Les dossiers explosifs d’Oka et de la Moisie

Thierry Haroun Collaboration spéciale
Des Amérindiens à une manifestation en 2010, lors du 20e anniversaire du début de la crise d’Oka
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Des Amérindiens à une manifestation en 2010, lors du 20e anniversaire du début de la crise d’Oka

Ce texte fait partie du cahier spécial Justice juin 2013

La Ligue des droits et libertés s’est investie pleinement dans la crise d’Oka et l’affaire de la rivière Moisie. Ces deux cas nous sont racontés de l’intérieur par des acteurs-clés de l’époque, alors qu’ils s’étaient totalement engagés dans les activités conduites par la Ligue des droits et libertés. Confidences.

 

Achille Vollant et Moïse Régis, deux pêcheurs amérindiens de la Côte-Nord, sont retrouvés morts, le 9 juin 1977, tout près de l’embouchure de la rivière Moisie, où leur embarcation a chaviré. La collectivité est en émoi, alors que les circonstances de leur décès demeurent nébuleuses. Les Innus soupçonnent dès lors un incident qui aurait mal tourné avec des gardes-pêches. « J’ai été appelé les jours qui ont suivi l’événement, confie l’anthropologue Rémi Savard, aujourd’hui à la retraite. Par qui ? Par Eugène Vollant, le père d’Achille, l’une des victimes. Il m’avait demandé : “ Peux-tu m’aider ? ” Je lui ai répondu que je n’étais pas un avocat et qu’il devait y avoir une enquête du coroner. Je lui ai dit d’attendre les résultats de cette enquête et que, à partir de là, on verra. »


L’enquête du coroner conclut à une noyade, ce qui ne satisfait pas Rémi Savard et encore moins les Innus. « C’est moi qui avais fait parvenir le rapport du coroner. Pour ce faire, il a fallu trouver de l’argent, ce que j’ai réussi. Quand j’ai lu les conclusions du rapport, j’ai contacté la Ligue des droits et libertés, qui m’a demandé de mener ma propre enquête. Ce que j’ai fait. Elle était assez poussée. C’était la première fois que je faisais ça ! », lance M. Savard.


Une fois son enquête terminée, la Ligue lui demande de refaire cette même enquête, mais accompagné cette fois-ci d’un avocat. « Je vous avoue que j’avais trouvé ça difficile, mais ç’avait été une sage décision de la Ligue. Alors, j’ai refait tout ce travail avec un avocat, qui m’a conseillé de revoir toutes les personnes que j’avais rencontrées en faisant signer des affidavits. Un travail qui a pris environ une semaine. » Qu’avez-vous conclu ? « Qu’à propos de la confusion, à savoir qu’il y a eu mort accidentelle par l’intervention d’aucune personne, eh bien, on n’a pas pu prouver que ce soit ça, mais on n’a pas pu prouver que ce ne soit pas ça. »


Les conclusions de cette enquête, conduite en 1978, ont fait réagir, mais sans plus. « Vous savez, à cette époque, il n’y avait pas beaucoup de gens qui s’intéressaient aux autochtones. La police avait dit que ce n’était pas sérieux », se rappelle-t-il en déclinant les enquêtes qui ont été conduites en lien avec cette histoire : celle de la police amérindienne et de la Sûreté du Québec (1977), celle du coroner (1977), celle de la Ligue des droits et libertés (1978), celle de la Commission des droits de la personne du Québec, celle du Service de police de la Ville de Québec, près de 20 ans plus tard, en 1996, et, enfin, celle de la commission Roberge (1997).


Précisons que cette commission a été conduite à la suite de la diffusion en 1996 d’un reportage de l’émission Enjeux qui soulevait des doutes sur la mort accidentelle par noyade des deux Amérindiens. Le 14 octobre 1998, Québec a rendu publiques les conclusions du rapport de la commission, qui affirmait que la mort des deux hommes était attribuable « à la noyade » et qu’« une nouvelle autopsie pratiquée sur leurs corps n’a révélé aucune évidence de traumatisme décelable ou susceptible de causer une perte de conscience avant le décès ou toute autre forme de lésion traumatique ».


