Une aventure du dehors et du dedans

Après le Veterans Memorial Bridge, la route s’étire sur 392 kilomètres avant qu’on recroise toute trace de vie organisée.
Photo: Monique Durand Après le Veterans Memorial Bridge, la route s’étire sur 392 kilomètres avant qu’on recroise toute trace de vie organisée.

Sur la Basse-Côte-Nord, on peut rejoindre Blanc-Sablon en faisant un énorme arc de cercle par le Nord québécois et le Labrador terre-neuvien. Le Devoir a fait le long périple et bouclé la boucle de Baie-Comeau à Baie-Comeau, une distance de près de 3000 kilomètres, d’abord par la route, puis en bateau sur le golfe du Saint-Laurent. Compte rendu d’un voyage insolite et fascinant dans l’immensité sauvage. Sixième de huit articles.

Il pleut des clous. Les essuie-glaces de mon mastodonte battent à tout rompre. En quittant Goose Bay, un joli pont de fer au-dessus du fleuve Churchill, le Veterans Memorial, suivi d’un panneau annonçant que je ne reverrai toute trace de vie organisée que dans 392 kilomètres. J’aborde l’épreuve-reine, si je puis dire en ces temps olympiques, de ma grande boucle et du parcours trans-labradorien : la fameuse 510, qui conduit de Goose Bay à la côte du golfe du Saint-Laurent, au sud, et finalement à Blanc-Sablon et à la frontière québécoise.

Le ciel a l’air de vouloir s’écrouler sur mon habitacle, dont je désembue les vitres régulièrement. Mon café, glané plus tôt chez Tim — toujours lui —, est encore chaud. Armée de mon téléphone satellite et d’un réservoir débordant de carburant, je suis prête. À moi, la 510 !

Photo: Le Devoir

Pour le moment, une silhouette orange fluo portant un casque de sécurité nous barre le chemin. « Good morning, sweetheart ! » Les grains de pluie rebondissent sur le gravier. Marcella, à un bout, et sa fille Samantha, à l’autre, dirigent la circulation, tandis que s’agitent ouvriers, camions et pelles mécaniques au milieu. Les deux femmes sont employées de Nalcor, maître d’oeuvre du mégaprojet de barrage sur le Bas-Churchill. On élargit et on asphalte la 510, kilomètre après kilomètre. Il y aura 630 kilomètres à couvrir jusqu’à la frontière du Québec.

« On finira bien par avoir une belle route d’ici 20 ans ! » dit Marcella en riant. Nous avons le temps de converser. Elle est née à Blanc-Sablon, a vécu à Churchill Falls, réside aujourd’hui à Goose Bay. « Je suis une vraie Labradorienne ! Attention, pas une Terre-Neuvienne, non, une Labradorienne ! »

Cette contrée est marquée d’une forte identité, tissée par l’histoire, enveloppée par le sentiment d’être la sempiternelle négligée des autorités de St. John’s, imbue d’une conscience d’être unique. Peuple emmaillé à la nature, à la sauvage liberté, où cohabitent Inuits, Innus, Métis et personnes d’origine européenne. Ici flotte devant les maisons un drapeau qui n’est pas celui de l’île de Terre-Neuve, mais celui aux couleurs locales, adopté il y a 40 ans.

Un groupe de Labradoriens, d’ailleurs, a déjà prôné la sécession de Terre-Neuve. Il existe toujours une sorte de tension entre la partie insulaire et la partie continentale de la province. « Et cette tension s’exacerbe quand il est question de grands projets comme celui du barrage de Muskrat Falls, explique Bert Pomeroy, conseiller municipal à la Ville de Goose Bay, chaque côté luttant pour ses intérêts et pour les emplois. »


Un exercice de patience

Photo: Monique Durand Marcella est employée par Nalcor, maître d’œuvre du mégaprojet de barrage sur le Bas-Churchill.

Marcella et Samantha connaissent presque tous les habitués de la 510. Les « Hello, sweetheart » et les « Good morning, sweetie » fusent dans leurs walkies-talkies. « C’est Johnny Cash qui arrive ! » annonce Samantha. Les deux femmes ont affublé chaque camionneur qui passe d’un nom rigolo. « Hi, Johnny Cash ! » lance Marcella.

