Les usines veulent embaucher des immigrants qui ne connaissent pas le français

Plutôt que d’insister pour que les travailleurs apprennent le français avant d’être engagés, il faudrait leur offrir des cours en entreprise, selon l’AMEQ.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plutôt que d’insister pour que les travailleurs apprennent le français avant d’être engagés, il faudrait leur offrir des cours en entreprise, selon l’AMEQ.

Pour contrer les pénuries de main-d’oeuvre, les entreprises manufacturières demandent qu’on leur permette d’embaucher des travailleurs immigrants qui ne parlent pas le français avant même qu’ils n’aient suivi un seul cours de français.

C’est ce qu’a signalé en commission parlementaire le président de l’Association des manufacturiers et exportateurs du Québec (AMEQ), Éric Tétrault, lors des consultations sur le projet de loi 77. Défendu par la ministre Kathleen Weil, ce projet de loi renouvelle la Loi sur l’immigration pour mieux l’adapter aux besoins pressants du marché du travail.

« Les entrepreneurs que je rencontre préfèrent avoir des gens qui ne parlent pas français, mais qui sont des travailleurs spécialisés, qu’on met tout de suite en usine quitte à adapter l’offre de français », a affirmé cet ancien conseiller politique dans le cabinet de Jean Charest.

Plutôt que d’insister pour que les travailleurs apprennent le français avant d’être engagés, il faudrait leur offrir des cours en entreprise. De toute façon, avec ou sans cours, le travailleur immigrant typique apprend le français à l’usine, a soutenu Éric Tétrault. « Même sans cours defrançais, si vous le laissez sur le plancher six mois, un an, il va se débrouiller et il va apprendre son français à l’usage. Ça va très vite quand vous êtes dans un milieu de travail, ça va plus vite que dans tout autre milieu parce que la collaboration est absolument essentielle sur une chaîne de montage. »

Les entrepreneurs sont plus disposés que jamais à embaucher des travailleurs qualifiés issus de l’immigration, et ce, même s’ils ne connaissent pas le français. « Le Québec fait maintenant face à une urgence de nature économique qui est au moins, à mes yeux, aussi importante que la promotion du français actuellement, que la connaissance du français. Ce n’est pas de gaieté de coeur si je vous dis que les entrepreneurs me racontent qu’ils sont prêts à les prendre […] quitte à les former sur place, parce qu’à un moment donné, il faut quel’entreprisesurvive », a-t-il fait valoir.

Peu de cours de français sont donnés aux immigrants sur leurs lieux de travail. Selon Éric Tétrault et Michel Leblanc, le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), qui a comparu aussi mardi, le gouvernement doit investir bien davantage dans la francisation en entreprise. Pour le président de l’AMEQ, il suffirait de puiser à même les sommes consacrées à la francisation des immigrants en classe, à temps complet et à temps partiel.

Un risque pour la Charte des droits

Le président de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), Me Jacques Frémont, a prévenu les élus de la possibilité que certaines dispositions du projet de loi 77 entraînent le gouvernement à violer la Charte québécoise des droits et libertés. Ainsi, la ministre s’octroie la prérogative de choisir les immigrants selon le pays ou la région du globe d’où ils proviennent. Si elle peut le faire pour les candidats qui sont à l’étranger, il en serait autrement pour les candidats qui résident déjà au Québec. La Charte s’applique à toute personne qui se trouve au Québec, donc aux travailleurs temporaires et aux étudiants étrangers. « Le recours à l’origine ethnique ou nationale dans la sélection des immigrants compromettrait le droit à l’égalité ».

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19 commentaires
  • Josée Duplessis - Abonnée 3 février 2016 06 h 31

    Pas grave pour la charte....on s'en fout des droits comme on s'en fout de la protection de la langue française.
    Rappelons-nous qu'au Manitoba c'était francophone avant...au Québec on chantera peut-être Mommy ...

  • René Bourgouin - Inscrit 3 février 2016 07 h 15

    La baliverne de la pénurie de main d'oeuvre

    On est ici face à une formidable propagande et il est temps que les journalistes allent au fond des choses sur cette histoire de «pénurie de main d'oeuvre». Je ne connais pas un seul travailleur, qualifié ou non, qui croit à cette baliverne.

    Je pense plutôt qu'on est face à une stratégie pour mettre les salaires sous pression... Lorsque des représentants de patronat se plaigent de «pénurie de main d'oeuvre», y a-t-il un journaliste qui va leur demander des exemples concrets susceptibles d'être vérifiés?

  • François Séguin - Abonné 3 février 2016 07 h 24

    AMEQ : une honte

    Lorsque l'âpreté au gain et la cupédité l'emporte sur les intérêts de la nation. Le français est-il encore la langue officielle du Québec?

    Ne comptons pas sur le Parti libéral pour dénoncer de tels propos.

    Et le P.Q. Et son chef ?

  • Clermont Domingue - Abonné 3 février 2016 08 h 22

    Les niveaux de langue

    Le beurre a le même goût en anglais,en français ou en joual.
    Notre dialecte québécois n'est pas compréhensible pour un grand nombre de parlants français,mais c'est notre moyen de communiquer entre nous.
    Que les immigrants aillent gagner leur pain et leur beurre en arrivant,je n'y vois pas de mal.Ils parleront leur langue en famille, à la maison et un sorte de franglais joualisant au travail. Ce n'est pas un haut nivaeu, mais ça fait l'affaire.
    Pour apprendre et maîtriser le français internationnal,il faut aller à l'école et ça prend du temps.Ce sont les enfants des immigrants qui parleront français, à la condition que nos enseignants et enseignantes aient une maîtrise acceptable du français parlé.
    Nos maîtres devraient soigner davantage leur langage pour transmettre à leurs élèves un français oral de niveau internationnal.Celà n'exclut pas que l'on parle québécois, mais ça permet de changer de niveau selon les circonstances.
    Pour avoir enseigner ma langue aux immigrants pendant vingt ans, je sais qu'ils aiment mieux le français que le québécois. L'école doit leur donner accès à tous les niveaux de langage.Si nous faisons l'effort de hisser notre langue à un haut niveau, nous en serons fiers et elle aura de meilleures chances de durer.

