Le 30 octobre 1995 de huit acteurs du référendum sur la souveraineté

«Je n’ai jamais revécu une journée comme celle-là.» - Jean Charest
Illustration: Marin Blanc «Je n’ai jamais revécu une journée comme celle-là.» - Jean Charest

Ils étaient au coeur de l’action. Comme stratèges ou leaders dans les deux camps. Vingt-cinq ans après le référendum du 30 octobre 1995, Lucien Bouchard, Jean Charest et d’autres acteurs clés remontent aujourd’hui le fil de cette journée historique où le Québec a choisi de rester à l’intérieur du Canada.


1. La veille


Lucien Bouchard. En 1995, chef du Bloc Québécois, l’opposition officielle à Ottawa. Désigné négociateur en chef du Québec pour l’après-référendum, il est le leader effectif de la campagne du Oui. Premier ministre du Québec de 1996 à 2001.

 

« On a fini cette campagne en crescendo, dans une sorte de paroxysme. À Bonaventure, aux Îles-de-la-Madeleine, c’était des foules incroyables partout. »

« Le dimanche, on a eu une assemblée sur la Rive-Sud, dans la région de Montréal. C’était la première fois qu’on [Jacques Parizeau et lui] était sur la même scène depuis qu’il m’avait nommé négociateur en chef. Après le rassemblement, Jean Royer [chef de cabinet de M. Parizeau] m’avait tiré par la manche : “M. Bouchard, on vient de recevoir les derniers sondages : on est à 52-53 %.” Ça voulait dire une victoire… Les sondages de Michel Lepage, c’était du solide. Il n’y avait pas de complaisance pour encourager qui que ce soit. Jusque-là, j’avais été dubitatif. Mais le dimanche soir, je me disais que c’était probable… »


 

John Parisella. En 1995, membre du comité de coordination et d’organisation du camp du Non. Ancien chef de cabinet du premier ministre Robert Bourassa et délégué général du Québec à New York.

« Aux élections de 1994, on [les libéraux de Daniel Johnson] avait le sentiment d’avoir gagné la campagne, mais on était prêts à perdre le vote. On le savait, mais on était fiers de notre campagne. Au référendum, c’était l’inverse. On était partis avec 10 points d’avance, et c’était presque à égalité à la veille du vote. Alors, on se disait qu’on n’avait pas gagné la campagne, mais qu’on allait gagner le référendum. C’est cet esprit qui nous animait à la fin. »


 

Liza Frulla. En 1995, députée libérale et vice-présidente du comité du Non. Elle était auparavant ministre de la Culture.

« J’avais eu un appel téléphonique à minuit le dimanche, d’une amie dans le camp du Oui — Francine Joli-Cœur. Elle m’a dit : “J’ai un message. Si jamais le Oui gagne, vas-tu être des nôtres pour la transition ?” Parce que j’étais identifiée comme une nationaliste chez les libéraux. Mais c’est là que j’ai compris que c’était très sérieux. Beaucoup plus sérieux que je l’avais pensé. »

Illustration: Marin Blanc


2. Le matin


Lucien Bouchard

« On est allés voter à Alma. On a nolisé un avion et on est partis, avec mon petit groupe. On était comme dans une sorte de rêve. On n’arrivait pas à appréhender totalement la signification du moment, parce qu’on pensait qu’on allait gagner. On n’en était pas certains, mais on avait des indications très réalistes. […] Et c’est ce que j’avais en tête le matin. J’essayais de comprendre l’importance du moment — qui était véritablement historique pour le Québec. Et j’étais comme écrasé par l’importance historique du moment, en me disant aussi que je serais un acteur dans la suite des choses. »


 

Jean Charest.En 1995, chef du Parti progressiste-conservateur. Vice-président du comité du Non. Premier ministre du Québec de 2003 à 2012.

« Le matin, il y avait cette très forte émotion d’inquiétude, sachant que cette journée-là on jouait l’histoire. On le savait très bien. Nous savions que c’était l’avenir du Québec, du Canada, et notre avenir à nous personnellement qui se jouaient ce jour-là. Tout était sur la table. Ils sont rares, ces moments-là. C’est ce sentiment qui m’habitait le matin. »


 

Lisette Lapointe. En 1995, épouse du premier ministre Jacques Parizeau. Députée péquiste de 2007 à 2012.

