Québec pressé d'utiliser l'argent fédéral pour combler les failles de son réseau de garderies

Au Québec, plus de 51 000 enfants attendent une place en CPE.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Au Québec, plus de 51 000 enfants attendent une place en CPE.

Le Québec pourra finalement profiter d’une certaine discrétion pour dépenser comme bon lui semble les sommes obtenues en compensation du programme fédéral de garderies promis par Justin Trudeau. Mais malgré cette marge de manœuvre, les associations de services de garde et de parents enjoignent au gouvernement Legault d’utiliser la majeure partie de ces montants pour corriger les failles du réseau.

Le budget fédéral venait à peine de confirmer lundi la volonté du gouvernement Trudeau de créer un programme national de garderies que le gouvernement québécois réclamait aussitôt une pleine compensation « sans conditions ». La vice-première ministre et ministre des Finances fédérale, Chrystia Freeland, était restée vague à ce sujet en conférence de presse. Mardi, le premier ministre Trudeau a promis une « flexibilité » au Québec.

La province recevra sa part des 30 milliards de dollars prévus sur cinq ans pour abaisser la facture des services de garde ailleurs au pays. « Même avec la situation de leadership que le Québec a depuis longtemps en matière de garderies, il peut toujours utiliser plus de ressources », a fait valoir M. Trudeau en point de presse, dont le plan de garderies prévoit par la suite un investissement fédéral de 8,3 milliards par année. « Mais ils ont tellement d’avance sur les autres provinces [au Québec] que l’on ne s’attend pas du tout à ce que chaque cent aille seulement dans les garderies. Il y a aussi d’autres besoins pour les familles québécoises », a reconnu le premier ministre fédéral.

Quelques heures plus tôt, le ministre québécois des Finances, Eric Girard, avait prévenu qu’il s’attendrait à un transfert de 6 milliards sur cinq ans, et ce, « sans conditions ». « Je ne compte pas négocier que ce soit sans conditions ; ce sera un transfert sans conditions », a déclaré le ministre mardi matin. « Il n’y a pas de négociation à faire là‑dessus. On est dans un champ de compétence du Québec et nous sommes l’inspiration du programme national. »

De l’argent pour les garderies, mais pas seulement

M. Girard n’a cependant pas voulu confirmer, à l’instar du premier ministre François Legault, que la totalité de cette somme servira à améliorer le réseau de services de garde québécois, mis à mal par la pandémie. Le ministre des Finances a rappelé que son propre budget consacre déjà 3 milliards par année aux services de garde. « L’argent supplémentaire va aider le cadre financier », a-t-il indiqué au sujet des fonds fédéraux.

François Legault a quant à lui déclaré, en après-midi, que l’argent récupéré par Québec en vertu de son droit de retrait du programme de garderies pourrait compenser la hausse des transferts fédéraux en santé à laquelle le budget fédéral n’a pas consenti. Une part de la somme fédérale pourrait ainsi « nous aider à régler une petite partie de notre problème financier », et ce, même si « on a un réseau [de garde] à compléter », a fait valoir le premier ministre québécois.

Le gouvernement Trudeau verse déjà des millions de dollars aux provinces pour améliorer leurs services de garde depuis 2016. Le Québec profitait là encore d’un droit de compensation qui exigeait que l’argent soit investi « dans les familles et dans les enfants », a dit M. Trudeau. Ni son bureau ni celui de Mme Freeland n’ont expliqué ce que cela implique.

L’exemple québécois menacé

Myriam Lapointe-Gagnon, qui a lancé le mouvement « Ma place au travail » sur les réseaux sociaux, réclame que, nonobstant l’imposition ou non de conditions par Ottawa, le gouvernement québécois consacre les fonds fédéraux au système de garderies, « qui est actuellement en crise au Québec ». Les parents de plus de 51 000 enfants attendent que leur tout-petit ait une place en centre de la petite enfance.

