Des femmes, des hommes et des icebergs

Un iceberg vu de la route 510, entre Red Bay et L’Anse-au-Clair
Photo: Monique Durand Un iceberg vu de la route 510, entre Red Bay et L’Anse-au-Clair

Sur la Basse-Côte-Nord, on peut rejoindre Blanc-Sablon en faisant un énorme arc de cercle par le Nord québécois et le Labrador terre-neuvien. Le Devoir a fait le long périple et bouclé la boucle de Baie-Comeau à Baie-Comeau, une distance de près de 3000 kilomètres, d’abord par la route, puis en bateau sur le golfe du Saint-Laurent. Compte rendu d’un voyage insolite et fascinant dans l’immensité sauvage. Septième de huit articles.

On y arrive la plupart du temps par nécessité ou par hasard. C’est trop neigeux, trop pluvieux, trop tempétueux pour qu’on continue. Ou tout simplement, on en a marre de la 510 sur laquelle on chemine cahin-caha depuis Goose Bay, 402 kilomètres sur du gravier d’un bout à l’autre, il est temps d’arrêter quelque part. Et ce quelque part, c’est l’hôtel Alexis à Port Hope Simpson, pour tout dire, une petite merveille. Rien de luxueux, des chambres monacales, mais alors une salle à manger qui vaut le détour ! Parce qu’elle s’ouvre toute grande sur la magnificence du fleuve Alexis, on s’y croirait en bateau, et parce qu’on y mange correctement. Quelques touristes, surtout européens, viennent séjourner là, principalement pour admirer les aurores boréales.

Qui est-ce que je retrouve par hasard dans cette salle à manger ? Les quatre comparses motocyclistes de l’Estrie qui, en cette fin de journée, célèbrent leur exploit, avec le sentiment d’avoir vaincu l’Himalaya. Ils ont aussi parcouru les 402 kilomètres sous des cordes de pluie, mais eux, vulnérables sur leurs deux roues, alors que je roulais, moi, dans mon char d’assaut. Ils sont arrivés tout à l’heure comme des chats mouillés, le corps vrombissant encore de leur odyssée.

Photo: Le Devoir

Holà, Lucie, Marc, Stéphane et Gilles ont mérité leur apéro ! On ne se connaît pas, mais on se retrouve un peu comme frères et soeurs, membres désormais de la même confrérie de la grande boucle routière Québec-Labrador. On pénètre tous, dans cette salle à manger de l’hôtel Alexis, avec l’impression d’avoir évité le pire. Ça crée des liens. Et à l’unisson, on bénit ce vin blanc, servi tiédasse, qui roule dans nos verres. On trinque dans la pénombre du soir descendu sur le fleuve.

Terre de tensions

Margaret Burden est aussi arrivée par hasard, celui du destin, dans cet endroit perdu au milieu des rivières et des montagnes, quand elle avait 18 ans. Originaire de l’île de Terre-Neuve, de descendance anglaise et irlandaise, elle venait enseigner au Labrador, ne sachant pas qu’elle y prendrait mari, y élèverait neuf enfants et y deviendrait hôtelière. Port Hope Simpson abrite tout juste 500 habitants, des Métis à 80 %. Aujourd’hui, à 78 ans, celle qui se définit comme une Terre-Neuvienne d’abord jette un regard doux-amer sur sa vie. « J’avais quelque chose à apporter à cette communauté, raconte Margaret. Je l’ai fait de mon mieux, je me suis impliquée dans quantité de comités pour améliorer notre sort. Mais je suis toujours restée l’étrangère. Je n’ai jamais pu faire partie de la famille labradorienne. » Elle fait une pause. « Mais ces choses-là jouent toujours dans les deux sens. »

Photo: Le Devoir

« Le Labrador, poursuit Margaret, est une terre de tensions politiques où chacune des quatre communautés qui l’habitent souhaite acquérir son autonomie. » Les Inuits, au nombre d’environ 4500, vivant au Nord, ont obtenu en 2005 un régime de gouvernement autonome limité, dans une région appelée le Nunatsiavut, « notre beau pays ». Les Innus, au nombre d’environ 2500, négocient pour obtenir un territoire et le droit de se gouverner. Les Métis — ils sont à peu près 5000 — luttent pour obtenir le plein statut d’autochtone et revendiquent un territoire qu’ils appellent NunatuKavut, « notre terre ancienne ». Enfin, les Labradoriens de souche européenne, qui comptent pour approximativement 60 % de la population, ont toujours revendiqué leur différence et un statut distinct dans la province de Terre-Neuve-et-Labrador.