Et que représente la route 510 pour elles, à part un gagne-pain qui les mobilise 12 heures par jour, 6 jours par semaine ? « Mais c’est le paradis pour moi ! s’écrie Marcella, c’est la liberté ! » « Avant, poursuit-elle, il fallait prendre le bateau à Lewis Port et faire le grand tour par les Maritimes pour atteindre Montréal ou Toronto. Ou bien prendre l’avion à Goose Bay. Tout ça coûtait une fortune et prenait un temps infini. »

Après un tel cri du coeur, comment voir la 510 autrement que comme un exercice de patience, avec la délivrance au bout ? Mes appréhensions tombent d’un seul coup, même si la pluie s’est muée en une grosse neige mouillassée. Ça se gâte. Le chemin devient une interminable planche à laver, avec bosses et crevasses, gravier pointu, grumeaux épais. Avec toute l’eau tombée ces derniers jours, mon véhicule, pourtant très lourd, glisse, valse, patine, la route est dangereuse. Par moments, je roule à 30 km/heure.

Voir soudain une hirondelle, bonjour la vie ! Me surprendre à saluer de la main les rares véhicules croisés, comme le font, d’un geste faussement nonchalant, les camionneurs ou les motocyclistes entre eux. « La route est dégueulasse, hâte d’arriver quelque part ! » a-t-on envie de se lancer d’un pare-brise à l’autre. Les aires de repos sont à peu près inexistantes et, quand il y en a, elles sont faméliques : pas de poubelles, pas d’eau, pas de toilettes, seulement deux épinettes et un espace de stationnement. La joie quand même ! Parce que la route n’a pas de bas-côté non plus, pas moyen de s’arrêter. Et les panneaux indicateurs de distances sont rarissimes sur cette 510 plutôt planche. Rien qui nous encouragerait, comme « Port Hope Simpson : 292 kilomètres… 158 kilomètres… 93 kilomètres… »

Pour manger mon sandwich, je trouve à me garer devant un paysage de montagnes nues, couvertes de mousse et de lichens. Mes pensées de pluie s’envolent vers Dieppe, en Normandie, où se meurt une amie. « Comment puis-je être si vivante et toi, si mourante ? » Secouer la tête d’incrédulité. Puis, faire le tour du véhicule pour vérifier l’état des pneus, m’ébrouer un peu dans l’air mouillé, reprendre la route.

Ne plus se lâcher

J’allume la radio. Sirius XM est la seule station disponible dans ce coin perdu. Entre deux pièces de musique pop, des animateurs répondent à un auditeur. « Cranberry and vodka is your preferred cocktail, Jimmy ? » On n’entend que cris et hurlements. « So exciting ! So funny ! Jimmy, we love you ! » Je leur cloue le bec, préférant le martèlement de la pluie sur le toit du véhicule. Et me voilà chantant tout haut un vieux Dubois de circonstance : « Mon père parlait du Labrado, o, or… » Je comprends mieux à présent l’envie irrépressible des routiers de l’infini de se parler d’un camion à l’autre, interminablement, de se raconter les dernières histoires, jusqu’à plus soif, de se suivre en convoi, de ne plus se lâcher. Retrouver, dans la voix humaine, au milieu du désert, un peu d’humanité.

La route est devenue plus étroite, plus glissante. Le mémoire d’une coalition d’organismes de la Côte-Nord et du Labrador, remis aux différents ordres de gouvernement il y a quelques années, mentionne que « la quasi-totalité » des utilisateurs du réseau rapportent des dommages à leur véhicule en raison du piètre état de la chaussée. Si vous n’y laissez pas la peau, c’est votre monture qui y laissera la sienne !

Pensées furtives pour les quatre comparses de l’Estrie rencontrés à Goose Bay, qui font la grande boucle en moto. Comment font-ils, Lucie, Marc, Stéphane et Gilles, sur cette route misérable ? Et par cette pluie diluvienne ? « Le plus périlleux, ce n’est pas la route elle-même, c’est l’isolement, m’avait dit André Ouellet, un habitué de la 389 du côté québécois. C’est avoir un accident, prendre le fossé et ne pas être retrouvé. »

Tout à coup, on n’y croit pas, le paysage change, se vallonnant, ondoyant et se couvrant de l’immense fleuve Alexis. La route est moins cabossée. Il pleut toujours à boire debout, mais la pluie, de redoutable qu’elle était, est devenue une soie qui se pose sur nos yeux. J’aperçois Port Hope Simpson, là-bas, encastré dans les montagnes. Même s’il fait gris, le lieu est une splendeur. Je retourne en pensée à ma mourante. Toutes ces beautés de la terre qu’elle ne verra plus. Ça sent les eaux du golfe au loin, qui coulent comme une éternité. « Seras-tu encore de ce monde quand je reviendrai du Labrador, dis-moi ? »

La station-service Penny’s Pit Stop est en vue, à deux pas de l’hôtel Alexis où je m’arrête. Dieu que l’apéro sera bon.

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