Une association mondiale pour aider les lanceurs d’alerte

Mieux protéger pour encourager à plus révéler. Un regroupement international d’avocats et d’organisations versés dans la défense des droits de la personne se prépare à lancer une association mondiale afin d’aider et de soutenir les personnes qui, comme Edward Snowden, cet ex-analyste américain de la NSA qui a levé le voile sur la surveillance électronique institutionnalisée, mettent en péril leur existence en dénonçant des abus et en révélant des scandales économiques, étatiques, écologiques, au nom du bien commun.

Baptisé Plate-forme internationale des lanceurs d’alertes (PILA), ce nouvel organisme, dont l’enregistrement officiel va se faire « dans les prochains jours », a confirmé cette semaine au Devoir William Bourdon, un des avocats de Snowden, se veut un « guichet unique » de services juridiques, de droit et de conseils visant à informer, protéger, mais également à défendre, à l’échelle planétaire, ces dénonciateurs.

Des dizaines de bureaux d’avocats et ONG en Europe, dont Sherpa, spécialiste de la « défense des populations victimes de crimes économiques », ainsi que quelques groupes de juristes aux États-Unis prennent part au déploiement de ce parapluie. PILA, premier rassemblement du genre à voir le jour à l’échelle mondiale, pourrait également chercher des appuis au Canada où une loi sur la protection des divulgateurs dans la fonction publique a été adoptée en 2007.

« Le renouveau de nos démocraties passe désormais par la protection des lanceurs d’alerte », résume M. Bourdon, avocat français qui, avec quatre collègues suisse, belge, allemand et espagnol, travaille actuellement à la défense d’Edward Snowden face au gouvernement américain. Washington accuse l’ancien agent secret de trahison. « Les lanceurs d’alerte sont traités comme des criminels, alors qu’ils sont en fait des personnes certainement plus droites, plus intègres, avec un sens du collectif plus développé que la moyenne des gens. Ils ont besoin d’être protégés de systèmes corrompus, de démocraties à la dérive, qui rapidement se retournent contre eux alors qu’ils devraient plutôt, dans le contexte actuel, assurer leur prolifération. »

Seul au monde

Révéler, ce serait souffrir. Stéphanie Gibaud, ex-employée de la banque suisse UBS, l’affirme haut et fort, elle qui a fait basculer sa vie professionnelle et sa vie privée en juillet 2008, après avoir dénoncé les pratiques douteuses de son employeur : UBS organisait des soirées mondaines pour recruter de riches Européens en vue d’envoyer leur argent dans des paradis fiscaux.

Une prospection illégale dans le droit européen. « Quand on devient un lanceur d’alerte, on se retrouve très vite tout seul, abandonné et attaqué par les personnes ciblées par nos révélations, résume, à l’autre bout du fil, celle qui appuie ouvertement et avec conviction le lancement de la plate-forme. Il y a manipulation. Il y a atteinte portée à la réputation. Il y a intimidation. Si PILA avait existé à l’époque où j’ai fait mes révélations, j’aurais certainement vécu tout cela d’une autre façon. »

Forcé à l’exil depuis plus d’un an, après ses révélations, Edward Snowden incarne le sacrifice personnel, parfois démesuré, qui accompagne la mise au jour d’abus, particulièrement lorsqu’ils sont le fait d’administrations publiques et d’États. « Les lanceurs d’alerte se retrouvent rapidement face à des situations complexes qui nécessitent des services juridiques personnalisés, dit M. Bourdon, auteur du Petit manuel de désobéissance citoyenne (JC Lattès). Cet appui juridique doit aussi devenir global, lorsque l’enjeu de leurs révélations le devient également. »

Espace de protection

Présentée comme un « bouclier de solidarité internationale », cette nouvelle plate-forme serait « plus que nécessaire » selon l’avocat, particulièrement à une époque, dit-il, où les défenseurs des droits civils, les militants anticorruption, les chiens de garde de la démocratie sensibles aux dérives liberticides, se voient aussi menacés que les dissidents dans des régimes totalitaires, résume-t-il. « C’est l’abri qui leur manque et que nous voulons leur offrir, dit M. Bourdon, un espace de protection où ces lanceurs d’alerte vont pouvoir également s’épanouir, trouver une oreille attentive, de l’appui aussi pour concrétiser leur envie de dénoncer des abus. »

Incubateur, en somme, sous un parapluie ? L’homme de loi répond : oui, en soulignant que tout le monde peut y trouver son compte : dénonciateurs, citoyens, comme journalistes d’ailleurs ; le quotidien français dématérialisé Mediapart, qui carbure aux révélations et le Consortium international des journalistes d’enquête, sont au nombre des institutions à l’origine de cette plate-forme juridique qui naît au présent. Pour le futur.