« C’est certain qu’on y croyait [à la victoire]. Moi, j’étais très confiante en la victoire du Oui. On savait que c’était serré, mais c’était clair que c’était faisable.


 

Pauline Marois. En 1995, présidente du Conseil du trésor dans le gouvernement Parizeau. Première ministre du Québec de 2012 à 2014.

« Dans les mois qui ont précédé le référendum, nous avions réussi à unir les forces souverainistes. […] Toute la famille nationaliste était au rendez-vous et nous avions fait une campagne remarquable. En me réveillant le 30 octobre au matin, j’étais fébrile, mais confiante : pour la première fois, le peuple québécois se ferait assez confiance pour décider de prendre en main son destin. J’imaginais la force de mobilisation et d’espoir que ce moment historique allait créer. »


 

Lucien Bouchard

« J’ai toujours été prudent avec le mot “historique”. Mais ce matin-là, je sentais que, pour la première fois, le Québec et moi allions vivre un moment historique. On savait que toute la presse internationale affluait vers Montréal. […] Le Québec serait au centre du monde ce soir-là. »


 

John Parisella

« J’étais avec mes collègues du comité à la réunion du matin. J’ai senti une nervosité, oui. Mais j’avais essentiellement confiance qu’on gagnerait. J’avais encore mes conversations avec Robert Bourassa, même s’il n’était plus au pouvoir. Et on se disait qu’on avait toujours la prime de l’urne : les sondages nous sous-évaluaient d’au moins deux ou trois points — ce serait encore plus vrai sur une question d’unité nationale. »


 

Gérald Larose. En 1995, président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et membre du comité national du Oui.

« Le matin du 30, je m’attendais à “l’impossible rêve”, que le Québec allait peut-être atteindre le soir même. »


 

Lucien Bouchard

« J’avais de la difficulté à appréhender ce que ça signifierait [si le Oui l’emportait]. J’étais comme un peu figé, dépassé par ce qui arrivait. Et je me demandais : pourquoi, toi, tu es là ? Tellement de gens ont livré des combats plus durs avant : Papineau, Henri Bourassa, Lévesque, des gens qui sont allés très loin. Et nous, on va vivre l’aboutissement espéré par ces gens ? Sera-t-on à la hauteur ? Mille questions. Et impossible de savoir ce qui se passerait après. J’étais inquiet de la réaction des marchés. »


 

Louise Beaudoin. En 1995, ministre des Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Culture et des Communications. Membre du comité des priorités et du comité référendaire dans le gouvernement Parizeau.

« On sentait que ce serait très serré. J’étais dans tous les comités, j’avais parlé aux organisateurs du comité national. Et comme je suis pessimiste de nature, je n’étais pas convaincue. Le momentum était meilleur une semaine plus tôt — avant le love-in [grand rassemblement des forces fédéralistes organisé le 27 octobre à Montréal, pour lequel des milliers de Canadiens avaient profité d’un transport gratuit pour affluer de partout au pays]. Ceux qui pensent que ça n’a rien donné, c’est faux. Je l’ai senti sur le terrain. Quand tu es sur le terrain, tu vois ces choses, les avancées, les reculs. Le momentum qu’on avait a été cassé. »


 

Gérald Larose

« C’était impossible que ce ne soit pas serré. Les fédéralistes avaient mis [illégalement] le paquet dans les jours précédents. »

Illustration: Marin Blanc


3. Le jour


Louise Beaudoin

« C’était comme une journée d’élection. J’ai fait le tour des bureaux de scrutin dans la circonscription [Chambly], pour voir comment ça se passait, assurer notre présence. »


 

Jean Charest

« Le matin, j’ai rencontré les organisateurs à Sherbrooke, dans un bureau. L’atmosphère était lourde, pas comme les jours d’élection, où les gens sont enthousiastes, énergiques. Là, il y avait ce sentiment que la tâche à accomplir était très sérieuse. »


 

