Quand les médias alimentent la psychose

Quatre étudiants du collège Dawson sous le choc après la fusillade du 13 septembre dernier.
Photo: Jacques Nadeau Quatre étudiants du collège Dawson sous le choc après la fusillade du 13 septembre dernier.

Polytechnique. Concordia. Columbine. Dawson. Pennsylvanie. Des mots qui évoquent l'horreur, celle d'un tueur venu troubler le calme d'une école en pointant son arme sur des innocents. Le tintamarre médiatique entourant ces événements est-il trop fort? Réflexion sur la responsabilité des médias en situations d'urgence.

Un jeune homme de 18 ans est entré un matin dans son école secondaire, située à New York, armé de fusils mais aussi de bombes confectionnées de manière artisanale. Sitôt engouffré dans l'école, il a actionné l'alarme d'incendie, puis a attendu les secours. Concierge et pompiers arrivés les premiers sur les lieux furent froidement abattus. Il y eut trois morts et onze blessés. En attente de son procès, le garçon s'est pendu. C'était en... 1974.

L'histoire, relatée dans un rapport conçu il y a trois ans par les services secrets américains, n'a pas fait grand bruit à l'époque, si on la compare avec le tapage qui suit désormais ce type d'événement. On dit que le magazine américain Newsweek y a consacré un texte de 700 mots, bien camouflé à l'intérieur de son édition. À une époque où CNN n'avait encore germé dans aucun esprit, nul n'aurait songé à marier le mot «épidémie» à ce type d'acte isolé, si dramatique fût-il.

Cette époque est révolue. Dorénavant, ces drames monopolisent un vaste espace médiatique: si certains veulent tout savoir, d'autres, au contraire, n'aiment pas la surenchère. Des questions se posent: en plus d'informer, si le travail des journalistes alimentait chez la population une impression de vulnérabilité conduisant parfois à une panique non fondée?

Sur la planète médias et dans quelques villes de l'Amérique, la dernière semaine a fourni son nouveau lot de frissons et de visages horrifiés: dans la campagne pennsylvanienne, Charles Carl Roberts a frappé le coeur de la communauté amish en tirant froidement sur une dizaine de fillettes âgées de 6 à 13 ans dans leur école primaire, un coup fatal pour cinq d'entre elles, les autres reposant toujours dans un état grave. Quelques jours plus tôt, au Colorado, un homme de 53 ans avait agressé sexuellement six jeunes filles qu'il avait prises en otages, tuant finalement l'une d'elles, une adolescente de 16 ans.

La similarité entre les deux événements, doublée d'une angoisse publique qui croît proportionnellement avec le nombre d'incidents rapportés çà et là sur le globe, a littéralement enflammé la population. Mercredi, à Montréal, deux écoles primaires ont cru bon prévenir les policiers pour vérifier des informations — finalement sans fondement — rapportées par des enfants: à Pierrefonds et à Notre-Dame-de-Grâce (NDG), les élèves ont dit avoir vu un homme armé aux abords des établissements, ce qui les a poussés à imaginer le pire.

Avec la fusillade au collège Dawson toute fraîche en mémoire, «les gens sont plus alertes; même les enfants nous signalent plus rapidement ce qui leur semble anormal», relatait cette semaine le président de la Commission scolaire Lester-B.-Pearson, Marcus Tabachnik. «Et c'est très sain, il y a une vigilance plus importante de la part de tout le monde.»

Un recul nécessaire

La vigilance naturelle prend toutefois des allures de panique lorsque l'information ne s'avère pas mais que les médias affichent tout de même en direct des bandeaux annonçant la présence d'un «homme armé barricadé» dans une école, ce que l'un des réseaux télévisés a fait mercredi. Sitôt diffusé, ce message a profondément ébranlé une cinquantaine de parents, qui se sont rués à l'école primaire Les-Enfants-du-Monde, à NDG, pour rejoindre leurs enfants. Heureusement, leur peur n'était pas fondée: les petits avaient été en parfaite sécurité à chaque instant de la journée.

«Les médias devraient toujours prendre un peu plus de recul avant de sortir l'information, et particulièrement la télévision en direct», croit Marc-François Bernier, professeur au département de communication de l'Université d'Ottawa. «Cette information, qui est là pour scotcher les gens à l'écran et les gaver, peut avoir d'importantes répercussions quand elle est fausse.»

Le président du Conseil de presse du Québec, Raymond Corriveau, croit que la surenchère s'inscrit dans un courant social qui dépasse les seuls médias. «Nous sommes maintenant dans une société du risque», explique ce spécialiste des communications en situation d'urgence, qui enseigne au département de lettres et communication sociale de l'Université du Québec à Trois-Rivières. «Cela étant dit, il faut voir aussi que la couverture médiatique de ces événements hors du commun ne peut être sans effet sur les gens. [...] Les médias — et je suis mal à l'aise avec l'idée de tous les mettre dans le même panier — font partie d'une société qui devrait se livrer à une réflexion sur ses propres actions.»

