La loi 21 «renforce le racisme systémique», disent des militants

Des dizaines de personnes ont assisté à un point de presse, pancartes et banderoles à la main pour certains, devant les bureaux montréalais du premier ministre François Legault.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Des dizaines de personnes ont assisté à un point de presse, pancartes et banderoles à la main pour certains, devant les bureaux montréalais du premier ministre François Legault.

Depuis son adoption il y a un an, la Loi sur la laïcité de l’État a directement contribué au racisme systémique qui sévit au Québec, ont dénoncé en chœur dimanche militants, enseignants et citoyens réunis à Montréal. Interpellant le premier ministre François Legault, leur message se voulait limpide : la contestation est loin d’être terminée.

« La loi 21 entretient et renforce le racisme systémique », a lancé à la foule Hanadi Saad, présidente et fondatrice de l’organisme Justice Femme. L’interdiction du port de signes religieux à certains employés de l’État (dont les enseignants) a surtout affecté des « minorités visibles déjà racisées », a-t-elle fait valoir avant d’être chaudement applaudie.

Plusieurs dizaines de personnes se sont rassemblées pour protester contre la pièce législative controversée, à l’avant-veille du premier anniversaire de son adoption sous bâillon. La foule s’est massée devant les bureaux montréalais de François Legault, au centre-ville.

Pancartes et banderoles à la main pour certains, tous ont répondu à l’appel lancé par le comité Non à la loi 21, formé notamment de la Coalition Inclusion Québec qui mène une fronde en cour présentement. Les intervenants invités — essentiellement des femmes — ont tour à tour exigé au micro l’abrogation de cette loi « discriminatoire » qui a créé « deux classes de citoyens ».

« La loi 21 ne protège pas l’identité québécoise, elle est créée pour faire du profilage religieux et racial », surtout envers les femmes musulmanes, a dit Hanadi Saad. À ses yeux, il ne fait aucun doute que cette loi « renforce » l’islamophobie au Québec, et elle en veut pour preuve des chiffres inquiétants récoltés par son organisme.

Au cours de la dernière année, Justice Femme a recensé plus de 300 cas d’incidents et de crimes haineux visant des femmes voilées. Ces actes vont de propos méprisants tenus en public ou en ligne à du harcèlement au travail, en passant par des agressions physiques dans les transports en commun. La quasi-totalité d’entre eux n’ont pas été signalés à la police, car les victimes « ne font plus confiance au système », a soutenu Mme Saad.

Une cinquantaine d’enseignantes portant le hidjab se sont également fait discriminer à l’embauche par des commissions scolaires de la grande région de Montréal, soutient l’organisme, qui promet de déposer des plaintes à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ).

La loi 21 ne protège pas l’identité québécoise, elle est créée pour faire du profilage religieux et racial

 

De plus, une trentaine de femmes portant le voile ont carrément fait une croix sur le métier d’enseignante. Du côté des garderies — dont le personnel n’est pas visé par la loi 21 —, une quinzaine d’éducatrices voilées ont été recalées en entrevue parce qu’ellesrefusaient de retirer leur hidjab au travail, avance Justice Femme.

« Je ne peux pas croire que je doive encore me battre pour faire comprendre qu’il n’est pas question que j’abandonne mon rêve pour apaiser de fausses craintes », s’est insurgée Ichrak Nourel Hak, une étudiante en enseignement fraîchement diplômée. Celle qui réclame le droit d’exercer son métier s’est d’ores et déjà tournée vers les tribunaux.

En plus d’être « discriminatoire », la loi 21 est « sexiste », a renchéri Bouchera Chelbi, enseignante dans une école de Montréal. « Notre gouvernement se veut le champion des droits des femmes, mais pas des Québécoises qui n’ont pas la même façon de penser que lui », a-t-elle fait valoir.

De son côté, Bochra Manaï, figure connue des opposants à la loi 21, regrette que la fonction publique ne puisse jouer l’un de ses rôles élémentaires : l’intégration. L’interdiction du port de signes religieux nous prive de talents, déplore-t-elle, alors que les organismes publics manquent cruellement d’employés issus de la diversité — 26 000, tranchait un rapport de la CDPDJ dévoilé la semaine dernière.

« Évolution tranquille »

Les références faites dimanche au mouvement contre le racisme et la brutalité policière qui secoue la planète, ravivé par la mort de George Floyd aux États-Unis, furent nombreuses. Et souvent l’occasion d’écorcher au passage François Legault, qui a refusé jusqu’ici de reconnaître qu’il y a du « racisme systémique » au Québec.

Dire que c’est là une réalité ne voudrait pas de facto dire que les Québécois sont racistes, a expliqué l’enseignante Bouchera Chelbi. Au contraire, cela ouvrirait plutôt la voie « à éradiquer le racisme », a-t-elle dit, avant d’ajouter : « reconnaître que la loi 21 est discriminatoire envers des minorités religieuses et sexiste envers certaines femmes ouvrira la voie au changement ».

« On ne peut pas attendre une évolution tranquille. Les communautés autochtones, noires, les minorités religieuses ne peuvent pas attendre une évolution tranquille », a soutenu quant à elle la militante pour les droits de la personne Ève Torres, en référence aux propos récents de M. Legault.

Selon lui, une « évolution tranquille » voudrait dire « qu’il faut que le Québec évolue, de la même façon qu’on a évolué pour que les francophones retrouvent leurs droits, pour que les femmes retrouvent leurs droits ». « Il est temps qu’on lutte contre le racisme, qu’il y ait une évolution plus rapide de ce côté-là », avait-il ajouté lundi dernier, promettant un plan pour bientôt.

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