La vie sans yeux

Depuis quelques minutes, je suis la proie d'une dégénérescence maculaire importante, un scotome central de 6 sur 120, une cécité légale en somme. Mais l'intervenante de l'Institut Nazareth et Louis-Braille me tient le bras pour me guider doucement, et ma canne m'indique tant bien que mal les dénivelés du trottoir ou les bancs de neige. Parce que je n'y vois goutte. Tout au plus puis-je distinguer des ombres qui se déplacent à toute allure rue Sainte-Catherine, encore chanceuse de connaître cette artère puisque je m'y suis au départ rendue en voyante.

L'institut Nazareth et Louis-Braille organisait en effet hier une petite simulation de cécité à l'intention des voyants, et à l'occasion du 150e anniversaire de l'institution. Des malvoyants volontaires étaient ainsi dirigés, accompagnés d'une âme charitable ô combien appréciée, vers le restaurant O.Noir, qui sert depuis 2006 des repas à une clientèle plongée dans l'obscurité la plus totale, et servie par plusieurs serveurs malvoyants.

«Combien êtes-vous?», nous demande Fé, le serveur, en regardant droit devant lui. Que lui importe de circuler parmi ses tables invisibles, chargé de plats tout aussi mystérieux. Son expérience quotidienne en milieu éclairé en diffère à peine.

À ma droite, Marco Dubreuil, dont je ne connaîtrai jamais que la voix, a lui-même été pensionnaire à l'Institut Nazareth et Louis-Braille, alors que celui-ci se trouvait à Longueuil. Presque aveugle depuis sa naissance, il a ainsi rapidement maîtrisé le braille. Il ne discerne pas vraiment les couleurs, tout au plus distingue-t-il l'ombre et la lumière. Il ne voit pas non plus la couleur des feux de circulation, mais est père de deux enfants voyants.

«Aujourd'hui, il y a l'école Jacques-Ouellet pour les aveugles, mais ils prennent plutôt la clientèle pour qui c'est plus difficile de fréquenter l'école régulière», constate-t-il.

Bachelier en service social, il a travaillé de nombreuses années à la commission des normes du travail, avant d'être embauché par l'Institut Nazareth et Louis-Braille.

Intégration difficile

Si les nouvelles technologies, les synthèses vocales intégrées aux appareils informatiques par exemple, sont très aidantes pour les malvoyants, il demeure difficile, selon lui, d'intégrer parfaitement le monde du travail des voyants. «On se demande si on devrait l'écrire dans notre CV», dit-il. «En général, j'essaie d'avoir l'employeur au téléphone avant de solliciter une entrevue pour m'assurer qu'il a des ouvertures envers les malvoyants».

Les personnes atteintes de cécité totale ne forment que 10 % de la clientèle de l'Institut Nazareth et Louis-Braille. Les autres souffrent de différentes formes d'affections visuelles. Sont admissibles ceux dont les problèmes de vue gênent la vie de tous les jours, malgré les meilleures prescriptions de lunettes par exemple.

Selon Pierre Rondeau, directeur des services professionnels à l'INLB, l'institut ne touche que 30 % de la clientèle qu'il pourrait potentiellement aider, parce que la plupart des gens croient qu'il ne s'adresse qu'aux aveugles.

Or, avec le vieillissement de la population, le nombre de personnes atteintes de maladies de la vue, dont la dégénérescence maculaire, augmente.