Les plafonds de verre brisés de Pauline Marois

Pauline Marois demeure une fière membre du PQ pour qui l’indépendance du Québec est toujours «nécessaire». «Ça peut être un peu long, mais il faut garder espoir», insiste-t-elle.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pauline Marois demeure une fière membre du PQ pour qui l’indépendance du Québec est toujours «nécessaire». «Ça peut être un peu long, mais il faut garder espoir», insiste-t-elle.

Pauline Marois a marqué plusieurs grandes politiques publiques québécoises d’une empreinte indélébile. Elle a jeté les bases du cadre législatif applicable lors d’une urgence sanitaire au tournant des années 2000. La Loi sur la santé publique est, 20 ans plus tard, soumise à l’épreuve de la COVID-19.

L’étendue des pouvoirs à conférer au directeur national de santé publique en temps d’urgence sanitaire a été mûrement réfléchie, souligne l’ex-ministre de la Santé (1998-2001). « Est-ce qu’on donne trop de pouvoir au directeur national de santé publique ? Il peut faire déraper le gouvernement avec tous les pouvoirs qu’on lui donne. En même temps, s’il y a un drame comme une pandémie, peut-être que c’est mieux que ce soit un scientifique, avec toutes les compétences et les connaissances qu’il a, qui prenne des décisions. Ça enlève le fardeau sur les épaules du gouvernement qui pourrait être tiraillé par une décision qui pourrait lui faire mal sur le plan politique », explique-t-elle dans un entretien avec Le Devoir, en prévision de la sortie de sa biographie Pauline Marois, au-delà du pouvoir.

Le gouvernement a tranché : le directeur national de santé publique jouira de « beaucoup de pouvoir ». En mars 2001, elle quittera le ministère de la Santé — où elle a côtoyé le Dr Richard Massé et le « comique » Dr Horacio Arruda — pour prendre la barre du ministère des Finances.

Son successeur, Rémy Trudel, déposera le projet de Loi sur la santé publique en juin 2001. L’Assemblée nationale l’adoptera avant la fin de l’année.

En 30 ans de vie politique, Pauline Marois a brisé son lot de plafonds de verre à l’intérieur de l’État québécois. Elle a assumé le plus de fonctions ministérielles de l’histoire politique québécoise, acceptant les « compromis », mais refusant toute « compromission ». « Un jour, sait-on jamais, peut-être qu’un homme fera la même chose. Permettez-moi d’en douter », a déclaré le premier ministre Jean Charest après l’annonce de son départ au printemps 2006. À ce moment-là, il ignorait que Pauline Marois remonterait sur la scène politique, à titre de chef du Parti québécois à l’été 2007, et parviendrait à se hisser au sommet de l’État québécois, en 2012.

« Quand on a le privilège d’occuper un poste de pouvoir, il arrive qu’on désire attacher son nom à un grand projet qu’on croit essentiel. Moi, c’est cette stratégie [en matière d’électrification des transports] que j’aurais aimé laisser en héritage », écrit et dit l’ex-première ministre dans sa biographie papier et audio.

C’est le référendum qui nous a fait battre. Ce n’est pas la Charte [des valeurs québécoises].

En 18 mois, le gouvernement minoritaire parvient notamment à annuler la hausse des droits de scolarité décrétée par l’équipe de Jean Charest, à limiter les contributions individuelles aux partis politiques en échange d’un rehaussement du financement public, à tourner le dos au nucléaire, à lancer le projet de cimenterie à Port-Daniel–Gascons et à participer à l’exploration du pétrole enfoui dans le sol de l’île Anticosti. Il échoue cependant à instaurer un programme d’assurance autonomie, qui aurait pris la forme d’une allocation permettant d’acheter des services professionnels ou de l’aide domestique, et à convaincre l’Assemblée nationale de renforcer la Charte de la langue française et d’adopter la Charte des valeurs québécoises.

Le pouvoir glisse des mains de Pauline Marois au printemps 2014. « C’est le référendum qui nous a fait battre. Ce n’est pas la Charte [des valeurs québécoises] », souligne Mme Marois.

L’arrivée du chef d’entreprise Pierre Karl Péladeau dans les rangs du PQ en brandissant le poing « pour le pays » a nourri les espoirs de certains et attisé les craintes d’autres de voir un gouvernement péquiste tenir un troisième référendum sur l’indépendance du Québec. Pauline Marois a par la suite répondu avec candeur aux questions des journalistes sur les contours que prendra le pays du Québec — sa monnaie, son dispositif de défense, etc. « Je suis embarquée dans le jeu. Je n’aurais pas dû. « On n’a jamais été capable de remettre le couvercle sur la marmite à partir de là », affirme l’ancienne première ministre.

Encore « beaucoup » à donner

« Ma peine dort en moi, intacte », écrit-elle six ans et demi après sa défaite électorale. « Je pense que j’avais encore beaucoup à offrir aux Québécois. »

La douleur de perdre au profit d’un adversaire ayant soutenu que les employés d’une usine devaient apprendre l’anglais au cas où un contremaître anglophone passerait était grande. « Je ne comprends pas que les Québécois l’aient élu. Je n’ai jamais compris ça », laisse-t-elle tomber avant d’ajouter. « Je le comprends, je le comprends, mais sur cette base-là, ça n’a pas de bon sens. »

La « colère » de voir les programmes portant sa signature ou celle des gouvernements péquistes diminués ou encore effacés au nom de la rigueur budgétaire par l’équipe de Philippe Couillard s’est ajoutée à la tristesse. « Ç’a coûté tellement cher les surplus. »

Pauline Marois s’est réjouie de voir la Coalition avenir Québec préférée au PLQ lors des élections générales de 2018. « Ça m’a fait du bien parce que j’étais tellement désespérée des politiques de monsieur Couillard. Il a tellement nui au Québec. […] Le gouvernement Couillard a été d’une insensibilité incroyable, condamnable à tous égards [pour avoir] coupé partout, partout ! » lance-t-elle.

Pauline Marois demeure une fière membre du PQ pour qui l’indépendance du Québec est toujours « nécessaire ». « Ça peut être un peu long, mais il faut garder espoir », insiste-t-elle. Cela dit, Pauline Marois est « malheureuse » de l’absence de femmes dans la course à la direction du PQ. « J’aurais pu me présenter », lance-t-elle à la blague, après avoir noté être plus jeune que les prétendants à la Maison-Blanche, Donald Trump et Joseph Biden.

D’ici au retour du PQ derrière les commandes de l’État québécois, « qu’une formation politique comme la CAQ puisse à tout le moins nous empêcher de reculer et nous permette d’avancer dans certains domaines où c’est important pour ce que nous sommes comme peuple, bien je me dis : merci ».

À l’écart, Pauline Marois observe encore « un peu » de sexisme sur la colline parlementaire. Les femmes font toujours les frais d’un « double standard » tenace, dit-elle. Elle cite en exemple la controverse suscitée par l’emploi du mot « docile » pour décrire les Québécois respectant les règles en temps de COVID-19 par la vice-première ministre Geneviève Guilbault. « Elle a dit un mot inadéquat. Dubé en a fait beaucoup plus dernièrement. On le lui a reproché, mais pas autant qu’à elle », juge-t-elle.

De 1981 à 2014, Pauline Marois a encaissé des coups. La femme, qui a été auréolée du titre de « Dame de béton » par le chroniqueur Stéphane Laporte, invite les jeunes à l’imiter et à embrasser le service public. « Le service public, ça vaut la peine. Vous pouvez faire la différence dans la vie des gens. »

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