Le Canada appelé à prendre position

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Un membre des forces kurdes inspecte les restes de yézidis exécutés par le groupe État islamique.
Photo: Safin Hamed Agence France-Presse Un membre des forces kurdes inspecte les restes de yézidis exécutés par le groupe État islamique.

Ce texte fait partie du cahier spécial Religion

Dans les derniers mois, le Parlement européen, la Chambre des représentants des États-Unis et le secrétaire d’État américain, John Kerry, ont qualifié de « génocides » les exactions commises par le groupe armé État islamique envers les minorités religieuses irakiennes et syriennes. Le Canada emboîtera-t-il le pas ? Et au-delà de la question sémantique, quelles sont les répercussions de l’usage d’un tel mot ?

Le 17 mars dernier, le secrétaire d’État des États-Unis, John Kerry, a explicitement affirmé que le groupe armé État islamique (EI) commettait des « génocides » en Syrie et en Irak contre les chrétiens, les yézidis et les musulmans chiites. L’année dernière, le Congrès américain avait donné à l’administration Obama jusqu’à cette date pour désigner comme tels les crimes commis par le groupe EI au Moyen-Orient.

La pression avait monté d’un cran le 14 mars dernier alors que la Chambre des représentants avait voté, dans une rare unanimité (383 contre 0), en faveur d’une résolution pour déclarer comme coupable de génocides ceux qui ont réalisé ou soutenu des actes de violence envers des minorités religieuses en Irak et en Syrie.

Le Parlement européen avait adopté une résolution similaire le 4 février dernier. Questionné sur sa position par Le Devoir, Affaires mondiales Canada a répondu par courriel au conditionnel en indiquant que « les atrocités commises par EI pourraient être un génocide et le Canada croit qu’elles doivent faire l’objet d’une enquête indépendante et qu’une détermination juridique doit être émise par une cour ou un tribunal compétent ».

Un génocide par définition

Le 3 mars dernier, l’antenne canadienne d’Aide à l’église en détresse (AED), une fondation pontificale qui relève de la Congrégation pour le clergé du Vatican, a envoyé une lettre au premier ministre Justin Trudeau, au ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion et à l’ambassadeur de la liberté de religion Andrew Bennett, qui leur demandait de prendre position publiquement de la même façon que les parlementaires européens s’apprêtaient à le faire le lendemain.

Le bureau international d’AED compte parmi les groupes qui avaient fait des représentations auprès des eurodéputés autour de cet enjeu. Entre 2011 et 2015, AED a donné 23,7 millions $ en soutien à des églises en Irak et 14,5 millions $ en Syrie. Selon les chiffres de l’organisation, le nombre de chrétiens en Irak est passé de plus d’un million à moins de 300 000 depuis 2003. AED Canada a rédigé sa lettre après que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté une résolution, le 27 janvier, qui allait paver la voie à celle du Parlement européen une semaine plus tard. « Comme j’étais en accord avec tout ce que je voyais là-dedans, je me suis dit qu’il fallait aussi qu’on participe à ce mouvement », explique Marie-Claude Lalonde, directrice nationale d’AED Canada. L’antenne canadienne s’est d’ailleurs réjouie de l’annonce de John Kerry et en a profité pour réaffirmer sa demande auprès du gouvernement Trudeau. « Quand on lit la définition d’un génocide, je ne pense pas qu’on peut avoir d’autre conclusion », dit Mme Lalonde.

Selon ce qui est inscrit dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée à l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1948, le génocide est un acte commis dans l’intention de détruire, tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, notamment par le meurtre ou une atteinte à l’intégrité physique ou mentale de ses membres, voir par une soumission intentionnelle à des conditions devant entraîner sa destruction totale ou partielle. Les conclusions d’une enquête menée par le Haut Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) entre juin 2014 et février 2015 signalaient que le groupe EI avait indiqué leurs intentions « de détruire les yézidis en tant que groupe », ce qui « suggère fortement qu’il aurait perpétré un génocide ».

Pour Kyle Matthews, directeur adjoint de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits humains (MIGS) de l’Université Concordia, il ne fait aucun doute que les agissements du groupe EI en Irak et en Syrie constituent un génocide. « Lorsqu’il entre dans un village ou dans un pays, la première chose qu’il fait est de détruire tous les monuments et les symboles des autres religions. Ensuite, les chrétiens, les yézidis et les chiites sont attaqués et leurs femmes et leurs enfants sont mis en esclavage. Tout ça fait partie d’un génocide. Pour moi, c’est très clair », dit-il.

La communauté internationale avait été alertée dès 2014. La prise par le groupe EI de Sinjar, une région d’Irak à une cinquantaine de kilomètres de la Syrie, avait contraint des dizaines de milliers de yézidis et de chrétiens à fuir. Human Rights Watch avait documenté de nombreux enlèvements et mariages forcés de membres des minorités religieuses dans la région de Mossoul, deuxième ville en importance d’Irak. C’est d’ailleurs dans cette ville que plus de 600 détenus, principalement des musulmans chiites, avaient été tués.

Un mot qui vient avec des responsabilités

Pour Mme Lalonde, « quand on parle de génocide, cela touche l’imaginaire des gens ». Elle souhaite que l’emploi de ce mot relance la mobilisation pour trouver une solution, « probablement plus politique que militaire », aux conflits du Moyen-Orient. Mais l’utilisation du mot génocide n’est pas sans conséquence. En septembre 2005, les États membres de l’ONU ont reconnu officiellement qu’ils étaient responsables d’aider et de protéger les personnes menacées par un génocide.

Pour le Canada, une prise de position similaire à celle du Parlement européen ou du secrétaire d’État américain viendrait du coup remettre en question sa stratégie au Moyen-Orient, juge M. Matthews, alors que le gouvernement Trudeau, malgré son soutien au gouvernement irakien dans la protection des civils, a retiré les avions CF-18 pour concentrer ses efforts dans l’aide humanitaire et la formation militaire en périphérie des zones de conflits. « En théorie, si un gouvernement dit qu’il y a un génocide dans un pays, il a une responsabilité de réagir et de protéger les civiles directement où ils sont en danger », souligne-t-il.

En contrepartie, M. Matthews croit qu’une telle résolution donnerait à Ottawa des leviers supplémentaires, à la fois dans ses recours juridiques et sa sensibilisation, pour empêcher des Canadiens d’aller se joindre au groupe EI au Moyen-Orient : ceux qui tenteraient de le faire ne seraient désormais plus seulement associés au terrorisme, mais aussi à un génocide. Il considère aussi que la mouvance internationale autour de l’adoption de ce mot met une pression supplémentaire sur des pays soupçonnés de fournir des armes et de l’argent au groupe EI.