Un vrai casse-tête pour un territoire qui ne compte, en tout et pour tout, que 28 000 habitants. « C’est un défi de gérer tout ça ! » m’avait dit Bert Pomeroy, un élu à la Ville de Goose Bay. Comment, en effet, réconcilier toutes ces identités, toutes ces aspirations, tous ces intérêts, sur fond d’histoires souvent tragiques ? Du fond de son isolement, le Labrador serait-il un concentré de ce qui se passe un peu partout dans le reste du monde ?

« Tout ça me rend pessimiste pour l’avenir, soupire l’hôtelière, d’autant plus que la manne pétrolière s’est arrêtée et que nous assistons au fiasco financier du mégaprojet de barrage sur le Bas-Churchill. Et puis, la morue, ici, qui nous a fait vivre pendant des siècles, c’est fini. Le Labrador était pauvre avant. Il redevient pauvre aujourd’hui. » Et vous, Margaret ? Et vous dans tout ça ? « Je travaille et je lis. » Petit silence. « La vie est une route qui court devant soi. On ne peut pas revenir en arrière et juste pleurer. » Elle est émue. Moi aussi.

Photo: Monique Durand Margaret Burden, propriétaire de l’hôtel Alexis, avec le fleuve Alexis en arrière-scène

Nos camarades de moto ont terminé leur repas, après s’être raconté encore et encore les hauts faits de la journée. À présent, ils s’en vont dormir du sommeil du juste. « Faut être un peu fou, c’est vrai », lance l’un des quatre, Marc Yergeau. « J’avoue que plusieurs fois aujourd’hui, sur la 510, on s’est demandé ce qu’on faisait là. Mais ça fait partie de l’aventure, on adore ! » Bientôt, tout l’hôtel Alexis s’assoupit dans la nuit moite de Port Hope Simpson.

Dernière étape routière

Le jour se lève dans de forts vents et une pluie qui s’accroche. Trace, un guide de pêche, attend fébrilement un appel qui ne vient pas depuis trois jours. Il devait prendre un vol depuis Cartwright — sur la côte atlantique du Labrador — vers le camp où il travaillera tout l’été. Mais, par un temps pareil, les avions ne décollent pas. Comme il n’y avait plus de chambres libres à Cartwright, il s’est rabattu sur l’hôtel Alexis… 200 kilomètres plus au sud. Ainsi va la vie au Labrador : 200 kilomètres pour une chambre, allons, ce n’est rien !

Nos Estriens, eux, décollent. Vêtus de leurs habits de scaphandre, ils repartent frais et dispos vers Blanc-Sablon, à 215 kilomètres vers l’ouest. Je les suivrai de peu, sans plus les revoir. Eux prendront le traversier Apollo jusqu’à Terre-Neuve, tandis que je voyagerai sur le Bella Desgagnés vers Natashquan. Je quitte mon oasis d’un soir avec un brin de nostalgie. Ça sent la fin de ma grande boucle routière. Je salue Margaret et lui dis que je reviendrai voir Port Hope Simpson par beau temps. On dit toujours que l’on reviendra…

Photo: Monique Durand Un traîneau abandonné, en attendant le retour de l’hiver

La 510 a tôt fait de me reprendre corps et âme dans ses bras de gravier, devenus plus larges et plus carrossables. On annonce que le soleil sera de retour d’ici quelques heures. Le soleil ? On ne se souvient même plus de sa couleur ! Les paysages se succèdent, plus impressionnants les uns que les autres. On franchit des fleuves, des pays de mousse, mouchetés de neige, on gravit des sommets de lune, sans arbre aucun, on s’enfonce dans des cuvettes à la flore mystérieuse. On croise des traîneaux de couleur vive, abandonnés sur les versants par leur propriétaire. Pas la peine de les ramener à la maison, l’hiver sera de retour si vite.

Le village de Red Bay, ancienne station baleinière basque, désignée lieu historique national, est bientôt en vue, avec ses maisons distribuées sur les côtes comme des dés à jouer. Ça n’arrête plus d’être beau. Le temps s’éclaircit, il a cessé de pleuvoir. Soudain, un éblouissement, vous apercevez un petit arc de triomphe de blanc, de bleu et de glace planté là, près du rivage. Un iceberg, un vrai. Certains traversent la terre pour voir ça. Ils ont raison.

Je souris en pensant à cette question que l’on posa un jour à Marguerite Duras. « Pourquoi ne portez-vous plus vos lunettes, Marguerite ? » Réponse : « Parce que j’ai assez vu. » J’ai assez vu pour aujourd’hui. La cour est pleine. Rendre mon téléphone satellite à L’Anse-au-Clair, dans quelques kilomètres. Et foncer vers Blanc-Sablon, en évitant de laisser une roue dans un nid-de-poule.

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