Un sondage met en lumière le clivage linguistique autour de la question de la laïcité

Une manifestation contre le projet de loi 21 sur la laïcité a été tenue au mois d'avril dernier.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une manifestation contre le projet de loi 21 sur la laïcité a été tenue au mois d'avril dernier.

Les anglophones et les allophones du Québec seraient plus ouverts que les francophones aux minorités religieuses, révèle un nouveau sondage mené par Léger. Celui-ci met plus largement en lumière l’existence d’un clivage linguistique net autour de la question de la laïcité.

Ce fossé se mesure d’abord dans l’appui aux objectifs du projet de loi 21 (PL21). Car là où 65 % des francophones soutiennent l’interdiction du port de signes religieux pour les policiers, les gardiens de prison et les juges (qui ne sont pas visés directement par le PL21), moins du quart des anglophones (23 %) et des allophones (18 %) pensent de même.

Et si 69 % des francophones sont d’accord avec l’idée d’interdire aux enseignants des écoles publiques le port de signes religieux, seuls 23 % des anglophones et 22 % des allophones sont dans le même camp. Le corollaire : plus des deux tiers des non-francophones sont opposés à l’intention du gouvernement Legault en ce sens.

La ligne de fracture entre francophones et non-francophones s’étend partout dans ce deuxième volet du sondage commandé par l’Association d’études canadiennes (dirigée par le chercheur Jack Jedwab) et le Quebec Community Groups Network (QCGN). Ce dernier est opposé au projet de loi et sera aux côtés des commissions scolaires anglophones dans le combat juridique qui s’annonce autour du PL21.

 
69%
des francophones sont d’accord pour interdire aux enseignants le port de signes religieux, tandis que seulement 23 % des anglophones et 22 % des allophones partagent cette opinion.

Le QCGN a demandé à Léger qu’elle mène son coup de sonde en ajoutant un suréchantillonnage de 563 répondants non francophones (379 anglophones et 184 allophones), question de mieux mesurer le positionnement de ceux-ci par rapport au PL21. Même en considérant l’impact des marges d’erreur théoriques, les résultats sont tranchés.

Inconfort

Ils soulignent notamment que l’inconfort que semblent ressentir plusieurs francophones par rapport aux religions minoritaires est bien moindre chez les anglophones.

Le sondage indique par exemple que 22 % des francophones ont une « opinion positive » du hidjab, mais que celui-ci est bien perçu par 46 % des anglophones et par 52 % des allophones. Même situation pour la kippa (31 % d’opinion positive chez les francophones, et 60 % chez les anglophones).

Cet écart de perception existe aussi quand on demande aux répondants s’ils ont une opinion positive des musulmans (32 % de francophones ont dit oui, contre 56 % d’anglophones) ou des juifs (52 % de francophones, 75 % d’anglophones).

Là où 69 % des francophones disent être opposés au port de signes religieux par les élus, une proportion similaire de non-francophones pense précisément le contraire.

Autre marqueur de distinction : 54 % des francophones estiment que leur « mode de vie est menacé par la présence d’immigrants issus de minorités religieuses », alors que 61 % des anglophones répondent « non » à la même question.

Terrain

Au début avril, le gouvernement avait dévoilé un autre sondage Léger (en format PDF ici) — commandé cette fois par la Coalition avenir Québec — et qui concluait que 43 % des non-francophones soutenaient qu’on « devrait interdire les signes religieux pour les personnes en autorité ».

Cette apparente contradiction avec les résultats dévoilés jeudi peut être attribuée au volume de répondants ou à la précision et à l’ordre des questions. Mais pour le président du QCGN, Geoffrey Chambers, le dernier sondage « donne un portrait assez exact de ce que [son organisme] entend sur le terrain », contrairement au sondage que la CAQ avait brandi.

