Dialogue avec la ville

Vue panoramique vers le sud de l’esplanade Seagram, depuis la première terrasse du 399 Park Avenue, à New York.
Photo: Richard Paré Centre canadien d’architecture Vue panoramique vers le sud de l’esplanade Seagram, depuis la première terrasse du 399 Park Avenue, à New York.

Deux grandes dames de l’architecture ont livré une passionnante discussion lundi dernier au Centre canadien d’architecture. Avec leurs ouvrages parus cette année, Building Seagram et Lincoln Center Inside Out, les visionnaires que sont Phyllis Lambert, directrice fondatrice du CCA, et Elizabeth Diller, de Diller Scofidio + Renfro, ont échangé sur l’espace public new-yorkais, expliquant l’interaction entre ville et architecture à 50 ans d’intervalle.


En présentant leurs livres au public, Phyllis Lambert et Elizabeth Diller ont dévoilé le making of de deux icônes de l’architecture new-yorkaise : le Seagram Building construit en 1958 et le nouveau campus du Lincoln Center, terminé en 2012.


Nous plongeant dans deux époques différentes, les interlocutrices ont expliqué les idées à l’origine de ces projets, celles-là mêmes qui ont ouvert les portes d’une architecture et d’un urbanisme d’un autre ordre. Mais la conversation a aussi fait place aux femmes derrière les architectes, une rare occasion d’apprécier leur génie et leur sens de l’humour.


Les images tirées des deux livres défilent sur l’écran géant du CCA et font apparaître la réalité et les contraintes des projets. À New York, le mètre carré vaut de l’or et chaque avancée architecturale est analysée sous la loupe des investisseurs. Devant les photos en noir et blanc des conseils d’administration et des réunions de chantier, on ne peut s’empêcher de penser à la force de caractère dont elles ont dû faire preuve pour parvenir à convaincre ces hommes d’affaires coincés dans le pouvoir et l’appât du gain.


Mais au fil des explications, Mmes Lambert et Diller nous font comprendre qu’elles ont un atout de taille dans leur manche : une vision précise du projet révélée avec force, authenticité et passion. C’est cette énergie qu’elles ont réus si à transmettre aux décideurs en les entraînant dans leur extraordinaire aventure.


En retrait de Park Avenue


Lorsqu’elle arrive au sein du projet du Seagram Building en 1954, Phyllis Lambert, la fille de Samuel Bronfman, fondateur de la distillerie canadienne Seagram, n’a que 27 ans et n’est pas encore architecte. Mais elle est cultivée, curieuse, autodidacte, et elle a conscience que les enjeux de la construction d’un gratte-ciel à New York sont énormes. En voyant le plan de la construction que la firme Seagram projette de réaliser sur Park Avenue, elle saute dans un avion et décide de s’impliquer sérieusement dans le projet afin d’éviter qu’on n’érige un vulgaire édifice de plus…


Elle se retrouve à la direction du projet et choisit l’architecte Mies van der Rohe pour dessiner le bâtiment, puis demande à l’architecte Philip Johnson d’imaginer les intérieurs de l’édifice. Le Seagram Building sera implanté en retrait de 28 mètres de Park Avenue, selon un zonage en vigueur entre 1916 et 1961 et qui obligeait les architectes à adapter la hauteur des immeubles à la largeur des rues.


Devant le Seagram se trouve donc un espace semi-public qui prend la forme d’une immense place en granit, flanquée de deux larges bassins d’eau et d’un aménagement paysager épuré mais subtil.


La bâtisse de 38 étages se présente comme un parallélépipède de verre et de bronze qui dialogue avec la ville dans sa hauteur, sa masse et au travers du volume d’air adjacent, qui est comme un poumon dans la cité. Mais la perméabilité et la conversation s’opèrent également au niveau du rez-de-chaussée grâce à une façade presque entièrement vitrée, très haute sous plafond, parfaitement proportionnée et délicatement dessinée.


