Le D-Tour électoral: Viau, une circonscription haute en couleur

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Une série d’appartements sur le boulevard Pie-IX

En prévision des élections, Le Devoir effectue une tournée qui le mène dans des circonscriptions aux prises avec des enjeux qui préoccupent tous les Québécois. Troisième D-Tour électoral, cette fois dans Viau, à Montréal, où se trouve le plus grand nombre de minorités visibles au Québec.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti

Vue du ciel, la circonscription de Viau est une île de béton gris en plein coeur de Montréal. Vue des trottoirs du boulevard Saint-Michel, la couleur jaillit grâce aux salons de coiffure haïtiens, restos asiatiques, boulangeries latinos, magasins antillais et églises pour tous les dieux. Jusqu’à Wawaa, l’épicier libanais… qui parle créole. « C’est un quartier qui a relevé le défi d’accueillir toutes sortes de communautés avec énormément de sérénité. On vient de recevoir les derniers arrivés d’Afrique, surtout du Nigeria, et avant ça, c’était de l’Amérique centrale, et avant c’était les Maghrébins, surtout des Algériens et des Marocains. Et là, on commence à voir des gens du Sri Lanka et du Pakistan parce que Parc-Extension se gentrifie », énumère Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti.

Dans cette circonscription qui compte le plus grand nombre de minorités visibles au Québec, la communauté haïtienne, arrivée par vagues depuis les années 1970, est désormais la communauté hôte. Mais Mme Villefranche, elle-même arrivée ici enfant en 1973, insiste pour dire que ce furent les Italiens qui ont d’abord gentiment accueilli ces exilés de la Perle des Antilles, en leur faisant peu à peu une petite place dans leurs duplex de briques pâles, avec garages au sous-sol. « Je me souviens de concours de qui ferait pousser les meilleures tomates dans le jardin entre les Italiens et les Haïtiens », lance-t-elle, tout sourire.

 

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Certes, ce grand brassage digne des Nations unies pose de nombreux défis, à commencer par la discrimination, le profilage racial, sans oublier le logement et la pauvreté — le revenu total moyen est de 28 000 $ dans Viau, soit le plus bas au Québec. Mais le plus commun demeure sans contredit l’emploi. « Qu’on soit une minorité visible, musulman ou autre, il y a beaucoup de gens qui occupent des emplois précaires, plongés dans deux jobs et qui font de très longues heures de travail pour faire vivre leur famille et boucler leurs fins de mois, fait remarquer Mme Villefranche. Je leur dis toujours : “Soyez patients, c’est cinq ans minimum. Cinq ans pour que vous retrouviez ce que vous saviez faire.” »

 

 

La régionalisation, la clé ?

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Laura Noyer du Collectif des femmes immigrantes

Collé au métro Saint-Michel, le Collectif des femmes immigrantes du Québec propose des simulations d’entrevues, des ateliers de CV et même de valeurs québécoises. « On leur parle de l’égalité hommes-femmes, des normes du travail et de l’homosexualité, qu’ils doivent apprendre à considérer comme normale », explique Laura Noyer, coordonnatrice du volet femmes immigrantes et employabilité.

Fondé en 1983 par Aoura Bizzarri dans un petit local de Rosemont, le Collectif est l’un des six organismes montréalais qui se sont vu offrir il y a dix ans une subvention du ministère de l’Immigration et d’Emploi Québec, à condition qu’ils s’installent dans Saint-Michel pour faire de l’aide à l’emploi. « Le gouvernement voulait qu’on vienne ici parce qu’il y avait beaucoup d’immigrants et peu d’organismes en employabilité. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Des travaux sur le boulevard Saint-Michel

Bon an mal an, l’organisme vient en aide à 3000 personnes par année, arrivées au pays depuis moins de six mois pour la plupart, et universitaires à plus de 95 %. Ce qui lui fait dire que la reconnaissance des ordres professionnels est un important problème. « C’est une grosse barrière pour les nouveaux arrivants, note Mme Noyer. Les examens sont beaucoup trop compliqués et exigeants. »

Elle remarque qu’alors que les ingénieurs auront plus de succès pour trouver un boulot dans leur domaine, ce n’est pas le cas de nombreux médecins, dentistes et autres professionnels. « Ce n’est jamais un choix d’abandonner [sa carrière], fait-elle remarquer. Mais ce n’est pas toujours possible en raison du racisme systémique. »

Inciter les immigrants à aller en région est donc une bonne idée en soi, croit-elle. La connaissance de l’anglais n’est pas aussi nécessaire qu’à Montréal et les entreprises sont moins exigeantes à certains égards. « Il y a cinq-six ans, il fallait convaincre les employeurs, mais là, ils nous appellent directement pour offrir des jobs. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le parc Frédéric-Back, autrefois la carrière Miron