John Parisella

« Rendus là, on est vraiment sur le travail de terrain. Le gros de notre travail [d’organisation] est complet. Le matin, on a fait un tour d’horizon. On avait dans ce temps-là un groupe “d’intervention tactique” qui était prêt à répondre aux questions. On a fait une réunion, mais la campagne était faite. Il restait à “faire sortir le vote”. »


 

Lucien Bouchard

« J’avais le sentiment qu’on allait gagner, mais il y avait des indices qui montraient que peut-être pas ! À mon bureau de circonscription, après avoir voté, j’ai rencontré un citoyen près des toilettes. Il m’a dit qu’il venait de voter Oui. Mais… “Je suis inquiet, m’a-t-il dit. Qu’est-ce qui va arriver ? C’est toute une affaire, ça…” Et je me suis alors dit : si un militant du Lac–Saint-Jean doit surmonter de grosses inquiétudes et les exprime après, il y a peut-être d’autres endroits où ce ne sera pas aussi robuste… […] J’ai pensé à la réflexion silencieuse en arrière des rideaux. Qu’est-ce que ça va donner ? Je savais qu’on pourrait perdre des plumes. Notre histoire ne nous a pas habitués à sauter sans vérifier l’eau de la piscine. »


 

Gérald Larose

« Ce fut une journée presque ordinaire de président de la CSN. Parmi les premiers votants dans l’école primaire située tout juste en face de la résidence, j’ai salué des gens du quartier qui partageaient avec moi un large sourire. Ça commençait bien ! […] À midi, j’ai pris le repas dans mon bureau avec mon équipe-conseil de la campagne. On s’est amusés au jeu des prédictions. Toutes étaient positives, mais serrées. […] Je me suis isolé pour me faire quelques notes d’interprétation des résultats pour les médias. En fin d’après-midi, retour à la maison, échange avec les enfants, repas, et en route pour le Palais des congrès. »


 

Louise Beaudoin

« Mon souvenir, c’est que ç’a passé vite. Ça se déroulait bien. On avait notre pointage. Les gens du Oui sortaient voter, on s’imaginait qu’on aurait le résultat qu’on voulait dans Chambly. L’attente n’a pas été si mal pendant la journée. C’est quand on a fini par s’asseoir pour attendre les résultats qu’on a senti une grande tension. »


 

Pauline Marois

« Évidemment, je me sentais fébrile. Les dés étaient jetés, tout était en place. Il allait de soi de faire quelques appels téléphoniques pour encourager les militants, mais ils étaient si motivés et enthousiastes que je n’avais pas de crainte de ce côté. On m’avait demandé de présenter M. Parizeau quand les résultats seraient connus. Son discours suivrait celui de Mario Dumont et de Lucien Bouchard. Je me préparais mentalement à donner la parole à celui qui allait devenir le dépositaire du mandat de réaliser la souveraineté du Québec. Ça donne le vertige. »


 

Jean Charest

« J’ai fait des appels à mon bureau, puis on a lunché chez mon père, Michèle [Dionne, son épouse] et moi. Il y avait une équipe de CBC qui nous suivait. Mais l’atmosphère n’était pas à la fête. […] Après, on a mis le cap sur Montréal. À l’hôtel, j’ai passé des appels à des gens proches. Mais on n’avait plus grand-chose à se dire. C’étaient des conversations plutôt courtes, pleines de silences. C’était une journée particulière : je n’ai jamais revécu une journée comme celle-là. »


 

Lucien Bouchard

« Ç’a été une journée mouvementée. Il me semble qu’on était allés chercher Mario Dumont [chef de l’Action démocratique du Québec et troisième leader du camp du Oui] à Rivière-du-Loup avec l’avion et qu’on est rentrés ensemble à Montréal. J’avais un discours à rédiger. Un seul discours, de victoire. Et pendant que je l’écrivais, je pensais à Lévesque, je pensais à ceux qui nous avaient précédés. Papineau. Chénier. C’était lourd. Très émouvant. »


 

Lisette Lapointe

« Quand on dit que 94 % des Québécois sont allés voter, c’est qu’il y avait vraiment une espèce d’euphorie. Les gens sentaient que c’était un moment fondamental, une décision qui allait vraiment changer le cours des choses. »


