Des courses à la chefferie et… au financement

La capacité d’aller chercher du financement est cruciale dès le début du processus d'une campagne électorale.
Photo: Sébastien Thibault La capacité d’aller chercher du financement est cruciale dès le début du processus d'une campagne électorale.

Hôtels, déplacements, objets promotionnels, conseillers : même si elles sont souvent peu visibles, les dépenses sont nombreuses pour les candidats d’une course à la direction d’un parti politique — sans compter les frais d’inscription fixés par le parti. Le financement devient ainsi une part importante de toute campagne. Éclairage.

Que fait-on lorsqu’on mène une campagne pour devenir chef d’un parti politique au Québec ? On dort chez le militant, essentiellement.

« J’ai presque toujours fait ça », se rappelle Jean-François Lisée en parlant de la campagne à la direction du Parti québécois qu’il a gagnée en 2016. Et Dominique Anglade fait ça aussi, indique une source de l’équipe de la candidate à la chefferie du Parti libéral du Québec.

C’est un détail, mais qui rappelle qu’une campagne au leadership coûte cher. Et comme toute dépense doit être remboursée par des dons, le moindre dollar a son importance. Au Québec, un électeur peut donner un montant maximum de 500 $ pour financer une course à la chefferie. Il est certes permis pour un candidat de faire un emprunt, mais il doit le rembourser de la même façon.

On économise donc là où c’est possible, pour éviter notamment de terminer la course dans une situation similaire à celle de Pierre Karl Péladeau. L’ex-chef du PQ traîne encore aujourd’hui une dette de 135 000 $ pour la course de 2015. Cet argent est le sien, mais la Loi électorale indique qu’une dette non remboursée après 36 mois par des dons légaux est considérée comme une contribution non conforme à sa propre campagne — une disposition que M. Péladeau conteste devant les tribunaux.

Plusieurs candidats à la direction du Parti libéral du Canada avaient eu le même problème après la campagne de 2006. Endettés, ils ont fait face à un défi de taille : qui veut faire un don à un candidat défait ? Et dans le cas de M. Péladeau : qui veut financer à rebours la campagne d’un milliardaire qui n’est plus en politique ?

« Avec le resserrement des règles de financement au provincial, on a peu réfléchi aux conséquences pour les courses à la direction, estime Marc-André Bodet, politologue à l’Université Laval. Un parti politique qui perd une élection peut se refaire avec le financement politique. Un candidat qui a perdu une course au leadership doit tout repayer par des dons. Ce n’est pas évident. »

Leçon : gérer

« La leçon, pour nous, c’est qu’on ne dépense pas l’argent qu’on n’a pas, indique l’équipe de Dominique Anglade. On sait que c’est difficile de compléter son financement quand la course est terminée. »

Pour gérer cette question, la candidate a un « comité des finances » qui se réunit chaque semaine, ajuste le budget prévisionnel et révise l’efficacité des dernières dépenses. Maxime Bernier, qui a terminé deuxième dans la course à la direction du Parti conservateur en 2017, avait une approche semblable.

« On fonctionnait un peu comme une petite entreprise, dit-il en entretien. J’avais six ou sept personnes à temps plein et des gens responsables du financement partout au pays. Ils avaient des objectifs précis de levée de fonds et on faisait le suivi chaque semaine. » Ce fut efficace : de cocktails en dons en ligne, sa campagne a permis d’amasser quelque 2,7 millions de dollars.

« L’argent demeure le nerf de la guerre dans une course à la chefferie, relève Éric Montigny, collègue de M. Bodet à l’Université Laval. C’est vrai qu’il y a une distinction à faire avec les États-Unis [où un candidat peut essentiellement payer sa campagne]. L’influence de l’argent n’est pas la même. Mais ça demeure un facteur important » qui modèle les courses.

Prix d’entrée

La capacité d’aller chercher du financement est cruciale dès le début du processus : les partis politiques fixent un prix d’inscription qui écrème déjà les ambitions. « On va chercher un équilibre entre l’ouverture à différents candidats et le sérieux des candidatures », note M. Montigny.

D’une campagne à l’autre, et d’un parti à l’autre, ce seuil initial varie considérablement. Le Parti conservateur du Canada (PCC) avait fixé à 50 000 $ les droits d’inscription en 2017… et s’est retrouvé avec plus d’une douzaine de candidats. Cette année, le parti exige 200 000 $ de la part des prétendants (plus un dépôt remboursable de 100 000 $). Cet argent doit aussi être financé par des dons : au fédéral, la limite est de 1625 $ par année par électeur, et tout candidat peut fournir 25 000 $ à sa campagne.

« Il s’agit d’un processus conçu pour mettre à l’épreuve les capacités organisationnelles du prochain chef », disait Dan Nowlan, coprésident du comité organisateur. « Ils ont poussé loin la philosophie de l’écrémage », estime Maxime Bernier en observant les règles adoptées par son ancien parti. Elles favorisent selon lui les candidats « qui ont déjà un réseau ayant la capacité de lever beaucoup d’argent, qui ont une réputation nationale et qui ont des idées déjà connues. »

En 2012, le Nouveau Parti démocratique avait fixé à 15 000 $ le prix d’entrée : on a doublé le montant pour la course suivante, en 2017. Au Parti libéral du Québec, le prix de la course 2020 est le même qu’en 2013 : 50 000 $. Le Parti québécois avait opté en 2014 et en 2016 pour des dépôts de 20 000 $.

Plafond de dépenses

Outre le prix d’entrée, le plafond des dépenses autorisées a aussi une incidence sur le type de course qui se déploiera. C’est aux partis politiques d’en établir un… et ils le font avec des critères visiblement très différents les uns des autres.

Au fédéral, où il faut ratisser le pays d’est en ouest, le NPD avait fixé le plafond à 500 000 $ en 2012… soit moins que le Parti libéral du Québec l’année suivante pour la course qui a couronné Philippe Couillard. Le NPD a autorisé jusqu’à 1,5 million de dollars de dépenses en 2017, alors que les libéraux fédéraux avaient permis un peu moins d’un million en 2013.

À cet égard, le Parti conservateur propose un plafond qui n’en est pas vraiment un : à 5 millions (cette année comme en 2017), c’est largement plus que la capacité de financement d’un candidat. Depuis 15 ans, seul le libéral Bob Rae a réussi à amasser 3 millions pour une course au leadership.

En règle générale, rares sont ceux qui s’approchent du plafond des dépenses (ce qui témoigne aussi de leur capacité de financement) : Justin Trudeau, Philippe Couillard et Thomas Mulcair l’ont fait. Mais Jagmeet Singh (NPD) et Andrew Scheer (PCC) ont gagné leurs courses en 2017 avec un million chacun, loin en deçà du maximum possible. Et à Québec, Jean-François Lisée a dépensé trois fois moins que Pierre Karl Péladeau pour être élu chef. La preuve étant que tout est relatif.

« C’est vraiment beaucoup de travail, dit aujourd’hui M. Lisée en parlant du financement. Mais c’est un test de ta capacité à avancer dans la course. » Et quant aux contraintes qui viennent avec les règles en place, M. Lisée y a vu du bon. « Tu essaies de dépenser le moins possible et ça donne quelque chose de très convivial. J’ai même des députés en région qui appuyaient un autre candidat, mais qui m’ont dit de venir dormir chez eux… »