Pour une société juste

Normand Thériault Collaboration spéciale
Droits de scolarité, les étudiants rejettent
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Droits de scolarité, les étudiants rejettent

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Grève étudiante, Jour de la Terre : de grands rassemblements citoyens ont eu la vedette ces jours derniers. Il y a donc mobilisation active au Québec. Patronat et syndicats en prennent note.

Yves Thomas Dorval ne sera pas content. Lui qui est arrivé à la tête du Conseil du patronat du Québec avec l’intention bien arrêtée de s’afficher plus convivial que son prédécesseur à la direction de l’organisme, lui qui constate qu’on ne peut plus diriger le Québec comme auparavant, déclarant lundi dernier que « je m’attendais que ce soit difficile de faire passer notre message, mais c’est devenu pire avec le temps », voilà qu’il devra aussi enregistrer une déclaration du président de la Confédération des syndicats nationaux qui, à propos des actions étudiantes en cours, y va d’un éloge en constatant la durée et la qualité de la mobilisation : « Ce sont elles, déclare Louis Roy, parlant des diverses associations étudiantes, qui pourraient nous conseiller dans le dossier du renouveau syndical ! Je crois que, si les syndicats en avaient fait autant, on aurait peut-être moins de problèmes aujourd’hui avec des gens qui refusent de participer à des grèves ! »


Pauvre monsieur Dorval, car, comme l’écrivait Éric Desrosiers dans Le Devoir de mardi dernier, il voit mal comment augmenter la « richesse » du Québec, puisqu’il devient difficile non seulement d’imposer les augmentations de droits de scolarité, mais aussi d’éliminer divers programmes qui empêchent une augmentation des profits des entreprises, à savoir une loi antibriseurs de grève, les votes de grève locaux ou à main levée, les congés de maternité et de paternité, les retraits préventifs en cas de grossesse, certains régimes de retraite « imposés », l’activité syndicale politique, bref, tout ce qui fait que l’entreprise ne peut avoir pour seul critère de fonctionnement la seule rentabilité définie par une forte marge bénéficiaire.


Modération


Pourtant, monsieur Dorval devrait se réjouir : aurait-il été président d’une association de même nature sur le territoire français qu’il aurait sans aucun doute eu à récriminer contre le fait que, par suite de l’augmentation de l’âge de la retraite, les travailleurs de tous secteurs se seraient mobilisés dans une succession de grèves générales, coupant aussi d’autant de jours la productivité des entreprises, d’arrêts de travail et d’autres mouvements empêchant même les non-grévistes de se rendre à l’heure sur leur site de « production ».


Mais, ici aussi, on s’oppose à cette mesure fédérale. Mais dans les formes. Si Michel Arsenault, le président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, déclare que, « à l’heure actuelle, il y a à peine 25 % de la population active du Québec qui possède un régime adéquat pour recevoir une pension qui a de l’allure, ce qui veut dire qu’il y a 75 % du monde qui ne dispose d’aucun fonds de retraite que ce soit ou qui profite d’un fonds insuffisant pour vivre une retraite de façon confortable », ajoutant que, au lieu de prolonger en années le temps de travail, il vaudrait mieux légiférer sur une participation publique employeurs-employés aux caisses de retraite étatiques, soutenu aussi dans ses propos par toutes les présidences de centrale, il ne proclame pas pour autant qu’il faut descendre dans la rue.


Le monde syndical signalera donc une opposition, mais de façon « démocratique », par proclamations verbales et moyennant diverses pressions dirigées vers « qui de droit », en premier lieu vers ceux et celles qui, au niveau fédéral, ont pour profession de foi que l’avenir passe par la consolidation du secteur privé devant les demandes du public.

 

Contestation


Ce qui dérange en fait les professionnels du pouvoir, c’est le fait qu’il est devenu possible de contrer des mesures dites de bonne entente, celles qui se font dans les enceintes closes ou dans les officines gouvernementales, et ce, à peu de frais et avec beaucoup d’efficacité : le mouvement étudiant n’a pas eu à investir dans d’énormes campagnes publicitaires pour obtenir qu’un étudiant québécois sur deux inscrits aux études supérieures vote pour une grève ou générale ou à durée déterminée. Et il lui en a donc coûté beaucoup moins cher pour faire défiler sur la place publique des centaines de milliers de protestataires, ce qui n’avait pas été le cas quand les Charest et Chrétien avaient fait descendre le bon peuple canadien à Montréal lors de la tenue d’un célèbre référendum.


Il est devenu, pourrait-on dire, facile de contester, de faire entendre une voix qui s’oppose à un pouvoir qui fait tout pour mettre à mal les institutions publiques et renverser les lois et mesures citoyennes.


Bien sûr, il y aura moins de monde mardi prochain, au soir du 1er mai, au grand rassemblement tenu pour souligner la Fête des travailleurs au parc Molson, à l’angle des rues d’Iberville et Beaubien, à Montréal. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il est possible de tout faire. D’ailleurs, le soutien public apporté à la cause étudiante démontre qu’il est des valeurs auxquelles il ne faut pas porter atteinte au Québec. L’éducation en est une, comme le système public de soins de santé et toute autre mesure qui a pour conséquence que la richesse ne s’évalue pas en fonction de la rentabilité boursière ou comptable, mais de l’amélioration du sort de tous et de chacun.


Les syndicats parlent d’une société juste : en cela, ils sont entendus.