Selon M. Chambers, le fait que les non-francophones forment une population concentrée en zone urbaine et plus « liée au reste du Canada » peut expliquer les différences de perception. Le QCGN demande en tous les cas au gouvernement « de revoir sa décision d’adopter une législation qui créera des profondes divisions au Québec ».

Le sondage, dont Le Devoir rapportait le premier volet samedi, a été mené en ligne auprès de 1212 Québécois entre le 3 et le 7 mai. L’ensemble des données des deux volets a été pondérée pour que l’échantillon soit représentatif.

Comme le sondage a été mené en ligne (non probabiliste), il ne comporte pas de marge d’erreur officielle.


Cliquez ici pour télécharger la méthodologie du sondage mené par Léger.
52 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 23 mai 2019 22 h 41

    «Les anglophones et les allophones du Québec seraient plus ouverts que les francophones face aux minorités religieuses»



    Toutefois, depuis le XIXe siècle, tous les mouvements racistes et ségrégationnistes canadiens ont émergé et ce sont confinés dans le ROC…

    À ce que je sache, il n'y a jamais eu de succursale de la chaîne «White-Lunch» au Québec.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 24 mai 2019 08 h 08

      Société distincte

      Le dernier sondage Léger répond à une demande provenant de Jack Jedwab de l’Association for Canadian Studies et Geoffrey Chambers du Quebec Community Group Network. Le premier a jadis été directeur exécutif du Canadian Jewish Congress. Le second est très impliqué dans la communauté anglophone de Montréal. On pourrait presque dire que ce sondage est commandité par des lobbies.

      Essentiellement, le sondage nous dit que les québécois francophones voient les choses très différemment des anglophones et des allophones. Quoi de neuf ? Y a-t-il quelqu’un de surpris?

      Il n’y a pas si longtemps un tel résultat aurait répandu la honte dans plusieurs chaumières québécoises. De gauche à droite, on s’excuserait auprès de la terre entière de notre vision de société : laïque, égalitaire et accueillante pour tous, à condition qu’ils veuillent s’y intégrer selon nos règles, comme d’autres sociétés font ailleurs sur la planète.

      Mon souhait le plus cher serait que la honte fasse place à la fierté et à la confiance que nous cheminons dans la bonne direction en tant que peuple. C’est sa volonté qui s’exprime dans l’appui massif à cette loi 21. Ces lobbies n’y pourront rien.

    • Céline Delorme - Abonnée 24 mai 2019 09 h 03

      J'en ai assez de lire dans le Devoir que les anglophones sont "plus ouverts" envers les minorités religieuses que les francophones.
      Les anglohones nagent dans la culture britannique et Etats Unienne où la religion a encore un pouvoir politique important, donc ils trouvent cela normal.
      Le Royaume Uni et les Etats Unis sont-ils des pays si parfaits? Est-ce que le racisme et les inégalités sociales sont éliminées dans ces pays, pour qu'on admire tellement leurs systèmes?
      Par contre, les francophones, y compris nos nombreux concitoyens d'origine du Maghreb se méfient des pouvoirs religieux dans l'Etat.
      Ça ne veut pas dire que les anglos sont plus "ouverts" en général, et que les francos seraient racistes. Ce sont deux façons de voir le monde qui peuvent se respecter l'une et l'autre.
      Comme le dit si bien Boucar Diouf dans sa chronique du 18 mai 2019: Citation:
      "Contrairement à la France, le Royaume-Uni porte en lui une bonne dose de théocratie. La reine Élisabeth n’est pas seulement un monarque, elle est aussi chef de l’Église et incarne une sorte de représentante de Dieu dans son pays. Dans la Chambre des lords siègent aussi 25 archevêques et évêques qui participent à l'élaboration des projets de loi."

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 24 mai 2019 09 h 03

      Quand l’on cherche la source de l’opposition entre ces deux visions du vivre-ensemble, il faut revenir à ces fondamentaux culturels. Ainsi, les heurts entre une vision portée par une majorité de Québécois francophones et une vision soutenue par les anglophones et allophones en découlent.