Le Conseil de presse du Québec est d'ailleurs sur la première ligne pour constater l'inconfort grandissant des citoyens quant à la quête d'informations en situation de crise. Le nombre de plaintes reçues à cet égard est en augmentation. «Il y a un énorme ressentiment des proches parents et des victimes à l'endroit des médias», juge M. Corriveau, qui confie que, pour le Conseil, «le mois de septembre a été gros». «La grogne est bien installée, je peux vous le dire.»

Micros sous le nez des victimes, télévisions inquisitrices et postées au domicile des proches, impertinents porteurs de calepins qui frappent aux portes avant les policiers. D'un côté, les citoyens consomment «cette presse qui entretient une curiosité morbide» et ils en redemandent, mais de l'autre, ils crient au loup.

La télévision en direct a modifié certaines façons de faire, portant les journalistes à meubler du temps d'antenne avec des images et des propos redondants, façonnant ainsi l'espace de diffusion comme seule et unique référence. «On ne pourra pas non plus reprocher aux journalistes de ne pas toujours savoir oeuvrer dans les situations inédites, ajoute le président du Conseil de presse. Pour des policiers qui gèrent une crise, la manière de réagir face au drame est un peu paramétrée. Le défi, pour les organisations médiatiques, même si elles ont des codes de déontologie, est de maintenir un niveau d'alerte pour parer aux situations anormales.»

Interpellé par le mécontentement populaire, le Conseil de presse du Québec souhaite organiser un colloque sur la responsabilité des médias en situations d'exception. «Nous sommes mûrs pour faire cette réflexion collective», croit Raymond Corriveau, qui souligne la nécessité d'asseoir ensemble non seulement le public et les journalistes, mais aussi les administrateurs des médias. «Faire des bons d'un côté et des méchants de l'autre, ce n'est pas ce qui m'intéresse. Mais je crois qu'on peut regarder comment mieux travailler.»

Le professeur Marc-François Bernier juge cette réflexion indispensable mais avoue du même souffle ne pas tellement croire qu'il est possible de renverser les manières de faire. «Il y a trop d'intérêts économiques en jeu, c'est la concurrence qui mène le tout maintenant, affirme M. Bernier. Nous assistons à la valorisation suprême du réflexe journalistique et à l'abandon de la véritable réflexion.»

Effet boomerang

La réflexion a pourtant commencé à porter ses fruits en ce qui a trait aux façons de raconter les suicides. Sensibilisés par les experts au risque de multiplication des gestes désespérés lorsque l'un d'entre eux fait la manchette, les médias ont accepté d'observer une certaine réserve. «C'est vrai, on peut dire que les choses ont changé à cet égard», affirme le président du Conseil de presse.

Sans conclure à l'unique responsabilité médiatique, certains spécialistes croient que, dans le cas de quelques fusillades qui ont fait des victimes dans les écoles, l'agresseur recherchait, en faisant ce geste, une notoriété, qu'il croyait garantie à travers le regard des médias. Kimveer Gill aurait ainsi confié à un ami, dans les jours précédant le drame, qu'il «passerait bientôt à CNN», ce qui fut fait...

L'effet de répétition est aussi inscrit au portrait général. Dans les mois qui ont suivi la tuerie de Columbine, à Littleton au Colorado, les États-Unis sont devenus le théâtre de plusieurs coups de panique, le pays entier vibrant au rythme d'une imposante hantise. De la même manière, au Québec, après le geste extrême de Kimveer Gill, au collège Dawson, le ministère de l'Éducation a recensé une quinzaine d'incidents qui ont mené à l'arrestation d'autant de jeunes.

Jeudi encore, le Cégep de Sainte-Foy, à Québec, a dû faire évacuer ses 6000 étudiants et le personnel en raison d'une alerte à la bombe, qui s'est révélée... fausse. Ces incidents, malgré une portée moindre, sont rapportés par les médias et créent peut-être une impression d'urgence et d'insécurité qui n'a pas sa raison d'être.

«C'est un peu comme si aucune école, aucun enfant, n'était désormais à l'abri d'un enragé armé d'un fusil et de l'envie de tuer», écrivait le professeur Lynnell Hancock, de l'école de journalisme de la Columbia University, au lendemain des événements du Colorado. «Tout adolescent marchant sur le trottoir avec un sac à dos est devenu un suspect. Chaque élève est une victime potentielle. Les craintes du public sont-elles fondées? Ou sont-elles exacerbées et alimentées par une couverture médiatique démesurée?»