4. Le soir

Lisette Lapointe

« Les premiers chiffres [ceux des Îles-de-la-Madeleine, avec près de 60 % d’appuis au Oui] étaient supérieurs à ce que nos spécialistes en sondage nous disaient qu’il fallait pour gagner. Au début, c’est sûr qu’on s’est dit : oui, ça fonctionne ! »


 

Louise Beaudoin

« Ils étaient bons, les premiers résultats ! On pouvait peut-être s’attendre à ça, mais c’était mieux qu’on le pensait. Ça nous a donné de l’espoir, de dire qu’on va y arriver. »


 

John Parisella

« Le soir, j’étais dans un panel à CBC. Avant d’aller en studio, j’ai parlé au sondeur [du Non] pour lui demander son sentiment. Il m’a dit : “Ça va être serré, mais je pense qu’on a des chances de finir à 51 %.” Alors, je suis parti avec l’idée qu’on gagnerait. Mais les premiers résultats sont arrivés… À un moment donné, pendant une pause, j’ai parlé à l’organisateur en chef pour lui dire que ça commençait mal. Il a répondu : “Inquiète-toi pas, notre vote va sortir fort à Montréal et en Outaouais, et je pense qu’on aura une belle surprise à Québec.” »


 

Gérald Larose

« Je suis avec mon équipe-conseil. Il y a une salve d’applaudissements aux premiers résultats en provenance des Îles, qui sont plus forts que prévu. Et puis les résultats des autres régions nous confortent. Je me souviens d’une première heure euphorisante. »


 

Lucien Bouchard

« Mais il y a eu les résultats de Québec, et ç’a été la douche froide [la Capitale-Nationale a voté Oui à environ 54 %]. Encore aujourd’hui je ne le comprends pas. C’est une énigme. Mais ça s’est mis à glisser, à glisser, et puis il y a eu l’arrivée massive des votes de Montréal, et je voyais que notre marge n’était pas assez élevée pour compenser. »


 

Jean Charest

« Quand les premiers résultats sont sortis, ç’a secoué un peu. De notre côté, on essayait de rester le plus rationnels possible. Et puis, rapidement, on a compris que le vote de Montréal n’était pas sorti, et nous savions que ça allait se jouer ultimement à Montréal. Mais il reste que l’anxiété n’a jamais complètement disparu au cours de la soirée. »


 

Gérald Larose

« Les résultats de la région de Québec sont rentrés, et nous avons vu le décalage par rapport à la moyenne nationale [au final, les francophones de Québec voteront Oui à 56 %, soit quatre points de moins que cette moyenne]. »


 

Pauline Marois

« En voyant les résultats dans l’est du Québec, au Saguenay et sur la Côte-Nord, j’ai pensé que, oui, la victoire était à portée de main. Mais quand le vote de la région de la Capitale-Nationale nous a été communiqué, on a tout de suite compris que le tapis nous glissait sous les pieds. Les chiffres n’y étaient pas. Québec, qui aurait pu devenir la capitale d’un pays, qui aurait profité d’un statut international très enviable, avait perdu sa chance. Les résultats arrivaient en cascade. Le doute s’est installé en moi et j’ai entrevu ce qui allait se passer.»


 

Louise Beaudoin

« J’ai commencé à m’inquiéter sérieusement à partir du vote de Québec. Je savais qu’en arrivant à Montréal, au-delà de l’Est, ce serait catastrophique. »


 

Lisette Lapointe

« Là, on a commencé à douter. […] Et je me demandais ce que mon mari allait faire si le Non l’emportait — s’il allait démissionner le soir même, comme il me l’avait si souvent répété et comme il l’avait même affirmé en entrevue à Stéphan Bureau [TVA] l’après-midi même. »


 

Lucien Bouchard

« Ce soir-là, il y a eu des quiproquos avec Jacques Parizeau. On n’a eu, Mario Dumont et moi, aucune communication avec lui. On a appris qu’il avait enregistré un discours de victoire dans l’après-midi, sans rien nous dire. On ne savait pas ce qui se passait, et surtout comment ça se passerait avec nos interventions sur scène après l’annonce des résultats. »