      Ce débat renvoie à l’importance qu’une culture accorde aux normes de son groupe d’appartenance qui peut être mesurée à l’aide de l’échelle individualisme-collectivisme. On peut en résumer ainsi les caractéristiques majeures: la dimension « collectiviste » décrit des personnes se définissant à partir d’éléments ou d’aspects d’un groupe d’appartenance, alors que la dimension « individualiste » décrit des individus se référant à des définitions centrées sur eux, indépendantes de leur appartenance à un groupe. Chez les « collectivistes », le comportement social s’explique par les normes et la perception des devoirs et obligations, alors que chez les « individualistes » le comportement social est mieux expliqué à partir d’attitudes personnelles. De nombreuses études ont relevé ces différences dont plus particulièrement celles menées par Grabb et Curtis publiées dans une monographie intitulée “Region apart : the Four Societies of Canada and the United States” (Oxford University Press, 2010). Celle-ci révèle qu’au Québec les francophones se distinguent de leurs voisins américains et canadiens-anglais en étant plutôt collectivistes alors que les anglophones présentent un profil « individualiste » générant des différences marquées au niveau des valeurs et des attitudes. Il ne faut alors pas se surprendre que si les francophones se montrent plus ouverts dans les manifestations privées, aux différences par rapport au groupe, plusieurs d’entre eux s’offusquent toutefois quand les normes du groupe sont perçues comme étant altérées par ces manifestations. Pour plus d'explications, lisez les résultats d'une étude utilisant cette échelle menée en 2012 au Québec https://bit.ly/30EamKF

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 mai 2019 10 h 13

      Les anglophones ont tort. Il ne faut jamais reculer devant l'obscurantisme et la barbarie. Un jour quand l'intégrisme dérape, les anglophones du Canada vont regretter leur complaisance avec le fascisme islamiste.
      Voici ce qui se passe à Birmingham en Angleterre à cause des Groupuscules islamistes «600 pupils reportedly withdrawn from Birmingham School as protesters announce, ‘God created women for men’s pleasure’» https://humanism.org.uk/.../600-pupils-reportedly.../

    • Céline Delorme - Abonnée 24 mai 2019 13 h 01

      ATTENTION
      Le Devoir a changé son titre, sans le mentionner:
      Titre original sur l'édition papier:
      "La fracture linguistique: les anglophones seraient plus ouverts que les francophones aux minorités religieuses."

      Avec ce changement non mentionné, certaines opinions peuvent paraitre bizarres.

    • Claude Bariteau - Abonné 24 mai 2019 14 h 06

      Les auterus parlent d'une fracture. Elle existe. Ce sondage et les clivages qui en ressortent sont connus. Ce qui me frappe plutôt est l'appui de près de 23% d'Anglo-québécois et de 22% d'allo-québécois au refus du port de signes religieux. Comme ces Québécois et Québécoises représentent environ 23% de la population, il ressort que leur position minimise cette fracture.

      Quant à l'interprétation de ce clivage, M. Cotnoir en fait une analyse porteuse. Il faudrait ajouter un élément. Tout groupe minoritaire a tendance à vouloir se protéger et se protéger a pour incidences, dans un Canada qui prône le multiculturalisme, d'être tenté de se coiffer de ce chapeau, ce qui avec la révolution tranquille n'était pas un couvre-chef valorisé. Aujourd'hui, il l'est et la tentation de le porter est plus grande. À la lumière de ce sondage, je dirais qu'elle ne l'est pas tant que ça.

  • Diane Gélinas - Abonnée 23 mai 2019 23 h 34

    Geoffrey Chambers et Greta Taylor Chambers

    Le président du QCGN, Geoffrey Chambers aurait-il un lien familial avec la journaliste Gretta Chambers, née Taylor, soeur de Charles Taylor ?
    Décédée en 2017 à 90 ans, madame Chambers a été la première femme à occuper le poste de chancelière émérite de l’université McGill entre 1991 et 1999.

