Plus de services pour les pères en difficulté

Denis en compagnie de sa fille Molly à la maison Oxygène
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Denis en compagnie de sa fille Molly à la maison Oxygène

Denis Gauthier travaillait depuis vingt ans dans le domaine de la chaussure lorsqu’il s’est retrouvé avec la garde complète de ses deux enfants, Molly et Cédric, et a dû cesser de travailler. Jusqu’à récemment, Denis et ses enfants vivaient dans un HLM d’Hochelaga-Maisonneuve, dans un milieu dangereux, tout près d’une piquerie.


« Je ne pouvais pas envoyer mes enfants jouer au parc. Ça sentait le pot dans mon salon. Je n’en pouvais plus », raconte-t-il. En janvier, ce père de famille quitte son logement avec ses enfants et se retrouve sans toit. Quelque temps après, il trouve une place, pour lui et ses deux enfants, à la maison Oxygène, dans le même quartier. « J’aime mieux ici, c’est plus calme », confirme la petite Molly, 10 ans. Michel Raymond, père d’un enfant de trois ans, qui a également trouvé refuge en janvier à la maison Oxygène après avoir perdu son logement à cause de problèmes d’argent, confirme que la stabilité de la maison a profité à son petit garçon de trois ans. « Il est plus calme et plus éveillé », confirme-t-il. « Quand tu te demandes comment tu vas payer ton épicerie, l’enfant le ressent. Il te regarde et dit “Papa !”, et ça veut dire “Papa, qu’est-ce qu’il y a ?”. »

 

Première américaine


En 1989, la maison Oxygène de Montréal avait été la première maison en Amérique à offrir un hébergement pour les pères en difficulté. Cette semaine, on y célébrait l’avènement d’un réseau des maisons Oxygène, partageant la même vocation, à travers le Québec. Après l’ouverture des centres d’hébergement de Baie-Comeau et de Sherbrooke, des maisons devraient voir le jour bientôt à Joliette, Chibougamau, au Témiscamingue et à Québec.


Il était temps, car les besoins sont grands et les ressources minimales. Au cours de la dernière année, la maison Oxygène de Montréal, qui compte cinq places, a dû refuser les demandes d’hébergement de 165 pères en difficultés. En principe, ceux qui ont une place ne peuvent pas l’occuper plus de trois mois. « On va au plus urgent, quand un père nous appelle parce qu’il est dans la rue avec ses enfants », confirme Christine Fortin, directrice du Carrefour familial d’Hochelaga Maisonneuve, qui héberge la maison Oxygène de Montréal. Le mois prochain, une seconde maison hébergeant des hommes en difficulté, la maison Claude-Hardy, ouvrira ses portes à Montréal pour combler une partie de ces besoins.


C’est que les besoins des pères, en difficulté ou autres, sont une réalité qui a jusqu’à présent été éludée des politiques publiques québécoises, hormis les très appréciés congés de paternité et congés parentaux. En fait, jusqu’à très récemment, les pères, dont l’identité est très liée à une image de force, étaient tout simplement vus comme des êtres qui n’ont pas de besoins, relève Christine Fortin. Or, les services sociaux s’élaborent précisément autour des besoins énoncés par la population, ajoute Raymond Villeneuve, directeur du Regroupement pour la valorisation de la paternité. C’est sans doute ce qui fait que le mot « père » n’apparaît pas une seule fois dans le programme national en santé publique du ministère de la Santé et des Services sociaux, tandis que le mot « mère » y apparaît 20 fois, comme le constate le psychologue Carl Lacharité, qui s’exprimait jeudi à Montréal à un colloque sur la paternité organisé par le Regroupement de valorisation de la paternité. Pour eux, « le mot “parent” s’épelle “maman” », lance le psychologue.


« Quand on fait une intervention, on appelle toujours la mère en premier », reconnaît Sébastien Hénault, travailleur social au CSSS Memphrémagog. Roxanne Blouin, une de ses collègues, fait le même constat de l’époque où elle travaillait au service de la Direction de la protection de la jeunesse. À compétences égales, lorsqu’on décidait de venir en aide à un parent vulnérable, c’est autour de la mère qu’on ciblait l’intervention, raconte-t-elle.

 

L’image du père toxique


Pour Christine Fortin, le Québec s’éloigne pourtant peu à peu de l’image du père toxique, qui boit, qui bat sa femme ou ses enfants. « Le bon papa est très à la mode. La paternité est très tendance », ajoute Raymond Villeneuve. En fait, 30 % des séparations d’aujourd’hui se soldent désormais au Québec par une garde partagée. Et 25 % des enfants qui fréquentent la maison Oxygène n’ont pas de contact avec leur mère, pour des raisons diverses.


Mais il faut dire que certaines mères ont encore du mal à céder du terrain au père de leurs enfants, particulièrement durant les premières années de vie de ces enfants.


« Ce qu’on voit, ce sont des mères qui demandent la garde exclusive de leurs enfants, tandis que les pères demandent la garde partagée », constate Lorraine Filion, travailleuse sociale spécialisée en médiation familiale. Si les juges sont prompts à ordonner la garde partagée, pour le bien des enfants, plusieurs experts croient toujours que ce partage est néfaste pour les enfants de moins de six ans. Un contexte difficile pour les hommes, qui, dans les deux tiers des cas, n’ont pas engagé la séparation d’avec leur conjointe.


Par ailleurs, Lorraine Filion s’insurge contre l’usage ici d’un langage encore archaïque en cette matière, comme les termes « garde », « garde exclusive », ou « droits de visite », par exemple, les droits de visite étant perçus comme des droits de second ordre. En Belgique, par exemple, on parle plutôt du droit du père d’entretenir une « relation personnelle » avec son enfant, dit-elle. Aussi, les professeurs, directeurs d’école et autres professionnels devraient être avisés du droit du père à avoir accès aux bulletins de ses enfants, par exemple. « Les pères se font refuser l’accès à l’information », constate-t-elle.


« Ce n’est pas le lien de sang qui fait un père, c’est la présence », lançait d’ailleurs Mike, beau-père de quatre enfants à temps plein, et père de deux enfants qu’il voit une fin de semaine sur deux, au colloque sur la paternité.


Le 10 juin prochain, le Regroupement pour la valorisation de la paternité amorcera la première semaine de la paternité au Québec.

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