5. Le verdict


Lucien Bouchard

« Ç’a été un coup cruel. On ne s’était pas assez prémunis contre la défaite. Je me suis reproché ça après. Sur les derniers milles, j’y croyais vraiment. La déconvenue a été dure. […] J’ai rédigé un discours de défaite dans la suite. Un discours correct, mais qui ne devait pas voler très haut. Mais on ne voulait surtout pas voler bas… »


 

John Parisella

« J’ai ressenti, clairement, un soulagement quand la victoire a été confirmée. Je n’étais pas stressé, parce que c’est mon style de faire les choses — je suis un gars optimiste. Mais quand ça s’est confirmé, ça m’a dégagé. »


 

Pauline Marois

« La déception a été à la mesure des grandes espérances que je partageais avec tous les souverainistes. Je savais que je devais encaisser le coup, mais je refusais de perdre espoir. Je me demandais comment conserver l’énergie immense de nos militants pour être en mesure de reprendre notre combat. »


 

Louise Beaudoin

« Mon sentiment profond à ce moment, c’était d’avoir raté quelque chose. Que l’Histoire — avec un grand H — dont on pensait accoucher ne se produirait pas. C’était la grande affaire de ma vie, j’avais 50 ans, j’avais passé toutes ces années au Parti québécois. En 1980, on se disait : “On va se reprendre.” Mais en 1995, c’était tellement serré, tellement possible, à portée de main… »


 

Gérald Larose

« Je me suis dit : c’est partie remise. Nous nous sommes donné la preuve que nous pouvions gagner. Nous avons collectivement soulevé le doute de l’impuissance. Il faut remettre ça rapidement pour gagner, et avec un écart important. »


 

Jean Charest

« Je suis monté sur scène pour faire mon discours, avec mes deux petits drapeaux du Québec et du Canada — rendu là, j’avais serré mon passeport, mais j’avais mes symboles ! Je fais mon discours, je descends du podium, et Michèle me dit : “Très bon discours, c’est juste de valeur que personne ne l’a entendu. Ils t’ont coupé à la télé !” Parce que Jean Chrétien avait pris la parole en même temps à Ottawa… Franchement, je n’étais pas content ! Mais il semble que c’était un imbroglio… »


 

Lucien Bouchard

« On fait nos discours, Mario Dumont et moi, et quelqu’un a dit : on débarrasse la scène, on ne sera pas avec Jacques Parizeau [qui devait parler ensuite]. On n’avait aucune idée de ce qu’il allait dire… et pas confiance dans ce qu’il allait dire. […]


 

Jean Charest

« Ceux qui étaient lucides, on comprenait très bien qu’un résultat comme celui-là n’était pas la fin. Instinctivement, on le comprenait. Alors, je n’ai pas eu ce sentiment de victoire, d’avoir gagné. Parce qu’on savait que les gens étaient divisés, qu’on en sortait meurtris, tous. Et que le résultat n’était pas décisif. Dans le fond, ce n’était pas un score final : c’était l’annonce de temps supplémentaire. »

Illustration: Marin Blanc


6. Le choc


Lucien Bouchard

« Quand je suis arrivé dans ma suite après avoir pris la parole — ça m’a pris un moment pour faire le trajet entre la scène et la suite, avec tous ces corridors et escaliers —, M. Parizeau faisait son discours. Mon chef de cabinet [Gilbert Charland] s’est tourné vers moi et a dit : “On vient d’assister à un suicide politique en direct.” »


 

Liza Frulla

« J’étais au Métropolis. Je devais passer en ondes et on me dit : “Attends, Parizeau va parler.” Je me suis assise pour écouter. Et là, ça sort : “l’argent et des votes ethniques”… Il a fallu que je réagisse à chaud tout de suite après. J’ai dit quelque chose comme : “Être premier ministre, c’est être le premier ministre de tout le monde. Et là, il est clair que ce n’est pas ça.” »


 

Lucien Bouchard

« La réaction de tout le monde : on avait assez de peine, on était déjà assez blessés. D’avoir ça en plus… Pour une fois que la planète nous écoutait. Ça ne couronnait pas une campagne remarquable de ferveur, de solidarité, d’espoir. »


 

