La réforme du transport aérien régional se fait attendre

Avec Mont-Joli, Val-d’Or et Baie-Comeau, Gaspé fait partie des destinations qui ont été complètement délaissées par Air Canada, l’été dernier.
Hussein Abdallah Creative Commons Avec Mont-Joli, Val-d’Or et Baie-Comeau, Gaspé fait partie des destinations qui ont été complètement délaissées par Air Canada, l’été dernier.

Neuf mois après le départ d’Air Canada de nombreuses régions du Québec, le plan du gouvernement Legault pour revoir le modèle de desserte se fait toujours attendre. Et des élus craignent de plus en plus qu’il s’en tienne à des changements superficiels.

« Notre crainte, c’est qu’on ne profite pas du moment pour changer le modèle, dit Daniel Côté, maire de Gaspé et porteur du dossier à l’Union des municipalités du Québec (UMQ). Il ne faudrait pas qu’on s’en tienne à réinjecter des sous dans le modèle actuel en espérant que ça fonctionne, alors que ça fait 30 ans que ça ne fonctionne pas. »

Avec Mont-Joli, Val-d’Or et Baie-Comeau, Gaspé fait partie des destinations qui ont été complètement délaissées par Air Canada, l’été dernier. Le gouvernement avait alors créé une « cellule de crise », rebaptisée, par la suite, « Groupe d’intervention sur la relance des services aériens régionaux ». Son but : trouver le meilleur modèle pour assurer une desserte fiable en région. Et ce, pour de bon.

Avec l’aide du professeur Jacques Roy, de HEC Montréal, le ministre des Transports, François Bonnardel, a depuis consulté le milieu. Maires, transporteurs, gens d’affaires : tous ont soumis des mémoires et ont été rencontrés.

À la fin janvier, le ministre Bonnardel devait leur présenter son plan d’action à partir du rapport que lui avait remis le professeur Roy, en octobre. Or, au cabinet du ministre, on dit n’avoir rien à annoncer avant plusieurs semaines.

Le préfet de la MRC de La Mitis, Bruno Paradis, trouve que c’est long. « J’ai l’impression qu’ils vont utiliser la voie simple et simplement financer les transporteurs actuels », fait valoir celui qui est également président de la Régie intermunicipale de l’Aéroport régional de Mont-Joli. « Mes craintes, c’est que la montagne accouche d’une souris. »

« On attend toujours les recommandations », déclare quant à lui le maire de Baie-Comeau, Yves Montigny, qui s’inquiète notamment du sort des résidents de Baie-Comeau qui sont très malades. « Ils ont besoin d’avoir ce lien permanent vers Québec ou Montréal. Depuis le départ d’Air Canada, Air Liaison offre certains vols, mais de façon irrégulière. »

Des scénarios mis de côté

Le Devoir a tenté sans succès d’obtenir le rapport d’expert commandé par le ministre Bonnardel au professeur Roy. Cependant, selon nos informations, ce dernier n’était pas favorable à ce que le gouvernement intervienne trop sur le marché.

Il lui recommanderait, entre autres, de travailler avec les transporteurs québécois déjà présents pour améliorer les services autour de pôles aériens régionaux. Pas question toutefois de reprendre les suggestions plus interventionnistes, comme Régionair (gestion par la MRC des services autour de Mont-Joli) ou le modèle d’appels d’offres pour attribuer les lignes à certains transporteurs présenté par l’UMQ.

À l’heure actuelle, cinq transporteurs offrent des liaisons à l’intérieur du territoire du Québec. Pascan Aviation, qui a repris plusieurs dessertes délaissées par Air Canada, domine dans l’Est avec huit escales en région (Bagotville, Îles-de-la-Madeleine, Gaspé, etc.). Les autres acteurs, comme Air Creebec, Air Inuit et Air Liaison, sont davantage présents du côté de l’Abitibi-Témiscamingue, de la Jamésie, du Nunavik et de la Côte-Nord.

Enfin, contrairement à ce qu’on pourrait croire, Air Canada est toujours dans le décor, mais seulement sur certaines liaisons plus achalandées, comme Sept-Îles et Bagotville. S’ajoute un possible sixième transporteur, la Coopérative de transport régional du Québec (TREQ), qui vient brasser les cartes avec sa promesse d’offrir des vols à bas prix à compter de cet été.

Contre « des enchères du ciel »

Reste à voir si TREQ y parviendra et quelle sera alors sa marge de manœuvre. Le patron de cette coopérative, Éric Larouche, est pressé de connaître les intentions du gouvernement. « Ça va enlever des incertitudes ou des opportunités, on ne le sait pas », dit l’homme d’affaires saguenéen.

Chose certaine, M. Larouche est réfractaire à l’idée de distribuer les lignes aux transporteurs par l’entremise d’un système d’appels d’offres. « C’est sûr que des enchères du ciel, pour nous, c’est quelque chose qui serait contraignant », dit-il. « Le ciel appartient à tous. »

Un plus grand contrôle du marché par le gouvernement ne s’accompagnerait pas nécessairement de prix plus bas, observe de son côté Yani Gagnon, copropriétaire de Pascan Aviation. Si le gouvernement décidait d’établir un mécanisme pour assurer un minimum de services, ce mécanisme « devrait être clair et transparent », signale-t-il.

Certains élus tablent sur une alliance avec des transporteurs comme Pascan. « Malgré la pandémie, ils ont continué à desservir une région comme les Îles. Le gouvernement devrait reconnaître ce sacrifice-là, qu’ils ont fait, de continuer d’opérer à perte », plaide Jonathan Lapierre, maire des Îles-de-la-Madeleine et président du comité aérien à la Fédération québécoise des municipalités. « Faire affaire avec des gens comme Pascan, Air Creebec, Air Inuit, c’est rassurant. […] Ils ont la capacité de s’adapter aux réalités régionales. »

Mais d’autres, comme Daniel Côté, répètent qu’on ne doit pas leur donner un chèque en blanc pour autant. « Pascan est un meilleur joueur qu’Air Canada, il a une plus grande sensibilité régionale. Mais s’il n’y a pas un meilleur contrôle externe, on pourrait se retrouver Gros-Jean comme devant. »

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