Pourtant, aux États-Unis et partout en Amérique, les taux de criminalité sont en chute libre. Le National School Safety Center américain calcule que, depuis le début des années 90, le nombre de personnes assassinées dans les écoles chaque année est passé de 43 à 14. Le nombre de crimes violents dirigés contre des jeunes de 12 à 18 ans dans les écoles a diminué de moitié pendant la même période.

«Une simple question de contexte», notait Mme Hancock à l'époque. «Les journalistes renvoient l'image d'adolescents violents et apeurent les parents et les autorités scolaires, notait-elle dans le Columbia Journalism Review. La réalité, c'est que les enfants ne sont pas plus violents aujourd'hui qu'ils ne l'étaient il y a 20 ans. Et l'école n'est pas le foyer d'homicides que les médias nous dépeignent.»

Les écoles n'en sont pas à leur premier événement du genre, particulièrement aux États-Unis. «Le massacre de Columbine a inscrit une marque morbide à cause de la couverture médiatique d'une intensité sans pareil», a expliqué cette semaine la professeure de sociologie et d'affaires publiques à la Princeton University Katherine Newman, dans un entretien au Baltimore Sun. «Ce type d'incidents existait avant Columbine, mais le traitement des médias les a inscrits sous la catégorie "fusillades dans les écoles".»

La vérité, selon Marc-François Bernier, c'est que, pendant que les actes criminels diminuent, la couverture médiatique n'a cessé de gonfler. «Ça finit par créer un faux sentiment de dangerosité chez les personnes», note-t-il. À l'époque, ajoute Lynell Hancock, on ne parsemait pas la moindre histoire d'un bandeau rouge affichant «épidémie» ou «vague de crimes».

«Il ne faudrait pas que ça devienne une psychose», nous disait cette semaine un policier du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Benoît Couture, à propos de la panique des parents à l'école Les-Enfants-du-Monde, en sommant les médias de prendre conscience des répercussions engendrées par l'enflure des événements.

Jusqu'où la démesure peut-elle mener? Aux États-Unis, certains enfants ont peut-être payé un peu cher le climat de nervosité les enveloppant. Après la fusillade de Columbine, un petit garçon de six ans de l'Arkansas a ainsi été suspendu de son école primaire pour avoir pointé une croquette de poulet en direction d'un copain à l'heure du lunch et avoir proféré ce qu'il ne fallait pas: «Pow! Pow! Pow!»
2 commentaires
  • Paul Paradis - Inscrit 7 octobre 2006 06 h 59

    Bon article

    Tout à fait d'accord. Les médias sont de plus en plus sensationnalistes et le public de plus en plus adepte au voyeurisme. Un voyeurisme qui est peut-être provoqué, en partie, par l'artificialité du moralisme qui a envahi nos sociétés depuis une décennie: l'angélisme artificiel nous fatigue, et nous devenons avides de lire des histoires de crimes qui le démentent (les scandales sexuels n'ont jamais attiré plus l'attention qu'aux temps du puritanisme victorien...). En tout cas, moi je suis encouragé par l'interactivité croissante des médias: quand le lecteur peut, comme ici au Devoir, envoyer un feed-back aux journalistes en protestant pour le sensationnalisme (je l'ai déjà fait dans le passé), cela aide au maintien du bon sens.

  • Josée-Anne L - Inscrite 11 octobre 2006 10 h 54

    Établir les faits...

    Est-ce que l'attention portée par les médias aux auteurs des évènements perpétrés dans les écoles ces dernières semaines est en train de lancer une mode? (« Quand les médias aliment la psychose », 7-8 octobre 2006) Si on se contentait de rapporter les faits plutôt que de tenter de tracer le portrait du criminel et d'expliquer son geste, est-ce que la vague serait moins grande dans les établissements scolaires? Dans l'article, le professeur Marc-François Bernier est cité : « Nous assistons à la valorisation suprême du réflexe journalistique et à l'abandon de la véritable réflexion. » Il cerne bien le problème, selon moi. Le but même d'un journaliste est de rapporter les faits, de montrer les deux côtés d'une même médaille face à une situation. Prenons l'exemple de Dawson, c'est celui qui nous a probablement le plus profondément touché en tant que collectivité. Tous les médias ont parlé du tueur, il a eu droit à une biographie complète. Les médias n'ont fait que lui donner ce qu'il désirait en commettant son attaque. Une belle et grande tribune, de la visibilité. Mais les faits? Brièvement effleurés. Du moins, ce n'est pas ce dont la population se souvient. Cela m'inquiète de voir qu'aux États-Unis, deux hommes dans la cinquantaine ont pris d'assaut des écoles. Eux qui n'avaient rien à voir avec le milieu de l'éducation. L'attention portée par les médias face aux coupables est devenue en fait une tribune pour tous ceux qui ont des comptes à rendre avec la société. Et ces derniers s'en sont bien servis.