Québec n’entend pas adopter le principe de Joyce

Pour les oppositions à Québec, les actions du ministre demeurent insuffisantes.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Pour les oppositions à Québec, les actions du ministre demeurent insuffisantes.

La mise à l’écart de l’interprète atikamekw de l’hôpital de Joliette lors du décès de Joyce Echaquan prouve qu’il reste « beaucoup de travail à faire », croit le ministre responsable des Affaires autochtones, qui n’entend pas pour autant adopter le Principe de Joyce.

Le Devoir a révélé mercredi que Barbara Flamand, qui est agente de liaison en sécurisation culturelle pour la communauté de Manawan, était présente au Centre hospitalier de Lanaudière lorsque Joyce Echaquan y est décédée.

L’interprète a dit vivre des moments de détresse depuis la mort de Mme Echaquan. Elle a aussi raconté avoir vécu du racisme dès son arrivée en poste et s’être vu retirer l’accès à un bureau pendant une période de neuf mois. « Je devais flâner dans l’hôpital avec mon cellulaire, a-t-elle résumé. J’ai demandé plusieurs fois à ma directrice qu’elle intervienne, car j’étais toujours fatiguée de devoir traîner mon gros manteau d’hiver et, à l’automne, [de me déplacer] avec mes grosses bottes. »

En entrevue, le ministre responsable des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, s’est dit « désolé » de lire l’histoire de Mme Flamand. « Ça me rappelle une chose que je dis souvent : il y a encore beaucoup de travail à faire. Et on le sait. »

À l’Assemblée nationale, les partis d’opposition ont profité de l’occasion pour inciter le ministre à concrétiser sa volonté en l’inscrivant dans la loi ou en adoptant le Principe de Joyce. Celui-ci, développé par le Conseil de la Nation Atikamekw, vise « à garantir à tous les Autochtones un droit d’accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé ».

Au Devoir, le ministre Lafrenière a affirmé qu’il n’avait pas l’intention d’adopter ce principe, puisqu’il commande d’emblée une admission du « racisme systémique », que le gouvernement de la Coalition avenir Québec ne souhaite pas reconnaître. « On n’est pas au rendez-vous pour le racisme systémique, mais je ne suis pas d’accord qu’à cause de ça, on doive rejeter du revers de la main le Principe de Joyce. Au contraire », a fait valoir l’élu.

Il a rappelé avoir « salué » le rapport sur le Principe de Joyce et ajouté que le désaccord au sujet du racisme systémique « ne nous empêche pas de travailler dessus ». En novembre, Québec a octroyé 15 des 200 millions qu’il avait réservés pour la mise en œuvre des recommandations de la Commission Viens à la mise sur pied d’une formation obligatoire pour tout le personnel de la santé.

Les oppositions sous le choc

Pour les oppositions à Québec, les actions du ministre demeurent insuffisantes. « Il faut que le gouvernement dise c’est quoi, le plan de match pour donner un vrai suivi au Principe de Joyce », a souligné l’élu libéral Gregory Kelley.

Il a salué les premières annonces du ministre Lafrenière et s’est dit prêt à collaborer avec lui pour passer à l’action. « Pour moi, ce n’est pas juste un slogan “Justice for Joyce”. »

Il s’est dit attristé d’apprendre que Mme Flamand a elle-même subi du racisme dans son milieu de travail. « C’est déplorable. Et j’espère que ce ne seront pas juste des mots qui seront lancés, mais des actions, de la part du CISSSS et de l’hôpital », a-t-il dit.

L’élue solidaire Manon Massé a pour sa part déclaré avoir été « sous le choc » à la lecture de l’histoire de Mme Flamand. « Savoir qu’il y avait des choses qui avaient été mises en place, notamment en assurant la présence d’une interprète sur place pour répondre aux besoins des Atikamekw, et que les intervenantes sur place n’ont pas cru bon de lever le “flag” et de dire : peut-être qu’on aurait besoin d’aide, a-t-elle détaillé. Imaginez la douleur de M. Dubé [Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan] d’apprendre qu’en plus, il y avait quelqu’un sur place qui pouvait jouer un rôle d’interprète. C’est ça qui me choque. »

Pour elle, Québec ne pourra jamais agir efficacement sans reconnaître l’existence du racisme ou de la discrimination systémique. Autrement, le gouvernement « amène des réponses à la pièce », « trouve des solutions temporaires » et « ne raccommode pas le filet de sûreté adéquatement », juge-t-elle.

Véronique Hivon, du Parti québécois, a de nouveau invité le ministre à inscrire la notion de « sécurisation culturelle » dans la Loi sur les services de santé et les services sociaux, comme l’a recommandé la Commission Viens sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec. « Ça apparaît urgent de mettre ça en œuvre. Il faut passer des bons principes et des bons mots et, vraiment, concrètement, montrer comment ça va s’articuler », a-t-elle affirmé. L’élue de Joliette a dit être « de tout cœur » avec Barbara Flamand, et « avec tout ce qu’elle a dû vivre comme choc, dans les circonstances, en sachant le rôle qu’elle aurait pu jouer dans tout ça ».

Appel à l’action

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, réclame aussi des actions rapides de la part du gouvernement. « Combien de temps ça va prendre avant de voir la concrétisation de ce que le gouvernement a dit qu’il allait livrer à la suite des événements tragiques de Joliette ? » demande-t-il.

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, a notamment annoncé en novembre l’embauche prochaine de navigateurs de service pour accompagner les membres des Premières Nations dans les établissements de santé de la province, rappelle M. Picard. « C’est quand, la date de livraison ? Il y a une urgence ici. »

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