Juste pour rire de vous?

Si certains ont de très bonnes réactions lors de la révélation, d’autres rient plutôt jaune.
Photo: Juste pour rire Si certains ont de très bonnes réactions lors de la révélation, d’autres rient plutôt jaune.

Rire gras, rire jaune, rire aux larmes ou aux éclats. En 17 ans d’existence, Les gags de Juste pour rire en ont décroché, des mâchoires, en faisant des « victimes ». Pour le meilleur et pour le pire. Entrevue sur fond de controverse.

Il rit parfois dans sa barbe mais assure ne jamais rire des gens. « On rit toujours avec eux », soutient Pierre Girard, producteur exécutif des Gags Juste pour rire. « Le plus souvent, les gens éclatent de rire et nous disent “ merci, vous avez fait ma journée !  » N’empêche, quel drôle boulot que celui de faire rire des quidams dans la rue. Car malgré les meilleures intentions du monde, il arrive qu’un gag tombe à plat ou que la « victime » n’ait pas le coeur à rire.

« Près de 100 000 personnes se sont fait prendre à nos gags… notre risque d’être attaqué [en justice] est élevé, note M. Girard. Mais c’est le risque qu’on court et on le gère. »

Le producteur se souvient d’un gag où de faux cadavres étaient mis dans le coffre des voitures des chauffeurs de taxi. L’un d’entre eux n’a pas apprécié : deux jours auparavant, il venait d’enterrer son père décédé. Il se souvient aussi de cette femme qui, lorsqu’elle a su qu’elle venait d’être la victime d’un gag, s’est effondrée en larmes. « Elle sortait de l’hôpital Notre-Dame et venait d’apprendre qu’elle avait un cancer généralisé, raconte M. Girard, l’air désolé. Malheureusement, il nous est impossible de connaître avant l’état d’âme de la personne. »

Je trouve que de parler de harcèlement sexuel, on exagère. Entre se faire acoster dans la rue et le harcèlement, il y a une bonne différence.

 

Pierre Girard insiste : son entreprise réputée très profitable n’a jamais fait l’objet de poursuite. Mais de plaintes, oui. Et des gags ont fini par être retirés partiellement ou en entier. C’est le cas d’un gag tourné il y a deux ans, qu’une victime avait trouvé de très mauvais goût. « C’était un gag où [un comédien] sautait sur un trampoline. Le bébé qu’il portait sortait du sac ventral et tombait sur le terrazzo, raconte-t-il. Je prends personnellement les plaintes quand il y en a. Et cette fois-là, je lui ai donné raison. Ce n’était pas drôle et je me suis excusé. » Le gag a été retiré en entier.

Récente controverse

La semaine dernière, l’émission de Juste pour rire a de nouveau fait face à la controverse. Une jeune femme de 19 ans n’a pas trouvé drôle qu’un faux jardinier la drague et fasse le pitre au parc La Fontaine, à Montréal. Même si l’homme en question a piqué du nez dans un tas de terre lorsque son pick-up s’est mis à avancer. Dans un coup de gueule sur Facebook qui a beaucoup fait réagir, Livia Dallaire a vertement dénoncé le gag dont elle a été victime, qu’elle qualifie de banalisation du harcèlement de rue que vivent quotidiennement de nombreuses femmes. « J’ai trouvé ça dégradant. J’étais coincée et je ne me sentais pas en sécurité », avait confié la jeune femme au Devoir.

Même s’il se dit désolé d’avoir heurté Mme Dallaire, Pierre Girard persiste et signe : le gag, qui à son avis visait plutôt à faire passer le gars pour « un épais », était « très drôle ». « Je trouve que de parler de harcèlement sexuel, on exagère. Entre se faire accoster dans la rue et le harcèlement, il y a une bonne différence. Le harcèlement c’est quand tu dis non et que la personne insiste. »

L’extrait dans lequel elle apparaît a été retiré. « On sent qu’elle a vécu un malaise », admet Pierre Girard, après avoir été informé que la jeune femme avait déjà été victime de harcèlement. « Avoir su, on ne l’aurait jamais piégée. On comprend ça. » Cependant, l’équipe s’est défendue d’avoir fait signer un consentement avant le tournage du gag, ce qu’a prétendu Mme Dallaire. « C’est toujours après le gag qu’on fait signer les gens. C’est logique. Sinon, ils sauraient ce qu’on prépare. »
 

Des précautions

Environ 10 % des « victimes » refusent de signer l’autorisation de diffusion, qui stipule que le signataire se libère de ses droits à vie. « Soit parce qu’ils sont avec des gens avec qui ils ne veulent pas se faire voir ou parce qu’ils sont censés être au boulot au lieu de se promener dans un parc, explique M. Girard. Certains ne veulent tout simplement pas passer à la télé. »

Pour quelques désistements, l’entreprise n’est pas en reste. Avec ses 276 demi-heures de matériel télé et quatre milliards de clips vus sur YouTube, Les gags de Juste pour rire font rire la planète. En 16 ans, plus de 6000 clips ont été tournés et les 4800 meilleurs ont été diffusés dans plus de 135 pays dans le monde et plus de 75 compagnies aériennes. En semaine, quatre gags par jour sont tournés au Québec du 1er mai au 1er octobre. Pourquoi pas l’hiver ? « Parce que les gens ont des tuques et des foulards et on ne voit pas leurs expressions, explique M. Girard. Et qui a envie de s’arrêter dans la rue quand on gèle dehors ? »

Pendant cinq ans, des gags ont été tournés en Angleterre et les équipes de production sont allées aussi loin que Singapour pour piéger monsieur et madame Tout-le-Monde. En cette 17e saison de tournage qui s’amorce, 375 gags seront tournés. Pour chaque gag, environ 25 à 30 « victimes » tomberont dans les filets de Juste pour rire. Les idées viennent d’une équipe de concepteurs qui n’a pas beaucoup changé depuis le début, question de ne pas se répéter. « C’est dur d’être toujours drôle », admet Pierre Girard.

