Insatisfaits des excuses du ministre Barrette, les autochtones réclament sa démission

«Je suis très malheureux que mes propos aient été interprétés avec cette portée», a déclaré le ministre de la Santé, Gaétan Barrette.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Je suis très malheureux que mes propos aient été interprétés avec cette portée», a déclaré le ministre de la Santé, Gaétan Barrette.

Les excuses du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, pour ses propos jugés « racistes » et « colonialistes » n’ont pas satisfait les leaders inuits et des Premières Nations, qui continuent de réclamer sa démission. « S’il y a quelque chose que je ne suis pas, c’est un raciste », s’est-il défendu. En cette Journée nationale des peuples autochtones, les déclarations du ministre ont provoqué toute une onde de choc au sein de ces communautés.

Le ministre québécois de la Santé dit avoir parlé au maire de Kuujjuaq jeudi matin pour s’excuser. « Je regrette sincèrement ce qui s’est passé et j’ai offert mes plus sincères excuses au maire, de même qu’à toutes les communautés des Premières Nations de cette province », a-t-il répondu en anglais lors d’un impromptu de presse jeudi.

En français, quelques minutes plus tôt, il se disait plutôt désolé que ses propos aient été mal interprétés. « Je suis très malheureux que mes propos aient été interprétés avec cette portée, ce n’était pas l’exercice visé. »

Lors d’un bain de foule dans une mosquée de sa circonscription de Brossard il y a deux semaines, M. Barrette avait tenté d’expliquer à un citoyen qui l’enregistrait à son insu pourquoi l’accompagnement parental dans les évacuations aéromédicales au Nunavik était encore un problème. Il a insinué que même si les avions-hôpitaux ont été modifiés pour pouvoir accueillir des accompagnateurs, il y aura encore des cas où ces derniers seront expulsés de ces appareils Challenger en raison d’une consommation de drogue ou d’alcool.

« Je peux vous garantir qu’il y aura au moins un cas dans les six prochains mois où quelqu’un ne sera pas admis dans l’avion. Pourquoi ? Parce que quiconque est agité, drogué ou sous l’influence de quoi que ce soit ne sera pas autorisé à monter à bord, sous aucun prétexte, ça n’arrivera pas. Et ça arrive tout le temps », affirmait le ministre dans l’enregistrement audio obtenu par Le Devoir et CBC.

Des excuses insuffisantes

Ses explications n’ont pas satisfait le maire de Kuujjuaq, Tunu Napartuk, qui continue d’exiger sa démission. « M. Barrette a essayé de m’expliquer ses commentaires, il a continué en disant que ce n’était pas envers un groupe spécifique ou les Inuits. Mais je lui ai répondu que je ne pouvais pas accepter ça », a dit le maire de Kuujjuaq, Tunu Napartuk.

Choqué des déclarations de M. Barrette, le président de Makivik, Charlie Watt, croit lui aussi que des excuses ne sont pas suffisantes et demande la démission de M. Barrette. « Nous entendons des gens dire de très mauvaises choses au sujet des Inuits et des Premières Nations, mais les entendre de cette manière de la part d’un ministre… Il a besoin de s’excuser, et je ne pense pas que ce sera suffisant. Il doit partir. La confiance n’est plus là », a-t-il déclaré jeudi matin.

En plus d’exiger la démission du ministre, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, s’est désolé de constater qu’« on n’en a pas fini de “déterrer et d’arracher les racines très profondes de la discrimination” envers les peuples autochtones ». « Les propos totalement inacceptables du ministre nous indiquent clairement que ces racines sont très présentes au coeur même du gouvernement de Philippe Couillard, qui devrait exiger immédiatement la démission du ministre Barrette », a-t-il déclaré par voie de communiqué.

Une discrimination systémique ?

Même si M. Couillard a mis sur pied la commission Viens, sur les possibles pratiques discriminatoires de certains services publics envers les autochtones, c’est peut-être au sein de son conseil des ministres qu’il devrait d’abord chercher les racines de la discrimination, suggère M. Picard. « La Commission aurait peut-être dû convoquer d’abord Gaétan Barrette pour vérifier jusqu’à quel point la discrimination dans son important ministère part d’en haut. »

Pour Tunu Napartuk, le racisme envers les Inuits est un tabou et il faut le dénoncer chaque fois. C’est pourquoi il n’a pas pu digérer les propos du ministre Barrette. « En ne parlant pas du racisme qu’on subit, on donne pratiquement la permission aux gens de continuer, a-t-il dit. On doit en parler plus ouvertement. Et trouver des solutions. »

Pour la chef du Conseil de bande de Kahnawake, Christine Zachary-Deom, c’est une bonne chose que le ministre s’intéresse au problème des évacuations aéromédicales des enfants en solitaire. « Mais qu’est-ce qu’il va faire à ce sujet ? Quels programmes peut-on mettre en place ? Qu’est-ce qui va être fait pour permettre aux parents d’accompagner leurs enfants ? » s’est-elle interrogée.

Le premier ministre a pour sa part répondu que « le Dr Barrette a toute [sa] confiance » et répété qu’il avait fait « des choses très importantes pour le système de santé et pour les peuples autochtones ».

Une politique imminente

Le ministre Barrette avait reconnu en février dernier que ce n’était pas une réglementation fédérale qui empêchait de faire monter des accompagnateurs à bord du Challenger, mais bien une réglementation québécoise, qu’il s’est aussitôt engagé à modifier. Au même moment, il avait donné l’ordre de procéder à des aménagements des avions-hôpitaux, comme l’installation d’une porte pour séparer la cabine des pilotes du reste de l’avion, dans le courant de l’année. Et il s’est félicité que ce soit déjà chose faite. « On a insisté pour le faire le plus vite possible. On a réussi. Et j’ai dit qu’en juin ce serait réglé et ce l’est », a-t-il dit. Mais la politique d’Évacuations aéromédicales du Québec (EVAQ) visant à favoriser l’accompagnement parental, elle, devrait voir le jour à la fin du mois, a précisé le cabinet du ministre.

M. Barrette a continué d’insister sur le fait que c’est le pilote qui décide qui monte à bord de ce gros navire volant. « Le capitaine est toujours libre de dire oui ou non », a-t-il réitéré. « Et ayant vécu ce genre de situation moi-même professionnellement dans ma vie, je peux vous dire qu’il y a des personnes qui peuvent être tellement stressées qu’elles peuvent en perdre un peu les pédales. Et ça, c’est humain, c’est tout à fait normal. »

Avec Jeanne Corriveau