Point chaud - «Le dépannage ne dure pas. On veut qu’ils s’en sortent»

La présidente de Centraide du Grand Montréal, Lili-Anna Pereša, dans la salle commune de la Maison de quartier Villeray.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La présidente de Centraide du Grand Montréal, Lili-Anna Pereša, dans la salle commune de la Maison de quartier Villeray.

Dans le sous-sol de la Maison de quartier Villeray, Lili-Anna Pereša fait le tour de l’épicerie économique. Les denrées sont bien rangées sur les tablettes, et des citoyens du coin poussent doucement un panier pour y déposer beurre d’arachides, biscuits, pain, viande et jus. À prix modique. Plus que modique. « Quel est votre cost [prix coûtant] ? Faites-vous une petite part de profit ? », demande la présidente de Centraide du Grand Montréal à la directrice de la Maison, Magdouda Oudjit. Un profit ? Non, lui répond la directrice, sourire aux lèvres. « Nous sommes déficitaires de plusieurs milliers de dollars avec cette épicerie. Mais ça vaut la peine. »

Dans cet organisme soutenu par Centraide à hauteur de 169 000 $ par année (pour aider 6000 personnes) pour la sécurité alimentaire, il faut comme ailleurs gratter les fonds de tiroir afin de faire rouler toutes ces activités dont l’objectif n’est pas uniquement de dépanner en offrant des denrées à prix réduit, mais bien d’offrir des moyens durables de s’en sortir.


« La vision de Centraide par rapport à la sécurité alimentaire, c’est justement d’avoir des modes alternatifs autres que le dépannage », explique Mme Pereša, une ingénieure en télécommunication dont le riche parcours l’a fait alterner sa vie durant entre le développement international et local (enseigner la physique et la chimie au Malawi, travailler pour Oxfam au Burkina Faso, faire neuf ans de travail communautaire au Québec avec les Petits Frères des pauvres et le Y des Femmes, diriger Amnesty International France, puis la Fondation One Drop de Guy Laliberté) avant d’atterrir à Centraide en janvier dernier. « Le dépannage ne dure pas. Nous misons sur les jardins collectifs, les cuisines collectives, l’épicerie économique, car cela éduque les gens pour longtemps. On veut qu’ils s’en sortent. C’est important pour nous d’avoir un équilibre entre les différentes formes d’aide. »


Au rez-de-chaussée de la Maison, malgré les 30 degrés dehors qui surchauffent déjà la bâtisse, les fours de la cuisine collective dorent des pâtés chinois, des lasagnes, des cigares au chou. Un quatuor d’hommes est aux fourneaux. Deux fois par mois, pour une somme qui avoisine les 20 à 30 $ maximums, ils repartent avec une vingtaine de portions de nourriture qu’ils ont cuisinée tous ensemble. Si, en raison du prix des aliments, la portion dépasse 1,50 $, la Maison paie la différence. Il fait chaud, ça sent bon, l’ambiance est électrique.


Dans ce quartier de Montréal densément peuplé, défavorisé et diversifié, 73 % des gens sont locataires, 22 % des personnes vivent seules, le quart de la population est composé d’immigrants et le quart vit aussi sous le seuil de faible revenu.


« Ici, l’enjeu majeur, c’est la sécurité alimentaire », dit Lili-Anna Pereša, dont l’organisme découvre peu à peu le phénomène des « déserts alimentaires », ces zones de Montréal où on ne trouve aucun accès à des aliments à acheter de 1 à 5 km à la ronde - elle nomme Ahuntsic, l’est du Plateau-Mont-Royal, l’est de Rosemont, Pointe-Saint-Charles. Même si le « bilan faim » de Moisson Montréal affiche une baisse de la demande de 2 % au cours de la dernière année, il faut se méfier, car la difficulté de trouver les denrées, elle, s’accroît avec le temps. « Les entreprises qui donnent et nos fournisseurs ont amélioré leurs techniques d’entreposage ou de conservation », dit-elle.


Chaque année, ce sont 4,4 millions de dollars que Centraide redistribue à 34 organismes dont la mission n’est que centrée autour de l’aide à l’alimentation. « Mais il n’y a pas à ma connaissance un organisme qui n’utilise pas l’alimentation pour rejoindre sa clientèle, peu importe sa mission. C’est une façon intéressante, parfois ludique et non menaçante, d’entrer en contact avec les personnes, par exemple, avec des groupes en santé mentale. Ça vient peut-être de notre tradition québécoise d’aimer jaser à la cuisine ! »


Et elle évoque des groupes en alphabétisation ou en francisation qui utilisent l’épicerie et la cuisine pour atteindre leur clientèle. Ou encore cet organisme dont le but est d’aider à tisser des liens entre les pères et leurs enfants. Le combo cuisine collective, repas communautaire puis match de hockey semble y être très populaire.


Dans un univers où les besoins de tous ne font que croître, sans augmentation proportionnelle des ressources, la quête philanthropique est un défi. Particulièrement pour la lutte contre la pauvreté. « La santé, l’éducation, ce sont des causes qui touchent les gens directement, des causes de proximité », dit Lili-Anna Pereša. « Mais la pauvreté, qui va vivre cela vraiment ? C’est plus difficile à vendre », dit-elle, comme en fait foi peut-être une dernière campagne de financement dont la cagnotte finale n’a pas augmenté, contrairement à la tradition chez Centraide.


Avant de quitter l’épicerie économique où les gens font la file avant d’y pénétrer, Lili-Anna Pereša s’arrête quelques instants pour saluer « ses » bénévoles - ils sont 57 000 à soutenir l’organisation. « Sans vous, on n’y arriverait pas », leur dit-elle. « Sans vous non plus, madame », lui répond-on du tac au tac.

1 commentaire
  • Daniel Bérubé - Inscrit 8 juillet 2013 11 h 24

    Félicitation !

    Oui, félicitation pour tout ce que vous avez fait, et pour tout ce que vous faite, qui est sûrement en lien direct avec ce que vous êtes ! Aucun peuple ne peut se permettre de manquer de personnalité comme la vôtre.

    Merçi d'être ce que vous êtes !