Certains gags qui faisaient rire avant sont maintenant proscrits. « Aujourd’hui, tout ce qui est gags avec coups de feu et grenades, c’est fini. En raison des attentats et de tout ce qui se passe, on ne va plus là. »

Dans certains cas plus délicats, pour protéger autant que faire se peut les dindons de la farce, des comédiens vêtus d’un sarrau se postent sur le trottoir près du lieu le tournage et se font passer pour des experts de Statistique Canada qui récoltent des données sur la santé des gens. Les personnes avec des problèmes cardiaques ou autres sont prévenues. « Nos comédiens et nos réalisateurs sont des gens expérimentés. S’ils ne “ sentent ” pas la victime, on arrête tout de suite et on prend quelqu’un d’autre, raconte M. Girard. Surtout quand on va dans les gags plus heavy, les gags de peur. Après tout, jouer avec les émotions des gens, c’est ce qu’on fait. »

6 commentaires
  • Fernand Laberge - Abonné 9 juin 2016 05 h 40

    Les habits neufs de l'Empereur...

    Quel culot, quand même, de ramener ceux qui refusent d'être exploités commercialement (cession des droits à vie...) à des gens qui auraient des choses à se reprocher. Sous le faux prétexte de l'art et de la liberté d'expression, le jupon de la marchandisation et d'une sorte de rectitude néolibérale dépasse un peu. Mais comme pour les habits neufs de l'Empereur, évidemment, ça ne se dit pas...

    • Johanne Fontaine - Inscrite 9 juin 2016 15 h 17


      Si, si, ça se dit!

      Je rajouterais à votre propos,
      Monsieur Laberge,
      que le raisonnement
      consistant à
      «ramener ceux qui refusent d'être exploités
      commercialement (cession des droits à vie...)
      à des gens qui ont des choses à se reprocher»,
      démontre que ces marchands
      connaissent bien la structure psychique du québécois moyen,
      et savent l'exploiter au mieux de leurs intérêts.

      La roublardise,
      c'est encore permis
      de la dénoncer,
      à plus forte raison, lorsqu'elle est,
      comme dans le cas à l'étude:
      C O N SO M M É E.

      Du moins, jusqu'à nouvel ordre.

  • Gilles Théberge - Abonné 9 juin 2016 10 h 14

    Ce gars-là est un inconscient!

    Ce qu'il mérite ce n'est pas des félicitations mais un bon c... de p... au cul!

    Un vrai émule de Rozon...

  • Alexandre Kampouris - Abonné 9 juin 2016 11 h 45

    Rire jaune...

    Je me souviens d'une série de gags idiots qui passaient et repassaient à la tévé (il me semble que c'était sur ce qui s'appelait encore le "canal 10") dans les années huitantes, tournés par le cinéaste Jamie Uys ("Les dieux sont tombés sur la tête").

    Quand on a compris que les "gags" étaient tournés dans l'Afrique du Sud de P.W. Botha, que les pigeons étaient des candidats qui répondaient à des offres d'emploi, et qu'ils étaient "niet blanke", enfin pas de la bonne couleur de peau, on beaucoup beaucoup moins envie de rire. Et comme c'était franchement pas drôle en commençant...

  • Marc Leclair - Inscrit 9 juin 2016 12 h 18

    Juste pour dire...

    Juste Pour Rire a tenté de se faire ma tête un jour. L'ennui est, que j'ai compris dès le début à qui j'avais à faire. Refusant alors de me prêter au jeu, on a insisté pour que je joue la comédie, donc que je fasse semblant d'être surpris, ce qui m'a irrité au plus haut point. On m'a par la suite présenté, avec insistance dois-je ajouter, un document à signer, afin d'accorder à Juste Pour Rire, le droit de présenter ma capsule. Déjà je ne portais pas Juste Pour Rire dans mon coeur, mais là c'était le comble. J'étais pressé par le temps, le gag était insignifiant, l'équipe de JPR arrogante, et ma patience à bout.

  • Johanne Fontaine - Inscrite 9 juin 2016 14 h 51

    La décharge de responsabilité

    Dans le contexte où les québécois
    signent n'importe quoi,
    dès lors qu'on leur demande d'apposer
    leur signature au bas d'un document,
    il y a de quoi se demander,
    ce que vaut une telle signature...

    Mais le législateur,
    dans son immense sagesse,
    toujours au service des minorités,
    ici celle du pouvoir dominant,
    a tout prévu en édictant
    qu'il ne peut y avoir de lésion
    entre majeurs.

    Et voilà comment le tour est joué!