« J’ai tout de suite eu cette vision d’un bâtiment qui répondrait aux attentes de la société de l’épo que, explique Mme Lambert en entrevue. On ne pouvait plus continuer à faire des immeubles repliés sur eux-mêmes. Il fallait ouvrir l’architecture sur le monde, permettre aux usagers de s’élever vers autre chose, proposer aux citadins une autre manière de vivre et d’appréhender la ville. » Pour elle, comme pour Elizabeth Diller, l’architecture doit nourrir, inspirer…

 

Faire éclater la forteresse


Avec le projet du Lincoln Center, c’est un peu la même problématique de départ qui a suscité un projet très démocratique. « Construit dans les années 60 de manière un peu brutale, explique Mme Diller, le Lincoln était une véritable forteresse conçue pour une société vouée à l’automobile. Notre première idée a donc été d’imaginer la façon de faire éclater cette forteresse et d’intégrer le piéton au coeur de la grande place et des édifices autour, sans qu’il soit gêné par la présence de voitures ou d’un mur aveugle », nous explique-t-elle.


Contrairement aux autres architectes qui avaient été approchés pour concevoir le projet, Diller, Scofidio + Renfro ne voulaient pas tout raser. « Nous avons convaincu le jury en disant que nous voulions faire un projet qui soit plus Lincoln Center que Lincoln Center ! », dit-elle en riant. En lançant cela, Elizabeth Diller a illustré l’idée selon laquelle il faut creuser l’existant, le préserver et le revaloriser.


Le Lincoln Center occupe six hectares où cohabitent une douzaine d’organismes artistiques et plus de 20 salles de spectacle. Parmi elles, l’Alice Tully Hall, un auditorium de 1200 places attenant à la Juilliard School, prestigieuse académie de musique et de danse. On y compte aussi le Metropolitan Opera, l’Avery Fisher Hall et le New York City Ballet, entre autres. Bien que certains bâtiments aient été construits par des architectes très connus, l’ensemble est plutôt chaotique et architecturalement très discordant.


Mais plutôt que de s’attaquer aux bâtiments déjà en place, Diller, Scofidio + Renfro mobilisent leurs énergies sur l’espace public, ou partageable. Ainsi, ils remettent la dalle centrale de plain-pied avec la ville et font exploser une couverture de béton le long de la 65e Rue en la remplaçant par une passerelle de toute beauté. Ils conçoivent également un restaurant dont la toiture verte et ondulante offre un refuge bucolique en hauteur au coeur de New York.


Pour la transformation du campus, il y a tellement d’intervenants et d’avis discordants que les architectes choisissent de s’attaquer à la partie nord, où l’on est plus réceptif. Voyant s’opérer l’extrême transformation, les protagonistes du côté sud décideront quelques années plus tard d’embarquer dans le projet. Cette façon de procéder, par petites touches et étalée dans le temps, est peut-être un exemple à suivre dans le cas de projets complexes comme celui-ci.


« Cela nous a permis d’être plus à l’écoute des usagers et de travailler sur une seule portion du projet, de manière très méticuleuse et intuitive, dit Elizabeth Diller. À une approche formaliste et radicale, nous préférons un questionnement sur l’environnement, qu’il soit physique ou social, immédiat ou général. »


Il y a 50 ans, le Seagram Building ouvrait la porte à une architecture de gratte-ciel nettement supérieure : plus élégante, plus sophistiquée, plus transparente, plus artistique et plus sociale. Mais il a aussi inspiré bien des concepteurs d’édifices à suivre ce principe d’aménagement perméable à l’espace urbain, évitant peut-être à New York de mourir étouffée au milieu d’édifices oppressants.


Avec le nouveau campus du Lincoln Center, les architectes Diller, Scofidio + Renfro apportent tout autant d’inventivité, d’humour et d’élégance, mais ils changent aussi le rapport de l’architecture à l’espace en brouillant les limites entre le privé et le public.


Devant ce projet, le sujet et l’objet disparaissent, les lieux visibles et cachés sont inversés ou assemblés, et le travail de projection, mené à tous les niveaux, vient créer un nouvel espace quasi abstrait qui illustre la possibilité d’un lieu en perpétuel mouvement.


Par cette démarche environnementale et critique, Diller, Scofidio + Renfro ouvrent la porte à de nouveaux dialogues entre l’architecture et la ville. « Après le Lincoln Center, on peut tout faire ! », dit l’architecte.


Si le Seagram Building et le nouveau Lincoln Center ont vu le jour, c’est parce que deux femmes ont cru en une architecture meilleure, capable de nous élever. Et Elizabeth Diller avoue son admiration pour le travail de Phyllis Lambert, pour l’énergie qu’elle déploie depuis plus de 60 ans au sein du CCA, auprès des communautés new-yorkaise et montréalaise, afin de promouvoir une architecture et un espace publics de qualité.


 

Collaboratrice