Le massacre qui hante le Québec

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Mercredi 6 décembre 1989. À l’aide d’une carabine semi-automatique Ruger Mini-14, Marc Lépine abat mortellement 14 étudiantes de l’École polytechnique à Montréal. Le cauchemar de la « tuerie de Polytechnique » pourchasse la société québécoise depuis ce moment.

Lundi 25 janvier 2016. Une poignée de membres de l’Association de chasse et de pêche de Plessisville jouent aux cartes autour d’une table ronde et bavardant de tout et de rien. Rapidement, un sujet s’impose : le projet de loi sur l’immatriculation des armes d’épaule. En retrait, le responsable de la salle, Michel Aubre, pousse un soupir d’exaspération. « Ça fait 26 ans qu’ils parlent de Polytechnique », lâche-t-il.

« Oui, c’est quoi l’affaire ? C’est regrettable ce qui est arrivé, mais même si on en parlait pendant 100 ans, ça ne changerait rien ! » ajoute Michel avant de jeter ses cartes. Il a la forte impression de payer pour Marc Lépine. Wilfrid, Fernande et Alfred acquiescent d’un signe de tête. « Chaque année, ils nous ramènent ça sur le tapis pour aller chercher encore des larmes », poursuit Wilfrid.

En 2014, 19 personnes sont tombées sous les balles au Québec, selon le ministère de la Sécurité publique. « C’est prouvé qu’il se fait plus de crimes à l’arme blanche qu’à l’arme d’épaule », affirme-t-il, demandant avec une bonne dose d’ironie si le gouvernement resserrera pour autant l’accès aux « fers à repasser », aux « tournevis » et aux « coupe-ongles » ! Les « petits retraités » de Plessisville rient franchement.

Jeudi 3 décembre 2015. Le ministre Pierre Moreau dévoile le projet de loi 64 sur l’immatriculation du 1,6 million d’armes d’épaule en circulation au Québec. « L’objectif est de savoir qui possède des armes et où sont ces armes », résume-t-il.

M. Moreau est entouré d’élus des partis d’opposition et de membres du collectif PolySeSouvient. « La justification de ce que nous faisons aujourd’hui, on la puise dans notre propre histoire sociale. […] C’est une belle journée pour les gens de PolySeSouvient. »

« Ça respecte le consensus québécois voulant que toutes les armes à feu soient des objets dangereux et que leur usage légitime, comme la chasse ou certains tirs sportifs, a sa place dans notre société, mais cet usage doit être fait dans un encadrement qui favorise, qui protège la sécurité publique, et c’est ce que fait le projet de loi », se réjouit la diplômée de l’École polytechnique Heidi Rathjen.

Mercredi 27 janvier 2016. L’armurier de la basse-ville de Québec Steve Gaudreault (nom fictif) reproche aux élus de l’Assemblée nationale d’être à la solde des « bonnes femmes frustrées » de Montréal. Le gouvernement libéral a cédé devant les « matantes de Montréal », déplore aussi le chasseur Jean-François Laflamme, accusant à demi-mot PolySeSouvient d’avoir misé sur « le côté émotif » des événements du 6 décembre 1989 afin d’arracher la promesse d’Ottawa, puis de Québec, de créer un registre des armes de chasse.

Fort de l’appui des autres membres de l’Association de chasse et de pêche de Plessisville, le trentenaire demande à l’État québécois de lutter de toutes ses forces contre la criminalité ou encore d’épauler plus énergiquement les personnes en détresse psychologique, plutôt que de compliquer l’acquisition et la possession d’armes par les honnêtes gens. « Ils ne pourront jamais empêcher une personne malade d’être en arrière, que ce soit d’une arme à feu ou d’un volant, et de se suicider, pis de tuer du monde », fait-il valoir, avant d’ajouter : « On en a eu icitte. »

D’autre part, le Centricois constate avec regret la méconnaissance des armes de la part des citadins de Montréal ou de Québec. La présence d’« un gars élevé avec des armes » comme lui dans les couloirs de l’École polytechnique, le 6 décembre 1989, aurait permis de mettre fin à la terreur avant que Marc Lépine s’enlève la vie, est-il convaincu. « À trois reprises, le gars, dans le corridor, échappe son chargeur. Son arme est vide. Ça prend au moins cinq secondes à le mettre, puis à l’armer. Ça prend deux secondes pour te rendre au gars… Il n’y aurait pas eu de drame. Mais, juste le fait que c’est arrivé en ville, qu’il n’y avait pas de gens qui étaient à l’aise avec les armes, bien, il est arrivé ce qui est arrivé », lance Jean-François Laflamme.

Mardi 26 janvier 2016. Le massacre de l’École polytechnique « a tout changé », est convaincu aussi le responsable à l’accueil au club de tir Les castors, Jean-Claude Thériault. « Ça ne lâche pas depuis ce temps-là. »

À l’instar de Jean-François Laflamme, il soutient ne pas être opposé à toutes les mesures de contrôle des armes à feu. Il pointe la Loi visant à favoriser la protection des personnes à l’égard d’une activité impliquant des armes à feu (2008), qui a été adoptée par l’Assemblée nationale dans la foulée de la fusillade au collège Dawson, où Anastasia De Sousa, 18 ans, a perdu la vie.