Pauline Marois

« On a beaucoup parlé des phrases malheureuses de M. Parizeau. Mario Dumont et Lucien Bouchard avaient prononcé des mots qui ne fermaient pas la porte à l’avenir. En présentant Jacques Parizeau, je n’avais aucune idée de ce qu’il allait dire, mais je craignais le pire. Dans le contexte de la défaite cruelle que nous venions de subir, ce qu’il a dit était statistiquement tout à fait juste. Nos adversaires venaient de gagner en utilisant des moyens qui ne leur faisaient pas honneur et qui déshonoraient leur cause. Jacques Parizeau avait statistiquement raison, mais il venait de faire une grave erreur. »


 

John Parisella

« J’aurais pu avoir une réaction offusquée. Mais c’est l’organisateur en moi qui a pris le dessus. Quand j’ai entendu ça, je savais que cela causerait dans le mouvement souverainiste un grand ressac. C’était évident. […] J’ai mieux connu M. Parizeau après. Et je ne lui en ai jamais gardé rancune. C’est un écart, qu’il a regretté, même s’il ne l’a jamais dit. »


 

Jean Charest

« Ç’a fait un petit choc. On ne comprenait pas pourquoi il avait dit ça. Ça allait de toute évidence marquer le référendum. Je ne comprenais pas. Je trouvais ça regrettable, et triste pour lui. Il avait un parcours assez important qui allait finir comme ça ? Ç’a été une défaite, mais il a attaché un grelot après le référendum, il a hypothéqué le mouvement souverainiste. Cette déclaration est venue grever la crédibilité du mouvement auprès d’un grand nombre de Québécois. »


 

Lisette Lapointe

« Après 25 ans, peut-on enfin cesser de lui reprocher des mots qu’il n’a pas dits et de lui prêter des intentions qu’il n’a jamais eues ? Il n’a pas dit “le” vote ethnique ou “les” votes ethniques, mais bien “des” votes ethniques, faisant référence à des mots d’ordre officiels que des leaders nationaux de communautés ethniques ont donnés à leurs ressortissants. »


 

Gérald Larose

« Ç’a été une gigantesque distraction. […] Sa déclaration m’a consterné. Bien que sociologiquement c’était exact, elle était politiquement et stratégiquement d’une totale impertinence et nous a en plus fait perdre le momentum. »


 

Louise Beaudoin

« Il savait bien qu’en disant ça, ça rendait sa présence comme premier ministre extrêmement difficile. Mais je crois qu’il l’a fait en toute connaissance de cause. Il était décidé. Il n’y avait pas de plan B pour lui. Ce qu’il a dit, il le pensait sûrement. C’est sûr que ça n’a pas aidé pour la suite… Mais je ne l’ai pas accablé, parce que ça venait du fond de lui-même. Sa détermination était de gagner. On perd, on dit ce qu’on pense. »


 

Liza Frulla

« Moi, à Québec, j’habitais l’ancien appartement de René Lévesque, en haut des Joli-Cœur. Et plein de gens — M. Parizeau, M. Bouchard, M. Landry, passaient voir les Joli-Cœur. J’étais en haut, je descendais prendre un verre. Cela pour dire que M. Parizeau, je l’adorais. Alors, ça m’a abasourdie qu’il dise ce qu’il a dit. Et ça m’a fait de la peine, parce que je le connaissais, et que c’est un homme que j’aimais. »

Illustration: Marin Blanc


7. L'après


 

Lisette Lapointe
 

« Après le discours, le garde du corps nous a immédiatement raccompagnés à l’hôtel. Ç’a été la nuit horribilis. La pire nuit de notre vie. Parce qu’il y avait cette douleur, cette peine. »


 

Lucien Bouchard

« Pour moi, c’était la fin de ma carrière politique. Audrey [Best, son épouse] m’a dit : “Tu nous reviens ?” J’ai dit oui, je vais terminer la session à Ottawa, je vais annoncer que je ne vais pas revenir pour l’hiver, et je vais intégrer la pratique du droit à Montréal. C’était ma décision. Mais les rebondissements se sont poursuivis… »


 

Pauline Marois

« Quand je me suis couchée ce soir-là, je me demandais comment reprendre la donne, comment recadrer ce que Jacques Parizeau avait dit pour que nous soyons en mesure de ne pas perdre le rapport de force qu’aurait pu nous donner l’adhésion de la moitié des Québécois à la souveraineté. Le reste appartient à l’histoire. »