Quinze ans plus tard, Rémi Savard réfute toujours ces conclusions. « Je suis complètement en désaccord. Les témoignages que j’ai entendus me semblent évidents : ces gens-là ne sont pas morts noyés, ils sont morts sur l’eau. Je me souviens du témoignage de la veuve de Moïse Régis qui avait dit : “ Quand je l’ai vu, il n’était pas gonflé du tout. Il n’est pas mort noyé, mon chum ! ”», se souvient Rémi Savard, encore ému.


La crise d’Oka


Treize ans après la mort des deux autochtones à la rivière Moisie, un caporal a perdu la vie lors d’un affrontement épique entre les Mohawks et les autorités policières dans la pinède d’Oka, le 11 juillet 1990. « Un policier est tué dans le siège des barricades mohawks d’Oka », titrait le lendemain Le Devoir à la une. « Une centaine de policiers de la Sûreté du Québec sont intervenus tôt hier matin pour faire lever les barricades érigées par les Mohawks d’Oka. Les affrontements armés qui ont suivi entre les deux groupes ont fait un mort parmi les policiers. L’agent Marcel Lemay, 31 ans, de l’escouade tactique de la région de Québec, a été mortellement blessé d’une balle », rapportait le quotidien.


« Répondant à la demande émise par le maire Jean Ouellette de faire respecter l’injonction contre les barricades des Mohawks, lit-on plus loin, la SQ est arrivée sur les lieux vers 5 h 30. Les policiers ont d’abord lancé des gaz lacrymogènes sur les occupants avant que ceux-ci ne se dispersent dans la forêt. » « Nous avons averti les gens qu’ils étaient en état d’arrestation. […] Nous n’avons pas tiré un seul coup à cause des femmes et des enfants. Nous nous sommes retirés quand Marcel Lemay a été blessé », avait alors déclaré la SQ. De leur côté, rapportait Le Devoir, « les Mohawks avaient déclaré que ce sont les policiers qui ont ouvert le feu et que Marcel Lemay s’est blessé lui-même en rechargeant son arme ».


Telle était la tension qui régnait à l’été 1990. Gérald McKenzie, alors président de la Ligue des droits et libertés, s’en souvient comme si c’était hier. « On suivait la crise de près. Et, le matin de la mort du caporal, alors que la crise prenait de l’ampleur, j’ai appelé la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) pour envoyer des observateurs sur les lieux le plus rapidement possible. » La FIDH a répondu à l’appel de la Ligue en envoyant en mission, du 24 au 31 juillet, le juge Jean-Claude Fouque. « Il a pu rencontrer toutes les parties concernées. Et c’est lors de son passage que les Mohawks ont laissé entendre que, s’il devait y avoir des négociations, il devrait y avoir des observateurs internationaux entre les barricades », raconte M. McKenzie.


Une demande qui a été entendue par les autorités. Ainsi, la FIDH a délégué une mission de quelque 70 observateurs internationaux. Une mission que Gérald McKenzie a coordonnée avec sa petite équipe. « Nous, à la Ligue, on a joué un rôle de tampon, quand normalement on est là pour condamner les abus de droit. Nous avons donc joué un autre type de rôle. Je coordonnais la mission. Tous les jours, j’avais des rencontres avec les Mohawks, l’armée et la police. On assistait à tout. On avait accès à tout. C’était bizarre de se retrouver dans cette situation. On était sur le qui-vive 24 heures sur 24. Par exemple, quand, à une barricade, l’armée ne voulait pas laisser passer des denrées que les Mohawks considéraient comme essentielles, on demandait à la mission d’intervenir. Je me souviens aussi que, quand les gens de Châteauguay ont commencé à bloquer l’entrée et la sortie des barricades à Kahnawake, on a pris des hélicoptères pour amener des observateurs entre les barricades. »


Avec le recul, M. McKenzie estime que l’intervention de la FIDH, qui a eu lieu de juillet à septembre en trois phases distinctes, a fait oeuvre utile. « Je pense que la mission a permis que les dégâts soient moins importants. Ces événements [qui ont pris fin en septembre] ont laissé des marques incroyables. On reste marqué par cette crise. On a vécu tellement intensément, c’était dangereux. Il n’y avait pas un moment, pas un incident, où les gens n’étaient pas armés jusqu’aux dents de part et d’autre. Ce n’est quand même pas rien, monsieur. »


 

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