n’y a que neuf kilomètres de route », dit-il, l’oeil rieur. Il sort de sa poche une feuille où sont alignés, manuscrits, les noms des hôtels où il s’arrêtera. « J’embarquerai sur sept traversiers durant mon voyage ! » Comme le font tant de résidants de la Basse-Côte, Isidore est allé travailler dans l’Ouest, comme ouvrier de la construction. Il y est resté 39 ans, avec un seul rêve : rentrer un jour chez lui, à La Tabatière. Il est enfin rentré. L’isolement ? Il en a fait son allié. « Quand j’étais petit, on était un village isolé. Maintenant que j’ai 76 ans, on est encore isolé. »

Le bruit se répand comme une traînée de poudre chez les croisiéristes : au menu, ce soir, du chef Carl Parisée, talentueux maître des fourneaux à bord, du homard de La Tabatière, frais sorti de l’eau. Alléluia ! La salle à manger du Bella se couvre de tabliers blancs et d’adorateurs du crustacé. Le bonheur court de table en table et de pinces tendres en pattes juteuses. Avec, dans les larges baies vitrées, le soir qui penche dans une lumière divine. Entre la vue, le goût et l’odorat, on ne sait plus où donner de la passion. Les touristes viendront sur la Basse-Côte pour les yeux, bien sûr, admirer Tête-à-la-Baleine et son île Providence, Harrington Harbour et sa Grande Séduction, Kégaska et son sable blanc, mais ils y viendront aussi pour le ventre, pense le chef Parisée.

Fin de ma route de mer. Je descends du Bella Desgagnés dans la nuit de Natashquan, en regarde longuement les feux s’éloigner dans l’horizon d’encre. Je revois mon périple en un éclair, depuis le miel des aubes d’Uapishka jusqu’aux icebergs de l’Anse-au-Clair et de Blanc-Sablon. Quelques visages aussi, rencontrés au hasard de mon chemin. Surtout, surtout, la route, interminable, inoubliable, au soleil ou sous la pluie, effrayante et attachante. 389, 500, 510, on en voudrait encore. Le bout de la terre ne sera jamais trop loin.

Le vent de Natashquan est si doux qu’on s’enroulerait dedans. C’est l’été ici. J’avais oublié qu’excepté au Labrador, c’est l’été. Demain, il restera 700 kilomètres de route à faire pour gagner Baie-Comeau et refermer ma grande boucle. 700 kilomètres ? Et asphaltés ? Ce n’est rien !

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

 

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