Les fronts qui s’ouvrent pour la CAQ

L'engagement de mettre en place un test des valeurs et de français pour les immigrants cristallise à lui seul la plupart des défis en immigration qu’aura à affronter le nouveau gouvernement caquiste.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L'engagement de mettre en place un test des valeurs et de français pour les immigrants cristallise à lui seul la plupart des défis en immigration qu’aura à affronter le nouveau gouvernement caquiste.

Le gouvernement caquiste aura fort à faire en matière d’immigration, d’éducation, de santé et dans ses rapports avec Ottawa. Aperçu.

Réduire l’immigration et imposer un test des valeurs 
Le test des valeurs et de français pour les immigrants qui auront trois ans pour les réussir et devenir « des Québécois ». À lui seul, cet engagement du premier ministre désigné cristallise la plupart des défis en immigration qu’aura à affronter le nouveau gouvernement caquiste. À commencer par une négociation avec le gouvernement fédéral, qui, n’en déplaise à François Legault, détient tous les pouvoirs en matière de droit de sol.

Ottawa voudra-t-il payer la facture des services de santé et d’éducation des immigrants qui échoueraient à ces tests, comme le souhaite M. Legault ? Acceptera-t-il de rouvrir l’entente sur l’immigration pour permettre la modification des critères d’octroi du Certificat de sélection du Québec ? Les principaux ministres fédéraux responsables de ces dossiers se sont jusqu’ici faits avares de commentaires.

Cette proposition de tests aux immigrants, qui est au coeur de la plateforme de la CAQ, découle d’une autre idée phare : celle de faire passer de 50 000 à 40 000 le nombre de nouveaux arrivants que le Québec va recevoir dès 2019.

« En prendre moins pour en prendre soin », a martelé François Legault pendant la campagne, estimant que la province n’avait actuellement pas la capacité de bien intégrer tous ceux qu’elle accueille. Or, cette réduction des cibles d’immigration pourrait bien ouvrir un autre front : celui avec les entrepreneurs et les gens d’affaires qui s’inquiètent d’un éventuel ralentissement de l’économie dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre.

Au-delà de ces défis, le principal demeure celui de choisir un ministre de l’immigration compétent, qui comprend bien les enjeux et le système. Le nom de Benoit Charette, ex-employé de la délégation générale du Québec à Mexico et porte-parole notamment des relations internationales et de la Francophonie, circule. Également celui de Nathalie Roy, l’actuelle porte-parole de la CAQ en immigration.

Plus de maternelles 4 ans et abolition des élections scolaires
Le milieu de l’éducation retient son souffle devant les promesses de réforme de la Coalition avenir Québec (CAQ), qui a remporté un mandat majoritaire au scrutin de lundi. Deux des engagements phares du parti de François Legault, l’élargissement des maternelles 4 ans et l’abolition des élections scolaires, soulèvent de l’inquiétude dans le réseau.

Les commissions scolaires souhaitent que le premier ministre désigné fasse comme les libéraux il y a trois ans et qu’il renonce à sa réforme en profondeur de la gouvernance du réseau. La CAQ s’est engagée à éliminer les élections — dont le taux de participation est de moins de 5 % chez les francophones — et à transformer les commissions scolaires en simples centres administratifs.

« M. Legault a dit qu’il ne veut pas rebrasser les structures. On espère qu’il ne touchera pas à nos commissions scolaires, qui sont cruciales pour les communautés anglophones », dit Russell Copeman, directeur général de l’Association des commissions scolaires anglophones du Québec, qui représente 100 000 élèves dans 340 écoles.

La mobilisation des Anglos avait fait dérailler le coup de barre contre les commissions scolaires promis par le gouvernement Couillard. La gestion du réseau scolaire fait partie des droits des minorités garantis par la Charte canadienne des droits et libertés, avait fait valoir la communauté anglophone.

Les gestionnaires du réseau souhaitent aussi que François Legault mette la pédale douce dans l’implantation proposée des maternelles 4 ans. La Commission scolaire de Montréal (CSDM) n’a tout simplement pas l’espace pour ces milliers de tout-petits : il faudrait aménager 477 classes, soit l’équivalent de 23 écoles, souligne Catherine Harel Bourdon, présidente de la CSDM.

