Namie, ville fantôme

Plus personne n’a le droit d’y séjourner la nuit. En journée, seuls les employés des entreprises de décontamination, du kombini (dépanneur ouvert sept jours sur sept) et de la mairie peuvent circuler dans des rues désertées.
Photo: Toru Yamanaka Agence France-Presse Plus personne n’a le droit d’y séjourner la nuit. En journée, seuls les employés des entreprises de décontamination, du kombini (dépanneur ouvert sept jours sur sept) et de la mairie peuvent circuler dans des rues désertées.

Située à seulement sept kilomètres de Fukushima, cette ville fantôme, qui comptait plus de 21 000 habitants avant la catastrophe, souffre toujours des radiations et des destructions.

Un littoral rasé et des zones contaminées. Cinq ans après le tsunami et l’accident nucléaire à Fukushima-Daiichi, Namie est toujours victime de la double peine : les destructions et les radiations. Que l’on arrive par la mer ou la route nationale 6, on est frappé par l’état de désolation de la plus grande des communes installées à six ou sept kilomètres à vol d’oiseau de la centrale. 21 400 personnes vivaient ici avant l’évacuation en urgence le 12 mars au matin.


Aujourd’hui, elles sont éparpillées entre Fukushima, Iwaki, Nihonmatsu, quand elles n’ont tout simplement pas choisi d’aller vivre dans une autre préfecture. Namie est une ville fantôme. Plus personne n’a le droit d’y séjourner la nuit. En journée, seuls les employés des entreprises de décontamination, du kombini (dépanneur ouvert sept jours sur sept) et de la mairie peuvent circuler dans des rues désertées. Au soir, ils quittent Namie qui replonge dans le silence et la nuit. Dans le quartier d’Ukedo, en bordure du Pacifique, la commune n’est plus qu’une galette plate parcourue par un courant d’air glacé. De cet horizon lugubre émergent quelques carcasses de maisons brinquebalantes ou éventrées et des stèles funéraires qui ont résisté à la furie du tsunami.

Photo: Kazuhiro Nogi Agence France-Presse L’empereur Akihito et l’impératrice Michiko se sont recueillis vendredi devant une stèle dédiée aux 20 000 victimes du désastre qui a frappé le Japon le 11 mars 2011.

Peu d'anciens résidants souhaitent revenir

Plus de 650 habitations ont été détruites, 182 personnes ont trouvé la mort, 31 sont toujours portées disparues. Sur cette terre inhospitalière et décharnée, l’État a récupéré des espaces pour amasser des milliers de tonnes de déchets radioactifs. La commune a été découpée en trois parties. Les zones A et B sont en fin de décontamination. Reste la C, qui représente les trois quarts de la superficie de la commune. Sur la carte de la mairie, elle apparaît en rouge avec des niveaux de radioactivité qui dépassent largement les 50 millisieverts à l’année. C’est cinquante fois la dose recommandée par la Commission internationale de protection radiologique. « On ne sait pas quand les travaux vont commencer, s’interroge Hiroshi Sanpei, du département contamination à l’Hôtel de Ville. Comme les taux sont très élevés, le ministère de l’Environnement ne sait pas quelle technique utiliser, ni quelle règle suivre. Il doit également composer avec les risques d’irradiation des ouvriers. »

À Namie, le futur s’écrit avec des points d’interrogation. Soucieux de montrer que la convalescence de la région est en bonne voie, le gouvernement japonais milite pour que les habitants reviennent vivre à Namie au printemps 2017. Mais selon les enquêtes réalisées par la mairie, seuls 17,8 % des anciens résidants souhaitent revenir pour le moment. Il y a 28 sites de dépôt de déchets radioactifs sur le sol communal. La zone B affiche des taux de radioactivité parfois supérieurs à 20 millisieverts, la norme que l’État a choisie pour autoriser ou pas la réinstallation des populations. Si le retour est validé, il ne pourrait se faire qu’en zone A essentiellement, celle qui est la plus proche de l’océan Pacifique et la moins exposée aux radiations.

