«Marcher davantage, partout»

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
Selon Dan Rubinstein, la « bonne direction » équivaut, pour quiconque s’adonne à la marche, à une meilleure santé physique et mentale, et, pour la planète, à une meilleure santé économique, écologique et sociale.
Photo: François Pesant Le Devoir Selon Dan Rubinstein, la « bonne direction » équivaut, pour quiconque s’adonne à la marche, à une meilleure santé physique et mentale, et, pour la planète, à une meilleure santé économique, écologique et sociale.

Ce texte fait partie du cahier spécial Vivre en ville

Le plus grand pas pour l’humanité, dans l’imaginaire collectif, c’est un certain Neil Armstrong qui l’a fait. En 1969. Comme bien des lunes se sont succédé depuis, d’aucuns militent pour que d’autres grands pas se fassent. Par milliers, sinon par milliards, un à un, mais sur la Terre. Dan Rubinstein est un de ceux-là.

« Mon manifeste, dit le journaliste d’Ottawa, se résume en trois mots : marcher davantage, partout. Marcher, même un petit peu plus, un petit peu plus longtemps, un petit peu plus souvent, ce sont des pas dans la bonne direction. »

La « bonne direction » équivaut, pour quiconque s’adonne à la marche, à une meilleure santé physique et mentale, et, pour la planète, à une meilleure santé économique, écologique et sociale.

Dan Rubinstein est l’auteur du livre Born to Walk. The Transformative Power of Pedestrian Act (ECW Press). Cette ode pour la « loi du piéton » décrypte autant les nombreux avantages de la marche que les trucs pour la pratiquer, le plus possible, « un pas à la fois ».

Depuis la publication du manifeste au printemps, des lecteurs ont écrit à son auteur, pour le remercier. Ils ont adopté certains principes défendus par le livre, comme celui de faire l’aller-retour à pied entre le domicile et le bureau, et en sont aujourd’hui plus heureux, moins stressés.

« Pourquoi quitter le travail pour aller au gym, dans le trafic de l’heure de pointe ? demande Rubinstein, lors d’un entretien téléphonique. Pourquoi, à la place, ne pas rentrer à la maison en marchant ? C’est meilleur pour la santé, moins cher, meilleur pour l’environnement. »

Comme journaliste, Dan Rubinstein a couvert plusieurs secteurs, sport et culture inclus. En 2012, il est devenu cet activiste de la réalité piétonne à laquelle il consacre la majorité de ses écrits.

« Je me vois comme un journaliste obsédé par la marche. J’y pense tout le temps, j’en parle tout le temps, je pose des questions tout le temps à son sujet. Et je marche beaucoup », dit celui qui publie dans The Walrus, The Globe and Mail, The Economist et enRoute.

C’est pour fuir le stress qu’il est lui-même passé de marcheur occasionnel à activiste. Il courait pendant l’heure du midi pour combattre les angoisses liées à ses responsabilités d’éditeur. Il s’est mis à allonger ses distances, de plus en plus, jusqu’à ce que son genou le lâche. « Je courais trop », confie celui qui a alors remplacé la course par la marche. Il s’est aussi mis à lire articles et études savantes sur le déplacement à pied. Le projet de livre est né là, à travers toutes sortes d’expériences.

Un de ses premiers défis : le trajet de Toronto au chalet de ses parents, un parcours que plusieurs font tous les jours en voiture, à l’instar des travailleurs montréalais qui habitent dans les Laurentides. Le sien, long de 180 kilomètres, lui a pris quatre lunes.

« Je voulais voir ce que ça faisait de faire un déplacement normal d’une manière inhabituelle, se souvient-il. J’ai eu une autre perception des distances, du territoire, des gens qui y habitent. »

Son plus long défi : 350 kilomètres, en deux semaines. Dan Rubinstein s’était joint à une des étapes de l’Innu Meshkenu (le chemin innu), rallye pédestre de 6000 kilomètres à travers le territoire des Premières Nations du Québec et du Labrador, piloté par le chirurgien innu Stanley Vollant. Rubinstein en est sorti plus philosophe.

« Si tu vois une grosse affaire, effrayante et intimidante, dans un périple comme celui-ci, tu seras incapable de l’accomplir. Mais si tu le vois une heure à la fois, un jour à la fois, une étape à la fois, tu réussiras. »

Activiste, philosophe… et pragmatique : Dan Rubinstein est conscient que le temps est le principal obstacle pour pratiquer la marche. Lui-même, redevenu « normal » après trois ans de militantisme pur, roule à vélo, court. Il possède même une voiture. Et ce n’est pas par manque de désir, mais de temps, que l’invité d’honneur du colloque citoyen Tous piétons ! fera le trajet jusqu’à Montréal en train.

La problématique du temps doit être contournée sans pression. C’est un pas à la fois, répète-t-il, que les choses évoluent. « On n’a pas besoin de changements radicaux, pas besoin de révolutions », croit-il.

Selon Rubinstein, l’objectif peut être aussi simple que viser à nous libérer de notre addiction technologique. « Nous passons beaucoup de temps assis devant un écran, pointe-t-il. Nous avons développé une dépendance aux courriels, aux tweets. Nous créons une masse d’informations et notre cerveau en demande toujours plus. »

Plus on aura des occasions de combattre cette dépendance, mieux on se sentira. Il s’agit, note l’activiste journaliste, de les trouver dans notre quotidien, même si au début les marches ne sont que de durée marginale.

Une étape à la fois, un pas après l’autre. Pas besoin de courir, même au moment de revoir les plans d’urbanisme de nos villes. Dan Rubinstein estime que les administrations municipales l’ont compris quand il pense à la multiplication des pistes cyclables de Montréal ou à la revitalisation des quais de Toronto.

Dans sa propre ville, le meilleur exemple concerne la rue Main. L’actuelle réfection de cette artère principale d’Ottawa réduira les voies pour les voitures (de 4 à 2), fera place à une piste cyclable, et de « larges et beaux trottoirs » apparaîtront.

« On pourra parler d’une rue complète et agréable », dit celui qui ne prêche pas pour une piétonnisation totale des artères. À ses yeux, la mixité des usages, et des usagers, est la meilleure option.

Pragmatique, Dan Rubinstein n’est pas du genre à vouloir marcher sur la Lune. Certes, il aime passer « par des lieux inusités, pour autant que le paysage soit beau ». Il rêve ainsi de parcourir à pied les 200 kilomètres qui séparent Ottawa et Kingston. Cependant, quand on lui demande le circuit qu’il préfère, sa réponse est toute simple et terre-à-terre : « C’est celui qui me mène d’où je suis à l’endroit où je dois me rendre