  • Pierre Beaulieu - Abonné 23 mai 2019 23 h 57

    C'est certain !

    Les Québécois constituent une société distincte avec des valeurs distinctes de celles de nos compatriotes canadiens, sur nombre de sujets, dont les valeurs religieuses.
    Nos concitoyens du reste du Canada n'ont pas connu un équivalent de la Révolution tranquille qui, pour un large pourcentage d'entre nous, impliquait le rejet de la religion devenue oppressante.
    D'autre part, nous n'avons jamais réellement vécu au Québec le rayonnement de la diversité religieuse que permet la religion protestante.
    La religion n'est pas la seule valeur qui nous distingue, il y en a d'autres comme l'importance prêtée à la sexualité, l'aisance devant la violence, les valeurs militaires, l'importance de l'économie dans la vie des gens et beaucoup d'autres.
    Pour ce qui est du projet de loi 21, les Québécois de souche et beaucoup d'autres sont d'avis que c'est au gouvernement québécois de trancher au nom des Québécois qui désirent intégrer beaucoup de migrants avec leurs valeurs, pourvu qu'ils respectent les valeurs québécoises, valeurs exprimées dans le système établi québécois.

  • Jérémy Champagne - Abonné 24 mai 2019 01 h 35

    L'objectivité des chiffres...

    En gros, on demande aux anglophones s'ils sont d'accord ou non avec les méchants francophones racistes, dans le cadre d'un sondage commandé par un monsieur qu'on sait aussi ouvert aux francophones que pouvaient l'être Mordecai Richler, Howard Galganov, ou le seigneur Durham lui-même. Comment Le Devoir peut-il relayer un tel sondage (non probabiliste) et ainsi lui attribuer une quelconque valeur, dans un contexte d'exacerbation inouïe des tensions entre francos et anglos ? Je pense, notamment, à la décision récente du ministère de l'éducation concernant trois écoles d'English Montreal...

    • Clermont Domingue - Abonné 24 mai 2019 09 h 02

      Pourquoi s'en émouvoir? Ce n'est pas la première fois que les Anglophones ne sont pas d'accord avec nous et ce n'est pas la dernière fois que les Allophones seront du bord des Anglos... Nous sommes encore majoritaires au Québec. Affirmons-nous sans pleurnicher et nous serons plus respectés.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 24 mai 2019 04 h 32

    Évidemment!

    Quelle conclusion tirer de ce texte, sinon qu'il est évident que nos valeurs varient, tout comme notre histoire et le contexte social dans lequel nous vivons. Pourquoi toujours parler de fracture, de différence et de séparation? Pourquoi toujours nous isoler: les francophones d'un côté, comme si nous formions un bloc monolithique, les anlophones et les autres formant l'autre bloc? Entre francophones il y a des différences! Entre anglophones, il doit bien y avoir des différences, non? Il en est de même entre les communautés culturelles et religieuses. Ne pourrait-on pas essayer de voir ce qui pourrait nous unir plutôt que ce qui nous sépare? Ne pourrait-on pas avoir un projet de société commun et solide avec de bonnes bases, plutôt que de vouloir s'acharner à conserver des vestiges du passé qui empêchent l'avenir de prendre place? À ce que je sache, s'il y a un mot qui est parfaitement bilingue, qui s'écrit de la même façon en anglais ou en français, c'est bien le mot RESPECT. Cependant, a-t-il vraiment la même signification? Je me le demande sincèrement...

    • Gilberte Raby - Abonnée 24 mai 2019 08 h 28

      Des différences entre Anglophones? Il y en a entre anglophones montréalais et anglohones du reste du Québec, qui n'existent pas pour les montréalais.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 24 mai 2019 09 h 19

      Le respect se mérite. À commencer par le respect de soi.