Dure, dure, la vie de politicien

René Lévesque ne craignait pas d’aller parler aux électeurs québécois sans être entouré de stratèges en communication, comme ici lors de la campagne référendaire de 1980.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir René Lévesque ne craignait pas d’aller parler aux électeurs québécois sans être entouré de stratèges en communication, comme ici lors de la campagne référendaire de 1980.

Une histoire de fouille à nu, des déclarations maladroites et des réseaux sociaux qui s’emballent. Il n’en fallait pas plus pour qu’un gouvernement perde patience et qu’un ministre perde sa place. Dure, dure, la vie de politicien.

En cette ère d’hypermédiatisation, d’instantanéité, de journalisme citoyen et de course à l’exclusivité, l’animal politique est pratiquement laissé sans répit. « La journée n’est jamais terminée », résume Catherine Côté, professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Toujours sur la ligne de feu, un micro sous le nez, le politicien se risque à des dérapages nombreux. « Avant, il y avait très peu de journalistes. Aujourd’hui, n’importe quel quidam peut vous enregistrer au restaurant et 10 minutes après, c’est sur Twitter », remarque Sophie Boulay, professeure associée au Département de lettres et communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières.

Le rythme et le ton ont définitivement changé, croit la spécialiste des communications. Pas étonnant qu’un gouvernement veuille resserrer le contrôle sur le message, comme l’a fait le chef du gouvernement Philippe Couillard, en interdisant aux ministres de s’adresser aux journalistes avant d’avoir reçu « les lignes du jour ». « Chaque fois que ça dérape, ça remet en cause le leadership du chef. » D’où la sortie, mardi, du premier ministre, excédé : « Il n’y a pas 25 gouvernements au Québec, il y en a un. Et il y a “ un ” message gouvernemental. »

 

Maîtrise des dossiers

« Je ne dis pas nécessairement que c’est une bonne stratégie. Je dis simplement que je peux comprendre pourquoi le chef tient à resserrer le contrôle, soutient Sophie Boulay, qui enseigne à l’UQAM et à l’UdeM. Si [un gouvernement] met trop de temps à ramasser les pots cassés, on n’a pas le temps de communiquer des choses. »

Le lapsus ou le clip qui tournera en boucle dans les médias, sociaux ou pas, jusqu’à plus soif, témoigne parfois d’une faible maîtrise des dossiers.

Mais aussi, malheureusement, d’une faible maîtrise de la langue française, au bonheur du collègue Antoine Robitaille qui en fait la matière première de son blogue Mots et maux de la politique.

La fameuse expression « se mettre la tête dans l’autruche » de Gérard Deltell fait sourire. D’autres, comme « profaner des insultes » du député péquiste François Gendron, ou être « pantoite » de l’ex-ministre de l’Éducation Line Beauchamp, font plutôt lever les yeux au ciel. Même s’il y a des tribuns exceptionnels comme Barack Obama ou Lucien Bouchard, souligne Thierry Giasson, professeur en sciences politiques à l’Université Laval.

Mais ce sont les politiciens qui s’inscrivent dans un registre plus populiste, comme les maires Coderre ou Labeaume, qui semblent mieux réussir à communiquer leur message. « Jean Chrétien était fait du même bois, le bois du parler-vrai. Il y a du stratégique derrière ça, évidemment : ces politiciens adaptent leur discours aux différents publics, souligne-t-il. À l’opposé, des gens plus introvertis, comme Stéphane Dion, Stephen Harper ou Yves Bolduc, ont plus de difficulté à fonctionner sous la loupe des médias. Il faut donc davantage les encadrer et limiter leurs interactions. »

Personnalisation et contrôle

Il y a une tendance lourde à la personnalisation. Ce n’est plus ce que le ministre dit, c’est comment il le dit. A-t-il versé une larme ? Était-elle nerveuse ? « C’est leur personnalité et leur capacité de s’exprimer médiatiquement qui priment. De plus en plus, on s’intéresse aux personnes et de moins en moins à leur propos », constate Sophie Boulay.

Parfois, c’est ce que le politicien ne dit pas qui fait les choux gras des médias. Au premier jour de la campagne électorale, la chef du Parti québécois Pauline Marois avait refusé de répondre aux questions des journalistes. Les médias avaient abondamment relayé cette information. « Pourtant, il n’y avait eu aucun message de livré », note Sophie Boulay.

Selon Catherine Côté, les journalistes sont tellement habitués de voir une « image peaufinée » des politiciens que, « lorsque des faux pas surviennent, ces manquements deviendront souvent la nouvelle elle-même, signe pour les journalistes que ce parti est désorganisé », note-t-elle dans son texte « Contrôle de l’information : un pari risqué. » Qui se souvient d’autre chose que du bonnet que portait l’ex-chef bloquiste Gilles Duceppe, lors de la visite d’une usine au cours de la campagne électorale de 1997 ?

Contrôle de la diffusion et marketing du message, recours fréquent aux sondages… Le gouvernement canadien est le parfait exemple de la « campagne [électorale] permanente », un phénomène de plus en plus étudié par les chercheurs. Et Stephen Harper est champion contrôleur.

Philippe Couillard est-il en train de lui emboîter le pas ? Le resserrement de son contrôle du message n’est pas de cette ampleur, souligne Catherine Côté. « Je ne sais pas s’il y a une vraie stratégie derrière l’intention de M. Couillard. Je pense qu’il cherche plutôt à réparer les dégâts du moment et à éviter de nouveaux dérapages. »

En ce sens, le remaniement ministériel, forcé par le départ d’un ministre qui lui faisait faire des cauchemars, constitue pour lui un nouveau départ.

C’est la personnalité des ministres et leur capacité à s’exprimer médiatiquement qui priment. De plus en plus, on s’intéresse aux personnes et de moins en moins à leur propos.

1 commentaire
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 1 mars 2015 07 h 25

    C’est dure, dure à … ???

    « De plus en plus, on s’intéresse aux personnes et de moins en moins à leur propos » (Sophie Boulay, professeure associée, Dpt lettres et communication sociale, UQTR)

    Oui, en effet, en politique, aussi ailleurs, et en peu de temps (aussi rapide qu’un clin d’œil), le monde se plait davantage aux aspects physiques-symboliques de la personne, liés tant par son image physique que par son image verbal, qu’au contenu du message, notamment lorsqu’elle s’affiche ou apparaît devant-derrière lui !

    Comment saisir ce phénomène qui semble « sacrifier » le message du contenu de celui du monde de l’image qui, devenant « le » message à livrer, escamoterait l’essentiel ?

    D’exemples, comment expliquer la « trudeaumanie », les réélections en série ?

    Que pendant que l’image passe et attire de douceurs et même de rigueurs, l’électorat, sollicité et débordé, se construit ou imagine et remplace le « contenu-message » présumément d’origine, et ;

    Que pendant qu’il regarde l’image, voit-il du contenu ?

    C’est dure, dure à … ??? - 1 mars 2015 -