Comment protéger les élus des propos haineux en ligne?

Charlotte Mercille
Collaboration spéciale
À l’instar de nombreuses figures publiques, les élus municipaux sont régulièrement la cible d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux.
Photo: Quinton Coetzee/Unsplash À l’instar de nombreuses figures publiques, les élus municipaux sont régulièrement la cible d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux.

Ce texte fait partie du cahier spécial Municipalités

La démocratie et le respect des opinions sont mis à rude épreuve dans l’arène des médias sociaux. Des leaders municipaux témoignent et resserrent la vis pour légiférer sur un phénomène qui a pris de l’ampleur durant la pandémie.

À l’instar de nombreuses figures publiques, les élus municipaux sont régulièrement la cible d’attaques virulentes sur les réseaux sociaux. Afin de les protéger, l’Union des municipalités du Québec (UMQ) a lancé en janvier dernier la campagne de sensibilisation La démocratie dans le respect, par respect pour la démocratie.

Depuis, le téléphone de l’organisme n’a pas dérougi. Suzanne Roy, la présidente de l’UMQ, savait qu’on ne voyait que la pointe de l’iceberg. « C’est important de lancer ce message pour qu’on puisse avoir des opinions divergentes dans le respect de l’autre, mais aussi dans le respect de nos institutions », souligne-t-elle.

L’écran déshumanisant

L’élue croit que le climat d’anxiété causé par la pandémie a poussé de nombreux citoyens à déverser leur frustration tout en utilisant la distance numérique comme bouclier. « L’écran cultive l’illusion que cela ne fait pas aussi mal, que ce n’est pas aussi réel que lorsque l’on intimide quelqu’un en chair et en os, estime la mairesse de Sainte-Julie. C’est important de sensibiliser la population sur le fait que ce sont les mêmes règles qui régissent les échanges sur les médias sociaux. »

En 12 ans de carrière, Sylvie Parent, mairesse de Longueuil, a vu le dialogue entre élus et citoyens se détériorer. « C’est probablement l’absence de réaction immédiate qui encourage certains à écrire n’importe quoi, tente-t-elle d’expliquer. C’est comme un exutoire. On ne fait plus attention au fait que de l’autre côté de l’écran, il y a bel et bien un être humain. »

La politicienne a d’ailleurs été elle-même victime de harcèlement en ligne lorsqu’elle a annoncé que la Ville de Longueuil comptait euthanasier la moitié des chevreuils vivant dans le parc Michel-Chartrand en novembre dernier. Son équipe s’attendait à une certaine opposition, mais l’ampleur de la réaction a pris des proportions « démesurées » sur le Web, dit-elle.

Sylvie Parent tient à souligner la nuance entre le débat, essentiel à toute démocratie, et l’intimidation qu’elle a subie. « On ne veut pas retirer le droit [aux gens] de s’exprimer. On parle d’intimidation quand on s’attaque à la personne plutôt qu’à l’idée véhiculée par les politiciens. Ce comportement ne doit pas avoir sa place dans les débats publics », affirme la mairesse de Longueuil, qui a décidé de ne pas briguer un nouveau mandat.

Son ex-homologue à Pierreville, Éric Descheneaux, a aussi été la cible de propos, homophobes pour sa part, et de menaces de représailles sur les médias sociaux. « J’ai commis l’erreur de créer une page Facebook professionnelle », raconte-t-il. Cette page, qui avait pour mission d’informer les citoyens et d’offrir une vitrine à la Ville, s’est rapidement transformée en champ de bataille. « Je me suis fait traiter de tous les noms », se rappelle-t-il. Il constate également que, dans la plupart des cas, une minorité de trolls ont enterré le consensus de la majorité.

La médisance s’est manifestée aussi près que chez les membres de son cabinet. Inquiet pour la sécurité de ses proches et celle des citoyens qui le défendaient, le politicien a préféré remettre sa démission en novembre dernier.

On ne veut pas retirer [aux gens] le droit de s’exprimer. On parle d’intimidation quand on s’attaque à la personne plutôt qu’à l’idée véhiculée par les politiciens. Ce comportement ne doit pas avoir sa place dans les débats publics.

 

La campagne de sensibilisation de l’UMQ cherche d’ailleurs à prévenir que de telles situations découragent les candidats talentueux à se lancer en politique. Suzanne Roy estime que cette hésitation touche davantage de femmes que d’hommes, étant donné que 34 % des conseillères municipales, et seulement 18 % des leaders municipaux, sont des femmes au Québec.

Un projet de loi au fédéral en gestation

Un plan d’action comprenant une dizaine de mesures d’accompagnement auprès des municipalités et du grand public se greffe à la campagne. L’UMQ propose notamment un programme de formation continue ainsi que des règles types sur la nétiquette à adopter sur les médias sociaux.

Éric Descheneaux estime toutefois que l’UMQ s’attaque au fléau sans construire de fondations concrètes pour le système actuel. « On commence à l’envers. Donnons-nous une législation claire et offrons un encadrement solide pour protéger les élus qui œuvrent déjà dans le milieu avant de conscientiser le grand public », dit-il. L’ex-maire réclame également plus de mesures adaptées à la réalité des petites municipalités, vu qu’elles ne disposent pas des mêmes recours et de l’arsenal de ressources dont jouissent les grandes villes.

L’UMQ est cependant impliquée depuis plusieurs mois dans le dépôt prochain d’une loi fédérale par le ministère du Patrimoine canadien visant à lutter contre les discours haineux en ligne.

S’il est approuvé, le projet de loi imposerait des amendes sévères aux contrevenants et pourrait accélérer le processus des interventions auprès des géants du Web. Un élu, par exemple, dont on usurperait l’identité sur le Web pourrait retirer la page ou les commentaires diffamatoires dans des délais plus courts.

« En politique, c’est notre crédibilité personnelle qui est mise en cause, d’où l’importance d’agir rapidement », soutient Suzanne Roy.

À voir en vidéo