La piétonnisation de l’avenue du Mont-Royal va de l'avant

La piétonnisation d'artères commerciales permettra la distanciation physique sans nuire à l'achalandage, espère la Ville de Montréal.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La piétonnisation d'artères commerciales permettra la distanciation physique sans nuire à l'achalandage, espère la Ville de Montréal.

Alors que les commerçants de la Petite-Italie ont refusé la piétonnisation du boulevard Saint-Laurent, la Société de développement commercial (SDC) de l’avenue du Mont-Royal se prépare à prendre la voie inverse en éliminant la circulation automobile dans cette artère, malgré les risques que cette option représente. Les commerçants, eux, sont divisés.

Déployé dans l’urgence, le plan estival de l’administration de Valérie Plante pour faciliter la distanciation en période de pandémie a provoqué des grincements de dents.

Dans la Petite-Italie, la Ville a dû renoncer à son plan de piétonnisation du boulevard Saint-Laurent de type « transit mall » en raison de l’opposition d’une majorité de commerces, dont l’épicerie Milano.

Pendant ce temps, l’avenue du Mont-Royal se prépare à la piétonnisation de l’artère pour la période estivale. Le projet est ambitieux, car le tronçon visé s’étend sur trois kilomètres, entre l’avenue du Parc et la rue Fullum. Le conseil d’administration de la SDC a donné son accord au projet, mais les avis des commerçants sont partagés.

Doutes et inquiétudes

Plusieurs commerçants interrogés par Le Devoir sont sceptiques ou ne savent pas quoi penser de la fermeture de la rue. « Honnêtement, je ne sais pas si ça va être bon pour nous. On roule beaucoup avec la clientèle du quartier. Depuis l’ouverture du Dix30, on n’a plus de “shoppers”. On va voir », explique Charbel Habib, propriétaire de la boutique de chaussures Blü.

« On n’a déjà plus de stationnement d’un côté ou de l’autre de la rue. Et on n’a plus le stationnement de l’aréna Mont-Royal à cause des travaux qui s’y font », dit Manon Gauthier, vice-présidente chez Tony Pappas, qui compte beaucoup de clients à l’extérieur du quartier. Mme Gauthier remarque toutefois que bien des clients ont adopté l’achat en ligne pendant la pandémie.

Sophie Laquerre, propriétaire de la boutique Le Placard, déplore que peu d’informations aient été données aux commerçants concernant le projet. L’impossibilité pour l’autobus de circuler sur l’avenue la préoccupe aussi. « Moi, je ne peux pas vivre seulement avec les gens du quartier. Mais s’il y a des aménagements intéressants, ça peut devenir une destination », croit-elle.

D’autres commerçants s’opposent ouvertement à la piétonnisation. « Le stationnement est essentiel pour que les gens puissent venir », fait valoir Rita Chedid, propriétaire de la boutique JonaChloe. « Quand le coût du stationnement a augmenté, notre achalandage a diminué. Mais on n’a pas le choix. »

De grandes terrasses

La piétonnisation sera-t-elle bénéfique pour les restaurateurs et les propriétaires de bars lorsqu’ils pourront accueillir des clients ? L’arrondissement du Plateau-Mont-Royal a annoncé vendredi que ces établissements pourraient occuper 100 % de l’espace devant leur commerce avec une terrasse, au lieu de 30 %, et que le coût du permis se limiterait à 50 $.

Cela ne convainc pas Sindie Goineau, copropriétaire du restaurant Chez Victoire. « Avec la pandémie, on a été obligés de revoir tout notre plan d’affaires pour offrir des commandes à emporter ou des livraisons. On est déjà en situation critique. On va croiser les doigts pour qu’il y ait de l’achalandage, mais si j’avais eu à me prononcer, j’aurais voté contre la piétonnisation. »

À l’opposé, Fabrice Mishiki, propriétaire du restaurant Le Uptown, est très enthousiaste. « C’est une très bonne idée ! Si on peut mettre des terrasses, ça va être bien », dit-il.

Directeur général de la SDC de l’avenue du Mont-Royal, Claude Rainville reconnaît que le projet ne fait pas l’unanimité et que les commerçants ont de nombreuses questions concernant le stationnement et les livraisons. « Là où le bât blesse, c’est que, normalement, on met en œuvre un projet comme ça sur une période de six à huit mois. Là, il faut agir vite. Le temps nous manque. Le contexte ne se prête pas aux assemblées de cuisine pour discuter du pour et du contre du projet », explique-t-il.

Selon lui, le statu quo ne pouvait être envisagé compte tenu de la crise sanitaire, même si le projet comporte une bonne part d’inconnu : « Si on ne fait rien, on va se faire dire que les mesures de distanciation ne sont pas respectées. Mais il y a une variable inconnue : comment vont se comporter les gens qui viennent de l’extérieur ? Vont-ils accepter de prendre le transport en commun pour venir se balader sur le Plateau ? Je crois quand même que la piétonnisation va être attrayante. »

Propriétaire de la taverne Saint-Sacrement et président de la Nouvelle association des bars du Québec (NABQ), Pierre Thibault plaide en faveur de la piétonnisation. « Il ne faut pas voir ça comme une menace, mais plutôt comme un pas en avant pour relancer l’économie. Il n’y a déjà plus de stationnement dans Le Plateau-Mont-Royal. » Il croit que renoncer à la piétonnisation comme l’a fait la Petite-Italie nuira aux restaurants et aux bars qui peinent déjà à survivre et auront du mal à faire respecter les mesures de distanciation.

Lors de l’assemblée du conseil d’arrondissement du Plateau-Mont-Royal lundi soir, le maire Luc Rabouin a précisé que le projet de piétonnisation débuterait le 15 juin pour se terminer le 1er novembre. « S’il faut arrêter avant [le 1er novembre], on arrêtera avant. C’est l’occasion cette année d’essayer ça », a-t-il dit en rappelant qu’il s’agissait d’un projet mené conjointement par l’arrondissement et par la SDC. « C’est l’option qu’on a jugé tous les deux la plus pertinente pour l’avenue du Mont-Royal. C’est un projet-pilote. Donc, on teste et on va s’ajuster. Si on s’aperçoit que ce n’est pas bonne formule pour cette avenue, on va faire autre chose. On n’est pas du tout dans une approche dogmatique. On est dans une approche pragmatique. »

D’autres artères à Montréal devraient se convertir à la piétonnisation dans les prochaines semaines. C’est notamment le cas de la rue Sainte-Catherine Ouest, à compter du 19 juin, de la rue Saint-Denis, dans le Quartier latin, ainsi que de la rue Masson, sur le tronçon situé entre la 2e Avenue et le boulevard Saint-Michel.

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