Premier budget de sortie de crise d’Eric Girard

Le ministre Girard compte continuer à soutenir les travailleurs et les entreprises pour le redémarrage tant attendu de l’économie.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le ministre Girard compte continuer à soutenir les travailleurs et les entreprises pour le redémarrage tant attendu de l’économie.

Notre ministre des Finances, Eric Girard,présentera jeudi prochain un budget de sortie de crise. Il s’ajoutera à la collection de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, à droite de « celui de la confiance en l’avenir » déposé quelques heures avant le début de la pandémie de COVID-19.

Le budget 2021-2022 reflétera la« priorité » du gouvernement de « renforcer le système de santé », dont les énergies ont été mobilisées pour lutter contre la COVID-19 au fil de la dernière année. « C’est la priorité. On est en pandémie. On fait des efforts colossaux au niveau de la santé, puis on va continuer », a promis M. Girard devant des journalistes parlementaires dispersés devant lui il y a 10 jours.

De nouvelles mesures visant à « soutenir les Québécois », dont l’élan a été coupé par la COVID-19, figureront aussi dans le prochain budget. « On va poursuivre les mesures pour relancer l’économie… et donner l’heure juste sur les finances publiques. C’est le moment de le faire en toute transparence », a ajouté l’élu caquiste.

Le ton de l’ex-trésorier de la Banque Nationale contrastait drôlement avec celui qu’il avait adopté le 10 mars 2020. « Ce budget, c’est celui de la confiance en l’avenir », avait déclaré M. Girard, tout juste après avoir dévoilé le second budget du Québec portant sa signature — auquel des paragraphes sur le coronavirus avaient été ajoutés à la dernière minute. « Nous sommes prêts à y faire face », avait-il assuré, pointant « la solidité [des] finances publiques et des fondamentaux de [l’]économie ».

Le budget du Québec 2020-2021 ne vaut même pas le papier sur lequel il a été imprimé, s’était indigné son prédécesseur, Carlos Leitão, devant des centaines de journalistes rassemblés dans le Centre des congrès de Québec. Le choc de la COVID-19 sur les finances publiques sera violent, avait averti l’économiste, qui avait été sacré« deuxième meilleur prévisionnisteau monde » par l’agence financière Bloomberg en 2008, dans une relative indifférence.

11 mars 2020. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare l’état de pandémie. 12 mars 2020. Le premier ministre François Legault déclare : « Tout le Québec doit se mettre en mode urgence. » La « mise sur pause » de l’activité économique officialisée le 24 mars 2020 a plongé le Québec en récession technique, faisant bondir le taux de chômage à un sommet historique de 17,6 % (avril) et les dépenses de l’État.

L’État engrangera non pas un léger surplus, mais un déficit monstre de 15 milliards de dollars d’ici au 31 mars 2021, a averti M. Girard lors de sa mise à jour des finances publiques, en novembre dernier. Il avait profité de l’occasion pour tracer la voie de la relance économique du Québec, pour laquelle le gouvernement québécois consacrera 1,5 milliard sur trois ans, avait-il annoncé.

6,4%
Le taux de chômage a bondi de 4,5 % en février 2020 à 17,6 % deux mois plus tard, avant de redescendre à 6,4 % en février 2021.

La relance de l’économie doit être verte, martèlent les partis d’opposition à l’intérieur et à l’extérieur du Salon bleu de l’Assemblée nationale. Elle doit accélérer le « virage vers une société qui soit à la fois plus juste, plus équitable, évidemment plus verte », a fait valoir la cheffe du Parti libéral, Dominique Anglade, avant de retirer, par souci de cohérence, l’appui de sa formation politique au projet gazier GNL Québec, et ce, en dépit des milliers d’emplois promis par le promoteur du projet.

L’équipe de François Legault doit façonner une nouvelle économie prête à embrasser « la carboneutralité en 2050 » — « notre objectif collectif au Québec », selon Carlos Leitão — au moyen de l’aide post-COVID-19 qu’il octroiera.

Raccommoder le filet social

Le vaccin contre la COVID-19 ne réglera pas tous les problèmes auxquels les Québécois sont confrontés depuis plus d’un an, avertissent des organisations non gouvernementales.

Déluge du Saguenay, grand verglas, inondations à répétition… : après une crise, « les populations vulnérables vivent avec des séquelles importantes pendant un bon bout de temps », insiste le président de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec, Pierre-Paul Malenfant. Et l’État québécois et les organismes communautaires doivent être présents pour leur prêter main-forte.