« J’ai senti un ton qui changeait un peu dans la conférence de presse du nouveau premier ministre aujourd’hui [mardi]. Il a parlé de dépistage pour avoir un impact auprès des enfants de 4 ans. Il ne fera pas nécessairement d’un coup l’implantation de la maternelle 4 ans. »

Le salaire des médecins et la charge de travail des infirmières
Les résultats étaient encore chauds lundi soir que la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) envoyait déjà un communiqué pour assurer le nouveau gouvernement de sa « collaboration » et mettre en avant ses bons coups récents. La fédération s’est aussi dotée, tout dernièrement, d’un nouveau directeur des communications qui a déjà oeuvré au sein du cabinet de l’ex-premier ministre libéral Jean Charest.

Rappelons que, pendant la campagne, François Legault a dit vouloir aller chercher 1 milliard de dollars dans les poches des spécialistes annuellement. Mardi déjà, le ton s’était adouci : M. Legault a affirmé vouloir attendre les résultats de l’étude comparative en cours entre les spécialistes du Québec et du reste du pays pour rouvrir l’entente avec la FMSQ, comme il l’a promis. Confrontation ou collaboration à venir ?

Le reste du réseau de la santé, après un soupir initial, retient son souffle. Un soupir d’abord, parce que les relations avec le précédent gouvernement et le ministre Gaétan Barrette ont traversé des zones de turbulences.

« La charge de travail et les heures supplémentaires, trop souvent obligatoires, ne peuvent plus durer. Les professionnelles en soins ont atteint un point de non-retour », a par ailleurs laissé savoir la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ).

Le point de vue des infirmières semble assez unanimement partagé. Le réseau réclame un virage : dans le ton et dans les orientations.

« Il faut réinvestir, et aux bonnes places, pour régler les vrais problèmes », de résumer le président de la CSN, Jacques Létourneau. Bref, les attentes sont élevées envers le futur ministre de la Santé et des Services sociaux, pressenti en la personne de l’ex-gestionnaire et travailleuse sociale Danielle McCann, élue dans Sanguinet.

Ottawa refuse de s’inquiéter

François Legault a beau avoir fait des promesses en porte à faux avec les positions de Justin Trudeau, l’entourage de ce dernier ne s’en inquiète pas pour autant. Car à court terme, Ottawa présume que les premiers mois du mandat du premier ministre caquiste seront consacrés à d’autres dossiers.

En matière d’immigration, la promesse de M. Legault d’expulser les nouveaux venus ayant raté leurs tests de français et de valeurs laissait présager un affrontement avec Ottawa, puisque leur expulsion dépendrait du fédéral. Mais dans l’équipe de M. Trudeau, on semble croire que la promesse pourrait être édulcorée quand elle finira par être mise en oeuvre. « Il faudra attendre de voir où s’en va le gouvernement du Québec. […] On verra ce qu’ils mettent en avant, ce qu’ils mettent comme priorité », a commenté le ministre du Patrimoine, Pablo Rodriguez.

Quant à la promesse caquiste d’interdire le port de signes religieux chez certains représentants de l’État, Ottawa fait comprendre qu’il est peu enclin à intervenir. « La question du visage découvert va nous interpeller d’un point de vue idéologique, mais ça ne relève pas de nous. Comme on a fait avec la question du niqab, sur laquelle M. Couillard avait légiféré : on n’est pas intervenus », a indiqué une source libérale.

Justin Trudeau devra aussi gérer le mauvais accueil qu’a reçu son nouvel Accord États-Unis–Mexique–Canada. François Legault a eu droit à une séance d’information du fédéral, mardi. Les libéraux préfèrent encore là voir le verre à moitié plein, arguant que le chef caquiste s’était montré moins virulent que ses adversaires dans ses attaques lundi.

Justin Trudeau n’a pas voulu anticiper la qualité éventuelle de leur relation. « On ne va pas toujours être d’accord sur tout. Ce serait bien plate si tous les premiers ministres étaient toujours d’accord. Mais nous allons toujours chercher des façons d’être constructifs et surtout de livrer pour les citoyens. »

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait que Benoit Charette était un ancien délégué général du Québec à Mexico, a été corrigée.