 

Jean Charest

« Lucien Bouchard et moi, on s’entend pour dire que le résultat de 1995 s’est réglé à l’élection générale de 1998. La campagne avait mal été pour moi. J’arrivais, et tout ce qui relevait de la politique québécoise ne m’était pas familier. C’est difficile à admettre, mais c’était ça. Or, à la mi-campagne, j’ai décidé de mettre tout l’accent sur une seule chose : pas de référendum. Un seul thème. Le soir de l’élection, ils gagnent la majorité des sièges, mais on a la pluralité des voix. Et ça, c’était le dernier chapitre de 1995. Je pense que Lucien Bouchard a compris ce soir-là qu’il n’y aurait pas de troisième référendum. »
 


 Témoignages recueillis et mis en forme par Guillaume Bourgault-Côté; photos de Jacques Nadeau Le Devoir et archives La Presse canadienne; illustrations par Marin Blanc.

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6 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 24 octobre 2020 04 h 52

    La peur des uns, l’amour des autres

    Pour moi, s'il y a eu quelque chose à comprendre, c'est que trop de gens ont eu peur. Des francophones, des anglophones et des allophones vivant au Québec qui ont craint de se donner un pays bien à eux.

    Et c'est le camp du NON pancanadien qui a tout mis en œuvre pour instaurer cet état d'esprit dans la tête de beaucoup trop de chez nous. Tout comme c'est le camp du NON pancanadien qui a beaucoup dépensé pour nous faire la grande démonstration de son faux amour du peuple québécois.

    Ce qui est le plus triste dans cette histoire qui aurait pu l'être avec un grand H, c'est que trop de Québécois comme les Jean Chrétien et les Jean Charest de ce monde non seulement ont accepté mais ont participé comme organisateurs à ce que tout cela se fasse avec tricherie. Honte à eux!

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 24 octobre 2020 08 h 31

    Souveraineté du Peuple

    Cette histoire c'est pour la souveraineté du pays, en oubliant celle du Peuple. C'est d'abord celle-là
    à laquelle il aufait fallu penser.
    Il n'est pas trop tard.
    Lire les André Larocque, les Roméo Bouchard.

  • Sylvain Fortin - Abonné 24 octobre 2020 22 h 49

    Les représentants du OUI auraient dû contester le résultat puisqu'on se l'ai fait voler.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 25 octobre 2020 10 h 19

    Vérité pas bonne à dire et vérité vraie

    Oui : l'absence de «fair play» du camp du non.

    Oui : l'évidence de l'appui majoritaire de plusieurs groupes ethniques préférant leur pays officiel d'adoption.

    Mais LA vérité : c'est d'abord et avant tout Notre peur collective, Notre manque de confiance pour risquer de devenir ce qu'on pourrait être, comme «des grands», de quitter la cage dorée et confortable en sachant que OUI on ferait des erreurs en essayant, mais que OUI le jeu en valait la chandelle.

    Si les québécois et québécoises, enracinés ici depuis des générations, s'étaient dits OUI par une majorité frôlant le consensus, nous aurions plané par dessus tout ça.

    Nous aurions pu ensuite inclure, convaincre, accueillir les membres des groupes ethniques dans notre vision et notre rêve. Ceux et celles qui auraient préféré la vision et le rêve canadien auraient eu la liberté d'aller vers ce pays. Aujourd'hui, après 25 ans, le Québec et le Canada seraient maintenant sans doute de bons voisins.

  • Patrick Boulanger - Abonné 25 octobre 2020 12 h 05

    Le choix?

    « Vingt-cinq ans après le référendum du 30 octobre 1995, Lucien Bouchard, Jean Charest et d’autres acteurs clés remontent aujourd’hui le fil de cette journée historique où le Québec a choisi de rester à l’intérieur du Canada. » (Le Devoir)?

    Considérant que le camp du OUI a perdu par 54 288 votes et que le camp du NON a triché, peut-on soutenir que « le Québec a choisi de rester à l’intérieur du Canada » en 1995?

    • Sylvain Fortin - Abonné 25 octobre 2020 15 h 42

      Je me disais la même chose sauf que j'utiliserais le mot fraudé plutôt que triché.