Il y a dix ans naissait la CAQ

Charles Sirois est aux côtés de François Legault dans le centre d’interprétation de Place-Royale, au cœur du Vieux-Québec, lors du dévoilement du manifeste de la Coalition pour l’avenir du Québec, le 21 février 2011.
Photo: Yan Doublet Le Devoir Charles Sirois est aux côtés de François Legault dans le centre d’interprétation de Place-Royale, au cœur du Vieux-Québec, lors du dévoilement du manifeste de la Coalition pour l’avenir du Québec, le 21 février 2011.

Le 21 février 2011. François Legault sort du « grenier » de sa maison — où il avait réfléchi à l’avenir du Québec avec des personnalités de tout poil comme Mélanie Joly, Martine Ouellet, Jean-François Lépine et Philippe Couillard — pour lancer la Coalition pour l’avenir du Québec.

L’idée de participer de nouveau au débat public trotte dans la tête de François Legault peu de temps après avoir tourné le dos au Parti québécois, en juin 2009. « J’estimais que le PQ était devenu une partie du problème plutôt qu’un élément de solution pour l’avenir du Québec », écrit-il dans Cap sur un Québec gagnant. Le projet Saint-Laurent.

Avec Martin Koskinen et Pierre-Yves Boivin, il envisage d’abord de créer un blogue.Il mettra plutôt sur pied un groupe de réflexion.

La recherche d’un nom occupe les esprits de ses collaborateurs, auxquels Michel Lemay et Pascal Mailhot se sont ajoutés. Ils envisagent « Groupe Liberté-Québec » avant de s’apercevoir qu’un mouvement nommé Réseau Liberté-Québec avait pris forme sous l’impulsion notamment d’Éric Duhaime, Joanne Marcotte et Guillaume Simard-Leduc (aujourd’hui directeur au cabinet du premier ministre). Liberté-Québec, « ça va mélanger les affaires », écrit François Legault le 1er septembre 2010 à Martin Koskinen, Michel Lemay et Pascal Mailhot, dans un courriel tombé entre les mains du Devoir. Puis, il leur demande : « Comment trouvez-vous leur site [à Réseau Liberté-Québec] ? »

Les noms « Québec 2025 » et « Force Québec » sont examinés, puis « Coalition nationale » et « Coalition Québec », mais ce dernier est déjà mis de côté par le Directeur général des élections. « Le mot-clé, c’était “coalition” », souligne Pascal Mailhot, chargé de la conception d’un logo mariant les couleurs « bleu » et « rouge ». « Un beau rouge comme le rouge du Canadien », réclame Isabelle Brais, l’épouse de M. Legault.

11 septembre 2010. François Legault reçoit une quinzaine de personnes dans sa résidence d’Outremont, dont Joseph Facal, Normand Legault, Christiane Germain, Jean-Herman Guay, Christian Dufour et Guy Laforest. Le cofondateur de Transat leur donne à boire et à manger, en échange de quoi elles l’aident à jeter les bases du texte fondateur de la Coalition pour l’avenir du Québec.

21 février 2011. Après des mois de spéculations sur son avenir, François Legault sort de l’ombre. Les attentes sont élevées. Selon la firme de sondage Léger, les Québécois le préfèrent déjà à Pauline Marois et à Jean Charest pour assumer la fonction de premier ministre du Québec.

En guise de caution fédéraliste, Charles Sirois est à ses côtés dans le centre d’interprétation de Place-Royale, au cœur du Vieux-Québec, lors du dévoilement du manifeste de la Coalition pour l’avenir du Québec.

L’auteur du « budget de l’an 1 » évacue l’indépendance du Québec de ses aspirations politiques puisqu’elle « divise et paralyse le Québec », selon lui. « Nous partageons tous la même conviction, celle que le Québec peut et doit faire mieux », disent d’une seule voix M. Legault et M. Sirois.

Les ministres actuels Marie-Eve Proulx et Lionel Carmant comptent parmi les 15 signataires du manifeste. À la tête de la municipalité de Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud, Mme Proulx adhère à la première occasion au « changement » et au « développement » proposés par le « solide » François Legault, et ce, quitte à se faire « boycotter » par le député libéral. « Je sentais que ce changement pouvait se concrétiser, pour vrai ! » explique-t-elle 10 ans plus tard.

Le document de huit pages établit quatre priorités, soit, dans l’ordre, l’éducation, la santé, l’économie et la culture. Nécessité de « solidifier les fondements de notre société », d’« assurer la vitalité de notre culture » ou encore d’« accroître la performance de nos services publics » : les commentateurs et politiciens tournent en dérision les phrases creuses du manifeste. Le groupe de réflexion prône « le bien contre le mal », ironise le ministre libéral Pierre Moreau.

Nous partageons tous la même conviction, celle que le Québec peut et doit faire mieux.

 

Les indépendantistes crient à la trahison voyant François Legault mettre en sourdine le projet de pays du Québec. « Ce gars-là a investi plus de 10 ans dans ce combat [pour la souveraineté] et aujourd’hui, il laisse tomber le Québec. Il nous laisse tomber », lance le député péquiste Bernard Drainville.