La loi Anastasia contraint les propriétaires d’armes à autorisation restreinte à être membres d’un club de tir et à s’y entraîner au moins une fois par année. « Les propriétaires des armes qui dormaient ont repris goût au tir. La sécurité a augmenté. Les gens sont plus responsables », constate M. Thériault. Par ricochet, Les castors de Charlesbourg ont vu leur effectif faire un bond. « On peut quasiment dire merci au gouvernement Charest. »

L’homme cumulant 40 ans d’expérience dans le tir à la cible accueille toutefois bien différemment le projet de loi 64. « Il ne tient pas la route. »

Chronologie

Le contrôle des armes à feu depuis la tuerie de Polytechnique

6 décembre 1989. Tuerie de Polytechnique. Marc Lépine tue 14 femmes et fait autant de blessés, avant de se suicider.

5 décembre 1995. Création du Registre fédéral des armes d’épaule par le gouvernement libéral de Jean Chrétien.

13 septembre 2006. Kimveer Gill abat l’étudiante Anastasia De Sousa et blesse 19 autres personnes lors d’une fusillade au collège Dawson. Blessé par les policiers, il retourne son arme contre lui.

1er septembre 2008. Entrée en vigueur de la Loi Anastasia obligeant notamment les propriétaires d’armes à feu à s’inscrire dans un club de tir.

15 février 2012. Abolition du Registre des armes d’épaule par la Chambre des communes. Le gouvernement du Québec fait appel aux tribunaux pour sauvegarder les données québécoises.

4 septembre 2012. Attentat du Métropolis contre la première ministre élue Pauline Marois. Vêtu d’une robe de chambre, Richard Henry Bain fait un mort et un blessé avec sa carabine CZ 858.

27 mars 2015. En dépit de l’opposition des trois juges du Québec, la Cour suprême autorise la destruction des données québécoises du Registre des armes à feu. Trois jours plus tard, l’Assemblée nationale adopte une motion unanime demandant au gouvernement Harper de revenir sur sa décision.

3 décembre 2015. Présentation du projet de loi 64 sur l’immatriculation des armes à feu, prévoyant la création d’un registre québécois des armes d’épaule.

Le ministère de la Sécurité publique évalue à plus de 1,7 million le nombre d’armes à feu au Québec en 2015, dont la quasi-totalité sont des armes d’épaule (94 % ou 1,6 million).
1,6 million
Le ministère de la Sécurité publique évalue à plus de 1,7 million le nombre d’armes à feu au Québec en 2015, dont la quasi-totalité sont des armes d’épaule (94 % ou 1,6 million).

C’est prouvé qu’il se fait plus de crimes à l’arme blanche qu’à l’arme d’épaule


 
3 commentaires
  • Michèle Laframboise - Abonnée 6 février 2016 09 h 22

    Émotivité quand tu nous tiens...

    C'est pas aussi très émotif de pleurnicher au moment de faire buriner son bien?

    De clamer haut et fort qu'un feeling de se sentir traité comme un criminel vaut plus que les sentiments des proches des victimes des tueries?

    De chialler contre les "matantes de Montréal" qui ne partagent pas leur point de vue? Ce sont elles et eux qui ont ramassé les morceaux des familles brisées après le massacre.

    Et la meilleure: vous auriez pu faire mieux à Poly, arrêter le tireur. Vraiment, ti-gars?
    Moi aussi, ça me prendrait 5 secondes pour te désarmer. (Ce qui pose dailleurs le problème de la sécurité des utilisateurs d'armes.)

    "Si javais été là, au bon endroit au bon moment..." C'est un fantasme très commun. Je lai pensé aussi. En réalité, ca a pris deux jours pour rassembler les témoignages et démêler dans le detail ce qui est arrivé " au bon endroit, au bon moment ".

    De la part d'une "Matante" qui continue de recoller les morceaux!

    PS:
    Les fabriquants d'armes, on ne les entend pas dans ce débat. Ils doivent rigoler sur le chemin de la banque...

  • Francine Ouellette - Abonnée 6 février 2016 11 h 19

    La NRA non merci


    «la présence d’« un gars élevé avec des armes » comme lui aurait permis de mettre fin à la terreur avant que Marc Lépine s’enlève la vie, est-il convaincu.»

    C’est là l’argument répété ad nauseam par la NRA aux États-Unis après chaque nouvelle tuerie.

    Le % de maladie mentale dans la société en général ne nous donne pas de raison de croire que des propriétaire d’armes à feu échappent à ce %, au moment de l’achat ou 10 ans plus tard.

    Est-ce que ce bon «M.Laflamme» se porte garant de la santé mentale des 30 40 porteurs d’arme à feu qui, la loi le permettant, pourraient être présents dans tout lieu public, dans toute école, sur tous les campus, à toutes les manifestations sportives ou culturelles? Est-ce qu’il se porte garant des conséquences de ces «vigilantes» qui réagiraient en dégainant illico à un danger réel ou imaginé? «La présence d’un gars élevé…» c’est un peu court comme argument : pour qu’il y en ait un, il faut permettre à quiconque le veut et poursuivre l’argument à son terme.

    Toute mesure qui au plan politique, réglementaire, social, psychologique, symbolique limite ou encadre la possibilité de se servir d’armes à feu ailleurs que dans le bois ou dans un champ de tir, est une mesure qui nous éloigne d’un pas de plus du Far West.

  • Sylvain Rivest - Inscrit 6 février 2016 18 h 57

    de quoi on t-ils peur?

    On enregistre son chien mais on ne veut pas enregistrer ses armes???

    c'est qui ont un problème avec l'enregistrement ont de quoi à cacher?