Mais encore faut-il que les immigrants soient prêts à déménager leurs pénates hors de la métropole. « Plusieurs veulent rester ici. Ils ont un bail qu’ils ne veulent pas casser, et souvent, ils ont de la famille à Montréal, indique Mme Noyer. Ceux qu’on finit par voir dans le volet régionalisation, ça fait au moins trois ans qu’ils cherchent un emploi en ville. On essaie de leur dire qu’aller en région, ce n’est pas qu’une roue de secours. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Fatima Chouaiby, coordinatrice du volet sécurité alimentaire de Mon Resto Saint-Michel
Boulevard Pie-IX. En pénétrant dans le petit local du volet sécurité alimentaire de Mon Resto Saint-Michel, ça sent bon la confiture de fraises. Aux fourneaux, le jeune Zakarya Abidou et des bénévoles de toutes origines, avec ou sans voile, teint pâle ou basané, mais surtout, le sourire aux lèvres. « Ici, il n’y a pas de frontières. C’est l’Algérie, le Maroc, le Salvador, le Cameroun… Le but, c’est de travailler ensemble », lance Fatima Chouaiby, coordinatrice du volet sécurité alimentaire.

Tous les mardis — les jeudis étant réservés aux jeunes —, sous la supervision de nutritionnistes, l’atelier Impact collectif accueille des bénévoles qui apprennent à transformer les fruits et légumes provenant du jardin des Patriotes de l’école Louis-Joseph-Papineau qui sont demeurés invendus au Marché solidaire. En confitures, en soupe, en pesto ou blanchis pour congélation, les produits sont transformés dans le but d’éviter le gaspillage alimentaire tout en donnant une expérience de travail aux immigrants. « Même si c’est du bénévolat, le simple fait de donner un coup de main en répondant au téléphone, qui fait pratiquer le français, ou en distribuant des repas au resto ou en participant à une cuisine collective, ça aide à trouver un emploi ensuite. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir L’atelier de transformation d’aliments Impact collectif, offert par Mon Resto Saint-Michel

Se disant très attaché au quartier Saint-Michel où il a grandi, Zakarya Abidou, qui est Marocain d’origine, n’y voit que du bon. L’une des priorités du Forum jeunesse, un organisme pour et par les jeunes dans lequel il s’est impliqué, était justement l’employabilité. « On cherchait comment occuper les jeunes au lieu qu’ils soient dehors en train de traîner. Et ça commençait par leur trouver des activités de bénévolat », explique le jeune homme de 18 ans, qui a lui-même commencé à 12 ans sa jeune carrière de bénévole auprès du magasin Partage de Noël.

 

 

Son engagement social vient surtout de sa mère. « Je le fais pour le quartier. C’est important de redonner. » Et pour l’étudiant qui entamera à l’automne des études en médecine à l’Université Laval, ce ne seront pas les occasions de redonner qui manqueront.

Pour mieux comprendre

La parole aux électeurs de Viau

Les promesses électorales des partis politiques

Parti libéral du Québec :

« Notre plan est clair. Nous voulons faciliter l’accès des employeurs au recrutement international et voir à la rétention des travailleurs étrangers temporaires et des étudiants internationaux. […] Le MIDI déploie actuellement des ressources dans toutes les régions au sein des bureaux de Services Québec et nous souhaitons mettre sur pied un nouveau système d’immigration basé sur la déclaration d’intérêt afin de sélectionner en continu des personnes dont le profil répond aux besoins des entreprises dans les différentes régions. »

Catherine Fournier, candidate pour le Parti québécois :

« On a 20 recommandations, notamment un guichet unique qui permettrait d’accélérer la reconnaissance des acquis à l’étranger. On veut aussi reprendre la discussion avec le Maghreb pour que la reconnaissance se fasse automatiquement, comme avec l’accord France-Québec. On implanterait un projet-pilote de CV anonyme comme ça s’est fait ailleurs dans le monde et […] on sélectionnerait [en priorité] les immigrants économiques qui parlent déjà le français pour garder les ressources en francisation pour les autres catégories de gens qui arrivent. »

Coalition avenir Québec :

« Un gouvernement de la CAQ assurera une meilleure sélection et [une meilleure] reconnaissance des diplômes étrangers et s’attaquera de front aux délais interminables que les nouveaux arrivants subissent actuellement. Il faudra également miser sur la régionalisation de l’immigration, en accélérant l’arrivée au Québec des candidats immigrants qui ont un emploi garanti. Dans la grille de sélection, plus de points seraient accordés aux immigrants détenant une offre d’emploi validée à l’extérieur des grands centres urbains. La francisation serait obligatoire pour tout immigrant qui en a besoin. »

Sylvain Lafrenière, candidat dans Viau pour Québec solidaire :

« Nous proposons la mise sur pied de Carrefours d’accueil en immigration, un guichet unique pour attirer les nouveaux arrivants en région et les guider vers les services de francisation et de reconnaissance des diplômes. Dans le secteur public, nous voulons imposer une cible de 25 % d’embauche jusqu’à l’atteinte d’un seuil de 18 % dans la fonction publique. Nous souhaitons aussi augmenter le salaire minimum à 15 $ l’heure pour assurer de bonnes conditions de travail à tous, sans exception. »

 
1 commentaire
  • Gilles Bonin - Abonné 22 juillet 2018 05 h 45

    Pas

    un peu raciste et stigmatisant, ce titre?