    • Sylvain Auclair - Abonné 3 février 2016 09 h 45

      Il y a un français québécois correct qui n'est pas le français international. C'est celui qu'on devrait toujours parler à l'école. Et aux immigrants.

    • Jean Richard - Abonné 3 février 2016 10 h 04

      Au point de vue technique, une langue comporte deux éléments fondamentaux : le vocabulaire et la syntaxe.

      Vue sous un autre angle, la langue pourrait se caractériser par ses niveaux, allant de la langue académique à celle de la rue.

      La question à se poser : serait-il souhaitable de diminuer l'écart entre les niveaux extrêmes de la langue ? Si on devait le faire, il faudrait éviter le nivellement par le bas et viser à réhausser la langue de la rue.

      La meilleure façon de comprendre la situation des immigrants allophones face au français serait d'apprendre une langue dite étrangère. Selon l'approche choisie, vous pourriez en arriver à la conclusion suivante : la langue de la rue doit remonter un peu de niveau.

      L'écart entre le niveau de la rue et celui de l'académie n'est pas exclusif au français, loin de là. Par exemple, on apprend des rudiments d'espagnol académique, puis, pour mieux les approvoiser, on se met à écouter la RTVE, la télé publique espagnole ou encore Radio UNAM (télé universitaire mexicaine). Tout va bien, on comprend de mieux en mieux, et à l'exception des novelas, on en arrive à bien suivre le contenu des émissions. Confiants, on va se promener sur la Plaza Saint-Hubert et se frotter aux Latinos : surprise, on ne comprend plus rien.

      Situation inverse : vous prenez des enfants nés ici, mais de parents hispanophones. Vous croyez pouvoir converser avec eux ? Non, vous n'y arriverez pas. Et ne leur demandez pas de lire un article de El País, ils en seront probablement incapables. Ils n'ont appris que la langue de la rue, souvent limitée à celle de la famille.

      Avec un écart trop marqué entre la langue de la rue et celle de l'école, l'immigrant sera exposé à un problème : s'il apprend le français de l'école, il pourrait ne pas comprendre celui de la rue, et vice-versa. Mais comme il pourrait être évalué sur sa maîtrise du français académique, on ne lui rendra pas service en lui suggérant... d'aller voir certains films québécois.

    • Jean Richard - Abonné 3 février 2016 10 h 35

      Les niveaux de langue

      Pour rendre une langue plus compréhensible à l'intérieur d'une communauté donnée (la francophonie par exemple), il faut savoir réduire les écarts entre les niveaux de langue, tout en acceptant les différences dialectiques et géographiques.

      Il faut par ailleurs éviter que le niveau de langue soit associé à une forme de hiérarchie sociale, comme ça a été longtemps le cas au Québec, ce qui a donné lieu à d'inquiétante dérives. La condescendance des « bien-perlants » face aux colons qui parlaient joual pourrait expliquer cette revanche du joual qui a alimenté entre autres notre cinéma et qui a mal servi la cause du français au Québec. Répondre à la désagréable complaisance par un populisme inavoué menant à l'éloge du joual n'était pas la meilleure chose à faire, mais nous l'avons fait.

      Et le franglais ?

      Une langue qui perd son vocabulaire est une langue qui se mutile. Si le français était seulement capable d'intégrer des mots d'emprunts et réagir assez vite pour que cette intégration s'adapte aux techniques linguistiques, le français s'enrichirait. Mais hélas, ce ne sont pas les mots nouveaux qui causent problème mais des pans entiers de vocabulaire déjà existant, parfaitement aptes à décrire la réalité, qu'on efface de la langue, pour les remplacer intégralement par des mots venant d'une langue phonétiquement opaque. Il n'y a pas de quoi faciliter l'apprentissage du français.

      Et des médias...

      Quand, un matin de semaine, vous ouvrez la radio – la radio d'état fédérale payée par vos impôts – et que vous entendez l'animateur vous dire que face à face, ça veut plutôt dire face to face, quand vous entendez la chroniqueuse culturelle vous dire que le français, c'est verbeux, et que cette même chroniqueuse n'a retenu d'un nouvel album que l'unique chanson en anglais parmi plus d'une dizaine en français, il vous vient l'envie de regretter l'époque des Henri Bergeron, Guy Maufette, Jacques Languirand et même Alcide Ouellet...

    • Clermont Domingue - Abonné 3 février 2016 11 h 47

      Un petit peuple qui hésite à se reproduire depuis des décénies peut-il demander à d'autres d'assurer la pérennité du français dans une mer d'aglophones?

  • Bernard Terreault - Abonné 3 février 2016 08 h 56

    Aberrant

    Engager des travailleurs qui ne sauront même pas lire les consignes de sécurité ni leurs contrats d'engagement, qui ne pourront s'informer des droits et obligations qu'ils ont comme citoyens ou employés. Formidable, des gens faciles à exploiter, des employés idéaux pour le Conseil du Patronat, la Chambre de commerce, M. Tétreault et Me Weil. Comme au bon vieux temps quand les entrepreneurs anglos embauchaient les canayens pour la drave, au péril de leur vie, ou les immigrantes illettrées dans leurs usines enfumées.