Le conseiller politique Stéphane Gobeil raconte dans une lettre ouverte publiée quelques jours après la fondation de la Coalition pour l’avenir du Québec que « la voix chevrotante de François Legault [avait] achevé de [le] réveiller » le matin du 21 février 2011. « L’homme providentiel, ce Moïse de pacotille, m’annonçait que je devais sortir du déni, baisser les bras et abandonner l’idée de réaliser la souveraineté du Québec », écrit-il dans Le Soleil, tout en appelant à « regarder la réalité en face et à sortir du déni ». L’auteur de l’essai Un gouvernement de trop travaillera successivement pour deux premiers ministres : Pauline Marois et François Legault.

Après avoir « salu[é] la contribution » de M. Legault au débat public, le chef de l’Action démocratique du Québec, Gérard Deltell, prévient pour sa part qu’il n’est « aucunement question de saborder l’Action démocratique » au profit d’un éventuel parti politique dirigé par François Legault.

D’un mouvement à un parti

Juin 2011. La crise ébranlant le PQ de Pauline Marois après le départ fracassant de quatre députés précipite sa décision: François Legault mettra sur pied un nouveau parti politique.

14 novembre 2011. 24 ans jour pour jour après le vol inaugural d’Air Transat, François Legault crée le parti politique Coalition avenir Québec. Cette coalition « fera passer le bien des Québécois et leur intérêt avant celui des groupes de pression », promet-il.

Les expressions « CAQ » et « caquistes »s’imposent rapidement dans les médias. « On pensait qu’on était pour nous appeler les “coalisés” », fait remarquer Pascal Mailhot. « On montrait une belle naïveté. »

Après une tournée à travers le Québec, François Legault et Charles Sirois préconisent 20 actions pour relever les défis du Québec : augmentation du salaire des enseignants assortie d’un processus d’évaluation, abolition des commissions scolaires, mesures ciblées pour lutter contre le décrochage scolaire, rehaussement du financement des universités, médecin de famille pour chaque Québécois, renforcement du rôle et des pouvoirs de l’Office québécois de la langue française, plafond de 45 000 immigrants pendant deux ans… Le premier ministre Jean Charest retient pour sa part les « On verra » lancés par M. Legault en guise de réponses aux questions des journalistes.

En décembre 2011, François Legault et Gérard Deltell concluent une entente de principe selon laquelle la CAQ et l’ADQ « uniront leurs forces » et leurs relevés bancaires. La CAQ accepte en effet de rembourser la dette de la formation politique fondée par Mario Dumont et Jean Allaire… ce qui sera chose faite en 2020.

Les ex-députés adéquistes Éric Caire et Marc Picard et d’ex-députés péquistes Benoit Charrette, Daniel Ratthé emboîtent rapidement le pas aux Gérard Deltell, Sylvie Roy, François Bonnardel et Janvier Grondin.

La fusion entre la CAQ et l’ADQ ne plaît pas à tous. Les prises de position « très à droite », « pro-Canada » heurtent plus d’un membre fondateur du parti de François Legault. Marie-Eve Proulx fait partie du lot. « Je n’étais pas certaine de la fusion avec l’ADQ […] qui était plus à droite, ayant des objectifs de baisses d’impôts. Moi je me suis toujours positionnée comme sociale-démocrate », souligne-t-elle, avouant s’être procuré une carte du PQ après le mariage CAQ-ADQ. Mais sans « grandes convictions », précise-t-elle.

23 janvier 2012. Dominique Anglade accède à la présidence de la CAQ, se disant heureuse de s’associer à des « personnes pragmatiques et de conviction ».

6 février 2012. Des « gens francs », aussi, précise François Legault. « Nous ne craignons pas de dire la vérité. Il y a un grand coup de balai à donner au Québec », déclare-t-il devant des militants rassemblés à Québec. « J’ai hâte que la nation québécoise retrouve sa confiance et sa fierté. Je sens un élan puissant vers le changement. »

Malgré cet « élan », la CAQ se verra confier les commandes de l’État québécois à la faveur des élections générales de 2018, après deux tentatives infructueuses (2012 et 2014).

Popularité en dents de scie

L’arrivée de Pierre Karl Péladeau en pleine campagne électorale de 2014 plonge les stratèges caquistes dans la stupeur. Ils craignent une nouvelle polarisation des voix autour de la question de la souveraineté : fédéralistes pour le Parti libéral du Québec et indépendantistes pour le PQ.

Les dégâts sont limités lors du scrutin du 7 avril 2014. La CAQ encaisse des pertes dans la région de Québec, mais fait des gains dans le « 450 », ce qui permet d’insuffler un nouveau souffle dans la députation.

Juin 2015. La défaite de Jocelyne Cazin dans Chauveau afflige les caquistes. Mais le départ de Gérard Deltell, dont l’anti- « péquisme » faisait grincer des dents, quelques mois après celui du « très “Canadian” » Jacques Duchesneau libère la parole nationaliste de la CAQ.

8 novembre 2015. François Legault lance un « appel à tous les nationalistes du Québec » à se rallier autour d’un « nouveau projet » qui « permettra au Québec d’avancer et de s’affirmer à l’intérieur du Canada ».

En octobre 2017, la CAQ obtient sa revanche sur le PLQ en faisant élire Geneviève Guilbault dans Louis-Hébert.

1er octobre 2018. Les caquistes parviennent à briser l’alternance des « vieux partis », le PLQ et le PQ, au pouvoir qui rythmait la vie politique québécoise depuis 48 ans.



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