Plongée dans les coulisses de la pandémie

Le D<sup>r</sup> Horacio Arruda échange souvent avec ses directeurs régionaux de santé publique par écrit. On le voit ici lors d’un point de presse, en octobre dernier.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Le Dr Horacio Arruda échange souvent avec ses directeurs régionaux de santé publique par écrit. On le voit ici lors d’un point de presse, en octobre dernier.

Le directeur national de santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, dit communiquer surtout verbalement avec le gouvernement Legault lorsqu’il fait des recommandations. Mais il échange souvent avec ses directeurs régionaux de santé publique par écrit. Le Devoir a obtenu des centaines de courriels qui jettent un éclairage nouveau sur la pandémie de COVID-19.

Les échanges ont été obtenus en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics. Divers enjeux y sont soulevés : des dommages collatéraux de la pandémie aux manifestations antimasques, en passant par les délais dans les tests de dépistage.

Dès la fin juillet, la directrice régionale de santé publique de l’Abitibi, la Dre Lyse Landry, demande au Dr Horacio Arruda l’autorisation de mettre en place un espace temporaire de consommation supervisée dans le secteur de Val-d’Or. Elle craint les surdoses.

Les utilisateurs de drogues consomment davantage en raison de la pandémie. Un phénomène notamment relié à « une augmentation artificielle de leurs revenus en raison de différentes allocations d’urgence accordées par le gouvernement en réponse à la COVID-19 », écrit la Dre Lyse Landry dans une lettre adressée au Dr Horacio Arruda.

L’incertitude, dit-elle, ajoute au stress. C’est sans compter que l’« approvisionnement du marché noir » a été « compromis » en raison des restrictions de déplacement interrégional. La « qualité » des substances « semble s’être fortement détériorée », souligne-t-elle.

La directrice régionale de santé publique par intérim de l’Outaouais, la Dre Brigitte Pinard, formule la même demande dans une lettre envoyée au Dr Horacio Arruda le 9 juin. La médecin dit vouloir mettre en place « deux sites de prévention des surdoses ». Un premier verra le jour rapidement à Gatineau, soit le 27 juillet.

Ce fut beaucoup plus long en Abitibi-Témiscamingue. Contacté par Le Devoir, le CISSS régional dit avoir reçu le feu vert pour lancer un projet pilote de service de consommation supervisée temporaire. « Nous sommes à le mettre en place actuellement », indique-t-on.

Autocensure et caviardage

Le Devoir a demandé à toutes les directions régionales de santé publique les courriels qu’elles ont échangés avec le Dr Horacio Arruda depuis le début de la pandémie de COVID-19, soit en mars dernier. Six d’entre elles (Abitibi-Témiscamingue, Bas-Saint-Laurent, Côte-Nord, Outaouais, Chaudière-Appalaches et Gaspésie) ont fourni jusqu’à présent des documents au Devoir.

Dès le printemps, le directeur régional de santé publique du Bas-Saint-Laurent, le Dr Sylvain Leduc, semble bien conscient que le contenu de ses courriels peut être révélé au grand public.

« À titre de région peu touchée à ce jour par le virus, la discussion sur le déconfinement est très engagée dans notre société civile, écrit-il le 18 avril. J’ai été questionné à maintes reprises et ai gardé pour moi mes réflexions. Je crois comprendre que nos courriels pourraient éventuellement être accessibles en vertu de la loi sur l’accès à l’information. Plusieurs des éléments que j’aborderai le seront sans entrer dans trop de détails, qu’il me ferait plaisir de vous partager verbalement Horacio et Richard [Dr Richard Massé, conseiller médical stratégique]. »

Le Dr Sylvain Leduc soulève plusieurs questions dans ce courriel. « Je travaille, ici, pour diverses raisons, sur notre planification de chambres à pression [négative] pour affronter cette crise. Nous partirons de très loin. Des progrès ont été réalisés mais… Est-ce suffisant ? […] Pouvons-nous augmenter le nombre de chambres individuelles dans nos installations ? » Il signale aux Drs Horacio Arruda et Richard Massé qu’il souhaite discuter « verbalement » de ces enjeux.

Le médecin est plus volubile sur d’autres sujets. Dans un courriel notamment envoyé au Dr Horacio Arruda, il se dit « très mal à l’aise » de devoir transmettre chaque matin aux élus une « information » (il s’agit visiblement du nombre de nouveaux cas quotidiens dans sa région).