Lanceur d’alerte ou dénonciateur ?

Le concept de lanceur d’alerte a été popularisé au début du siècle par le chimiste français André Cicolella, licencié pour avoir dénoncé le silence de l’administration publique sur la toxicité des éthers de glycol et bisphénol A.

Le terme a été inventé par les sociologues Francis Chateauraynaud et Didier Torny 10 ans plus tôt, mais demeure moins utilisé au Canada, où ce révélateur d’abus, animé par de bonnes intentions, est plus souvent présenté comme un « dénonciateur ».

Les Anglais parlent, quant à eux, de whistleblower, soit le responsable du coup de sifflet. À la différence du délateur, le lanceur d’alerte n’est pas animé par des sentiments personnels et parfois mal intentionnés.
5 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 3 octobre 2014 07 h 35

    BRAVO

    Je ne peux que féliciter ceux qui prendront soin juridiquement et financièrement des gens qui osent dénoncer les abuseurs de tout acabit.

  • Georges LeSueur - Inscrit 3 octobre 2014 10 h 51

    Oui mais !

    Le principe d'une association mondiale pour aider les lanceurs d’alerte est une bonne initiative à première vue. Edward Snowden est l'exemple parfait de celui qui a trahi et dénoncé son employeur en vue de l'intérêt général.
    Le danger d'un tel mouvement est d'encourager la dénonciation, ce qui n'est pas toujours justifié et prête même à la calomnie.
    Et on ne peut écarter un cas flagrant du passé où une triple championne olympique, Myriam Bédart, après avoir été sollicitée pour révéler les abus perrpétrés dans le service gouvernemental où elle travaillait, s'est retrouvée non soutenue et couverte d'opprobe, pour finalement perdre son emploi, être pénalisée et écartée des médias.
    On ne lui pardonnait pas de vivre avec un Iranien.
    Une association de lanceurs d'alertes, devrait pour le moins, prendre en compte un cas aussi flagrant d'injustice produit par notre société.

  • Nicole Moreau - Inscrite 3 octobre 2014 12 h 40

    Un grand merci!

    C'est une initiative extrêmement intéressante et pertinente, devant des décisions souvent problématiques et manquant de transparence, qui va protéger des gens décidés à faire la vérité à leurs concitoyens, c'est une initiative nécessaire.

  • Danielle Dubuc - Inscrite 3 octobre 2014 13 h 00

    WOW! Une excellente idée de "mondialisation"!

    C'est cela qu'il nous faut! Garder les gens dans l'ignorance donne le pouvoir d'agir en toute inpunité. Quand un Snowden est poursuivit, banit, en fuite, en danger pour avoir dit la vérité il y a quelque chose qui ne va pas... et on le sait bien, tous. Informer, divulguer, c'est le début du savoir, le début de la fin du traffic d'influence, de la corruption et du crime qui coute si cher à tous, tant au point de vue économique qu'environnemental et humanitaire. Il y a tant de corruption partout grâce à l'Omerta que c'en est ridicule ...et couteux à tout point de vue. Cela peut même nous couter notre survie quand on s'arrête aux problèmes environnementaux. BRAVO à cette grande initiative. Et MERCI.

  • Johanne Bédard - Inscrite 3 octobre 2014 22 h 30

    Et si seulement c'était possible...

    À prime abord, l'idée semble géniale. Le monde est assoiffé de vérité et de justice. Il est réconfortant de constater que des femmes et des hommes aient exprimé publiquement leur désir de défendre des lanceurs d'alertes dont la vie est en danger. Pour une fois que les nombrils se regardent les uns les autres... et non en solo.

    Malheureusement, quand on veut le bien du peuple, on ne survie pas. Rappelez-vous les frères Kennedy. Ils voulaient la même chose que cette association : que la justice règne, que la richesse se partage et que toutes les couleurs soient égalirairement aux mêmes rendez-vous. On connaît la suite.

    Jamais, les gouvernements ne laisserons naître une telle association. Il est impensable que les tout-puisssants dirigeants acceptent que des juristes protègent des informateurs, détenant des secrets d'état divulgés par ceux-ci. Le pouvoir, c'est lui qui mène le monde.