Photo: Yuri Kageyama Associated Press Tokiko Onoda, âgée de 80 ans, montre un tableau de sa ville natale, Namie, avant l’évacuation d’urgence. Elle et son mari sont obligés de vivre dans une tour d’habitation à Tokyo.

« Mais tout est loin d’être réglé, poursuit Hiroshi Sanpei, le nettoyage du tsunami et la destruction des maisons dévastées par le séisme doivent être achevés d’ici à la fin de l’année. Et rien ne sera plus comme avant. La mairie devra dire aux habitants qu’elle ne dispose plus de toutes les infrastructures et les services. » Ce fonctionnaire de Namie vivait en zone C avant le 11 mars. Aujourd’hui, hébergé dans un logement précaire à Minamisoma, il retourne une fois par mois visiter la maison familiale installée près du cimetière. La neige, les mauvaises herbes et la pluie l’ont endommagée, mais elle est habitable. « J’aimerais que l’État et Tepco fassent plus d’efforts pour une réelle décontamination de cette zone et aillent plus vite pour la reconstruction de la ville », dit-il en réfléchissant à la possibilité de s’installer pour de bon en zone A ou B dans les années qui viennent.

Photo: Kazuhiro Nogi Agence France-Presse L’empereur Akihito et l’impératrice Michiko se sont recueillis vendredi devant une stèle dédiée aux 20 000 victimes du désastre qui a frappé le Japon le 11 mars 2011.

« La reconstruction va s’accélérer »

Ancienne commune vivant de la pêche et de l’agriculture, Namie envisage l’après avec un fil d’espoir ténu. Comme d’autres communes victimes du tsunami et des radiations, la mairie esquisse le plan d’une nouvelle ville plus centralisée où seraient regroupés les services administratifs, les commerces et les nouveaux logements. Un projet qui entérinerait une chute de sa population et un abandon au moins temporaire des territoires trop pollués. « Maintenant, la reconstruction va s’accélérer, les gens vont revenir », veut croire Mitsuhiro Hirosaka. Cet agent immobilier de 41 ans s’est reconverti dans la décontamination et la construction, et emploie une vingtaine d’hommes. « Il y a des choses que l’État peut faire et d’autres que les habitants peuvent prendre en charge pour le futur de cette ville. »

Ce colosse souriant aux cheveux longs est un homme affairé qui passe le plus clair de son temps à Namie, où il est né et a grandi en adolescent heureux. Il est l’aîné de la famille et à ce titre l’héritier unique, comme cela se pratique au Japon. C’est lui seul qui récupérera la grande maison familiale dans le quartier de Sakata. La zone a certes été décontaminée, mais la propriété a été ravagée par les sangliers, qui en ont fait leur terrier, les herbes folles et les rongeurs. « Mes parents ne reviendront pas vivre ici. Trop de temps a passé pour eux. Ils ont racheté un logement à Fukushima et tourné la page. » Mitsuhiro Hirosaka compte sur la génération des 20 à 40 ans pour « améliorer l’environnement de la ville ». Même si plusieurs de ses amis d’enfance ont tiré un trait sur un retour. « Certains ont des enfants, redoutent les radiations et ont changé de vie. »

Entre deux chantiers, dans une mairie endormie, Mitsuhiro Hirosaka raconte comment il veut « transmettre » à son fils de quatre ans son « attachement pour cette ville ». L’enfant est né trois semaines avant le 11 mars. « Il n’a pas connu Namie, je dois lui montrer où j’ai vécu la plus grande partie de ma vie », sourit-il. Pour l’heure, le garçonnet vit avec sa mère à Koriyama, à 85 kilomètres de Namie. Mitsuhiro Hirosaka ne se voit pas revenir « avant deux ou trois ans. Et ça sera encore plus tard pour ma femme et mon fils ». Timide espoir sans limite de temps.