« Quand une information est transmise aux élus avant l’embargo, rien ne les empêche de les relayer ensuite à des journalistes, ou autres personnes, écrit le Dr Sylvain Leduc. Même si c’est écrit de ne pas le faire avant midi. […] Les élus peuvent, il me semble, en prendre connaissance en même temps que tout le Québec [c’est-à-dire à 11 h sur le site du gouvernement]. Et surtout, aucune action significative (et utile !) ne peut être prise par eux avec cette information privilégiée. »

Bien des documents de la Direction régionale de santé publique de l’Outaouais ont fait l’objet de caviardage. Dans une présentation intitulée « Réponse de la direction de santé publique du CISSS de l’Outaouais à la pandémie de COVID-19 » datant de juillet 2020, les « bons coups » apparaissent, mais les « leçons apprises » sont caviardées.

Les courriels témoignent toutefois des problèmes de dépistage dans la région. Le 30 juin, le Dr Horacio Arruda fait suivre un courriel d’un citoyen mécontent et demande à la Dre Brigitte Pinard de « corriger le tir ».

L’homme raconte s’être présenté dans un centre de dépistage et n’avoir pu être testé parce qu’il n’avait pas de rendez-vous. « J’étais seul [dans la clinique] et ai demandé, avec résignation, qu’on me donne un rendez-vous sur-le-champ. Impossible ! Quelle bureaucratie, seule option, il faut que j’appelle un numéro 1-800. »

« Ça va rebondir »

Les problèmes d’autres citoyens trouvent écho au sein du cabinet du premier ministre. Le 24 septembre, une femme de l’Outaouais écrit à François Legault que son enfant et elle attendent depuis neuf jours le résultat de leur test de dépistage de la COVID-19. Sa fille, isolée, a bien hâte de retourner en classe.

Le directeur du cabinet du premier ministre Martin Koskinen fait suivre le courriel au Dr Horacio Arruda, au ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé ainsi qu’à la sous-ministre Dominique Savoie. Le directeur national de santé publique relaie l’information au Dr Richard Massé et à la Dre Brigitte Pinard en ajoutant « ça va rebondir ».

À l’époque, le CISSS de l’Outaouais éprouve des problèmes pour traiter les analyses. Il se dit en attente d’un « nouvel appareil de laboratoire qui sera sous peu en fonction », rapporte Le Devoir le 30 septembre.

Grâce aux courriels obtenus, on apprend qu’au début octobre le CISSS de l’Outaouais « dispose d’un nouvel appareil d’analyse depuis le début de septembre mais [que] les réactifs ne sont pas encore homologués par Santé Canada ».

Le Dr Horacio Arruda est également interpellé lorsque des manifestations antimasques se déroulent dans la province, comme ce fut le cas à Baie-Comeau le 11 octobre. Le directeur régional de la Côte-Nord par intérim, le Dr Donald Aubin, lui envoie plusieurs courriels à ce sujet. « En cas de débordement et si la SQ [Sûreté du Québec] veut faire cesser la manifestation, voudrais-tu que je communique avec toi avant de procéder ? lui demande-t-il. Car cela sera une nouvelle nationale. »

Tout au long de l’événement, le Dr Horacio Arruda est tenu informé de la situation. La manifestation se conclut dans le calme.

Avec Dave Noël

L’INSPQ sur la ligne de front

Au début de la pandémie, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a institué un quart de nuit pour répondre à toutes les questions et demandes du gouvernement Legault. Le Dr Marc Dionne propose ses services et fournit à Québec les « données critiques » dès 6 h chaque jour. C’est ce que révèlent, entre autres, les 76 courriels échangés entre des membres de l’INSPQ et le Dr Horacio Arruda à partir du 11 mars dernier. Le Devoir a obtenu ces informations grâce à la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics. Les équipes de l’INSPQ sont en état d’alerte au printemps. En mars, la direction de l’Institut dit avoir reçu plus de 650 questions en une seule semaine. Parmi elles, celle de la ministre responsable des aînés et des proches aidants Marguerite Blais : « Combien de temps la COVID-19 vit sur une surface (ex. can de conserve) ? » Le Dr Horacio Arruda demande quant à lui à l’INSPQ de lui fournir une définition de la « transmission communautaire ». Le Dr Gaston De Serres, « avec le soutien des autres membres de l’équipe », répond à la question le 20 mars. Une demande étonnante ? Pas du tout, répond le Dr Gaston De Serres, en entrevue au Devoir. « On était vraiment au début de cette crise-là et tout le monde devait s’entendre sur le vocabulaire qui devait être utilisé, dit-il. Il y avait plein de débats sur comment on devait interpréter cette notion. » Le premier ministre François Legault, lui, « s’interroge sur la conduite de la Colombie-Britannique et de l’Alberta en ce qui concerne les tests : le nombre de tests qui sont faits et qui sont soumis à ces tests (leur ordre de priorité) », indique-t-on dans un courriel. Le 28 mars, un membre de l’INSPQ envoie un courriel au Dr Horacio Arruda pour lui signaler que « le QC [Québec] est maintenant la province qui a effectué le plus de tests ». Il termine son courriel avec un émoticône coiffé d’un chapeau d’anniversaire et d’un sifflet.