« On se base sur le Québec comme modèle pour le Canada, mais si on ne prend pas cet argent-là pour l’investir dans des garderies, dans cinq ans on ne sera plus un modèle ; on sera en retard sur les autres provinces », dit Mme Lapointe-Gagnon, qui est devenue mère d’un garçon il y a cinq mois et qui craint de devoir abandonner ses études au doctorat faute d’une place en garderie pour son fils.

La directrice générale de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), Geneviève Bélisle, confirme que seul le tiers des enfants du Québec ont une place dans ces garderies publiques. « Le gouvernement devrait se concentrer sur les besoins des jeunes familles qui peinent à trouver une place et investir les sommes nécessaires dans ce contexte, dit-elle. Ces sommes-là peuvent permettre de réaliser le rêve de 1997 et nous assurer d’avoir une machine bien huilée pour le bien-être des jeunes enfants, mais aussi pour une meilleure conciliation travail-famille. »

La présidente de l’Association des garderies privées non subventionnées, Marie-Claude Collin, souhaite quant à elle que le ministre Girard conserve 50 % de l’argent d’Ottawa pour « rendre homogènes les services de garde au Québec ».

Mme Collin demande à Québec d’investir afin de convertir des places non subventionnées — déjà existantes — en places subventionnées ou en CPE. « Je pense que l’urgence pour les familles, c’est d’avoir des garderies à tarif unique. Les familles du Québec y ont aussi droit », a-t-elle souligné. À l’heure actuelle, les parents dont les enfants fréquentent des garderies non subventionnées peuvent payer 50 ou 60 $ par jour, avant le crédit d’impôt. Les places dans les garderies subventionnées et dans les CPE coûtent quant à elles 8,50 $ par jour.

À l’Assemblée nationale, tous les partis d’opposition ont fait valoir l’importance pour le Québec d’obtenir une compensation financière sans conditions. « En aucun cas le gouvernement fédéral ne devrait nous dicter comment cet argent-là devrait être dépensé », a déclaré la cheffe libérale, Dominique Anglade. « Bien sûr que, s’il y a de l’argent pour les services de garde, le Québec peut prendre cet argent-là et le mettre où il veut », a ajouté Manon Massé, de Québec solidaire. « Si Justin [Trudeau] aime les garderies […], qu’il nous donne les sous et nous, on va s’assurer qu’ils soient bien investis et on va s’assurer de faire pression sur le gouvernement de la CAQ [pour] que ça soit rapidement déployé en création de nouvelles places », a aussi déclaré Martin Ouellet, du Parti québécois.

Pas de hausse des transferts en santé

Le budget Freeland ne prévoit pas de hausse des transferts fédéraux en santé, mais confirme l’imposition de normes nationales dans les centres de soins de longue durée. Pour les partis d’opposition à Québec, il s’agit là d’une illustration de la volonté d’Ottawa d’empiéter sur les champs de compétence des provinces. « Je considérerai toujours que, lorsque le fédéral décide d’intervenir dans des champs de compétence provinciale, il y a une intrusion », a déclaré Dominique Anglade. « Les champs de compétence du Québec, ça appartient au Québec », a aussi affirmé Manon Massé, en se disant inquiète de ne pas voir une hausse des transferts en santé.

Le Parti québécois a quant à lui dénoncé l’approche de « tricherie » et d’« empiètement » d’Ottawa, non sans critiquer l’approche de négociation de François Legault. « [On] voit que les transferts en santé ont été complètement ignorés pendant que de l’argent pour dédoubler tous les programmes, ça, il y en a. Le constat, c’est : on n’avance pas, on recule », a déclaré le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon.

Le ministre Girard, de son côté, a préféré parler d’une occasion ratée. « Mais est-ce que je suis surpris qu’il n’y ait pas eu de sommes [pour hausser les transferts en santé] hier ? Non », a-t-il dit.

Il a rappelé que la demande pour une augmentation à 35 % de ces transferts fait l’unanimité à travers les provinces et les territoires. « Nous, les calculs, on les a faits. C’est indéniable que la part [de financement] d’Ottawa a diminué significativement », a-t-il souligné. « Le temps va nous donner raison. Les chiffres vont nous donner raison », a-t-il ajouté, précisant que des travaux sur cette question étaient déjà en cours.

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