« Il faut favoriser la relance économique, mais il faut tenir compte des impacts de la pandémie sur les déterminants sociaux », affirme-t-il, appelant du même souffle le gouvernement caquiste à raccommoder les « trous » dans le filet social québécois, notamment au moyen d’un « plan de rétablissement psychosocial ». « Il ne faut pas le voir sur un budget à court terme, mais un plan sur cinq ans » assorti d’un « investissement massif », insiste M. Malenfant.

Son grand défi [à Eric Girard] est d’en mettre assez et pas trop. C’est là le grand dilemme qu’il a. Il faut s’endetter, mais de combien, et pendant combien de temps ?

 

L’après-pandémie présente son lot d’incertitudes. Combien de restaurants, bars ou commerces de détail survivront réellement à la crise ? Quels employés continueront d’être au chômage ? « Il y aura des dommages collatéraux dans certains secteurs et des pénuries de main-d’œuvre dans d’autres », fait valoir l’économiste et stratège en chef de la Banque Nationale, Stéfane Marion. D’où l’importance d’allouer des sommes à la requalification des travailleurs, selon lui.

La mise à jour économique de novembre prévoyait déjà 459 millions pour permettre aux Québécois de réintégrer le marché du travail. Le ministre Girard compte continuer à soutenir les travailleurs et les entreprises pour le redémarrage tant attendu de l’économie.

La Banque Nationale prévoit une reprise extrêmement vigoureuse avec une croissance du produit intérieur brut (PIB) nominal de 8 % — qui tient compte de l’inflation.

L’ex-ministre des Finances Monique Jérôme-Forget, qui siège au conseil d’administration de la Banque du Canada, escompte aussi une « croissance économique très importante dans l’année qui vient », dopée par un « taux d’inflation bas ». « L’économie devrait reprendre rapidement. Les gens ont soif de sortir. On a hâte d’aller manger au restaurant avec des amis, on a hâte d’aller au théâtre, on a hâte d’aller au cinéma ! » s’exclame-t-elle.

« Assez, mais pas trop »

Le grand défi du ministre Girard sera « d’en mettre assez, mais pas trop » pour éviter un trop grand endettement, selon Mme Jérôme-Forget, qui avait présenté son dernier budget en pleine crise financière en 2009. La Loi sur l’équilibre budgétaire force le gouvernement à présenter un plan de retour au déficit zéro sur cinq ans. À l’époque, Mme Jérôme-Forget avait annoncé une hausse de 1 % de la taxe de vente du Québec (TVQ), qui est survenue deux ans plus tard, ainsi que le dépôt d’un projet de loi pour suspendre l’application de la loi.

15
En novembre dernier, le ministre Eric Girard prévoyait un déficit budgétaire de 15 milliards pour l’ensemble de l’année 2020-2021, avant la mise à sec de la réserve de stabilisation.

Le ministre Girard a quant à lui fermé cette porte en novembre. « Ça fait 25 ans au Québec qu’on fait des efforts pour rétablir les finances publiques et cette loi-là, nous avons l’intention de la respecter », s’était-il justifié.

Il avait donné sa parole : le retour à l’équilibre budgétaire se ferait donc comme prévu en 2025-2026 sans hausse de taxes ni d’impôts. Un scénario idéal pour un retour à l’austérité, selon Québec solidaire.

Sans aller aussi loin, le professeur Luc Godbout, de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, reconnaît que le gouvernement pourrait difficilement respecter à la fois la Loi sur l’équilibre budgétaire et celle sur le Fonds des générations « sans actions trop douloureuses » qui se traduiraient « presque assurément » par « des coupes dans les services publics ». « Si on ne veut pas hausser les impôts, si on ne veut pas ralentir le rythme de croissance des dépenses, qu’est-ce qu’il nous reste comme option ? » demande-t-il. Le moment est donc propice, selon lui, pour donner un peu de souplesse au ministre des Finances.

Tous les ralentissements économiques n’ont pas la même ampleur, fait-il valoir. Pourquoi alors forcer le gouvernement à retrouver l’équilibre budgétaire en cinq ans ? « Si le choc est petit, la durée pourrait être de trois ans, explique-t-il. Si le choc est plus grand, ce serait cinq ans, et si le choc est grand, grand, grand, on pourrait aller jusqu’à sept ans. »

Chose certaine, Eric Girard ne pourra compter sur l’aide d’Ottawa pour remonter de sitôt sur les vallées verdoyantes des surplus budgétaires. Le premier ministre Justin Trudeau repousse la hausse du transfert en santé, réclamée par les provinces, alors que son gouvernement a accumulé la plus grosse dette de son histoire.

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