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3 commentaires
  • Simon Grenier - Abonné 27 novembre 2020 04 h 47

    Intéressant combien les responsables de la santé publique sont suffisamment mononques pour considérer que tous, élus comme citoyens, soient trop imbéciles pour recevoir l'information exacte quant à l'état de la pandémie. Est-ce encore une question d'auto-prétention médicale? Comme l'a dit le bon petit M. Arruda à plusieurs reprises: "Vous ne comprenez pas, il y a beaucoup de facteurs à considérer". Essayez-nous, monsieur, on verra bien qui comprend et qui ne comprend pas...

    On hésite pendant des mois à imposer le masque parce que la plèbe est trop nounoune pour s'en servir comme du monde; on ne dévoile pas le "contrat moral" au complet parce que le peupp va paniquer; on ne réanime pas les gens ayant x-y-z condition médicale parce que "bof, sont déjà condamnés" (on peut prédire ça des mois à l'avance, dans un bureau au sommet de la tour enchantée du Collège des médecins?) et inutile d'en informer la population... quelles autres mesures ont été mises en places - ou pas - parce que les petits médecins-connaissants crachent sur le citoyen lambda?

    Est-ce la raison pour laquelle on ne daigne même pas songer à mieux ventiler les écoles, les élèves sont trop stupides pour respirer en suivant la marche à suivre? Est-ce ça qui se dit "verbalement", en cachette? Après tout, "servir le public", ça veut dire de tout lui cacher, right?

  • Bernard LEIFFET - Abonné 27 novembre 2020 08 h 31

    En résumé, pas de quoi rassurer la population sur le bien-fondé des décisions prises par le gouvernement?

    Madame Cousineau doit être remerciée de nous mettre un peu au parfum de ce qui se passe chez nos dirigeants sur le plan de la Covid! Évidemment la retenue est de mise pour ne pas dilapider le gouvernement trop loin. Cependant, il faut reconnaître que les fonctionnaires sont mal outillés avec le fax pour communiquer à distance! L'ère pré-historique n'est pas si loin, non je voulais dire l'ire que cela soulève à de quoi faire pâlir quiconque se sert d'Internet depuis belle lurette! Alors, doit-on s'étonner du retard accumulé quand le message doit être lu par plusieurs intermédiaires, trop nombreux, pour arriver à la personne en poste. L'organigramme de la santé a déjà était décrié il y a plusieurs mois.
    Le plus grave c'est à mon avis le manque de transparence constant quant au contenu transmis, le souci principal étant d'en dire le moins possible et de le cacher, comme si le risque de pandémie était présent sur la ligne! À moins d'être inconscient, les citoyens ont vu dès le début que les informations allaient déjà dans tous les sens et l'affaire du port du masque fut une bourde monumentale! Émettre un commentaire exige plus que de dire une chose sans en donner des raisons claires en cachant la vérité, il n'y en avait quasiment pas en magasin! C'est tout!
    Évidemment, quand on ajoute l'aspect politique des choses, comme celles des retombées futures, celles des citoyens qui voient bien les manoeuvres orchestrées par la CAQ et son chef par exemple,.l'appréhension d'une réaction des citoyens en toile de fond, réduit le contenu à un strict minimum révélateur de la situation! Probablement que c'est partout la même situation dans le Dominion.
    Bref, ici comme à Ottawa, on nous promet des choses, des vaccins, pendant qu'en France, par exemple, les dates de vaccinations sont déjà diffusées! Il est vrai aiussi, que c'est un Français qui dirige l'un des organismes produisant ces vaccins. La production même de ceux-ci sera faite sur place, ce qui n'est pas le cas ici!

  • helene lambert - Inscrite 27 novembre 2020 09 h 41

    Outrée

    Je suis choquée de lire que des courriels ont été caviardés....Je peux comprendre qu'ils ne désirent pas être critiqués encore pires jugés sur leurs décisions ou tout autre chose mais alors qu'ils ne demandent plus pourquoi le peuple a perdu confiance en ces élus et la politique en général...