Des menaces virtuelles devenues trop réelles pour des élus

L'intimidation prend la forme de courriels, d’appels téléphoniques, de messages sur les réseaux sociaux. Elle se fait toutefois aussi en personne.
Illustration: Romain Lasser L'intimidation prend la forme de courriels, d’appels téléphoniques, de messages sur les réseaux sociaux. Elle se fait toutefois aussi en personne.

Des menaces de mort. Des altercations physiques. Des protestataires aux portes du bureau de circonscription ou de sa propre maison. Les menaces à l’endroit des élus qui pullulaient sur les réseaux sociaux depuis des années se sont maintenant transposées dans la réalité. Et elles ont forcé certains députés à modifier leur comportement et leurs déplacements, voire à rehausser la sécurité de leur domicile ou carrément à déménager pour se sentir davantage en sécurité, révèle un sondage mené par Le Devoir auprès des parlementaires fédéraux.

La quasi-totalité d’entre eux, soit plus de quatre sur cinq des élus consultés, rapportent avoir été la cible de menaces verbales ou physiques. Celles-ci vont des menaces à leur réputation ou à leur carrière (71 %) aux menaces à leur intégrité physique (63 %). Le tiers des députés qui ont accepté de répondre à notre coup de sonde (34 %) affirment aussi avoir reçu des menaces de mort.

34 %
C’est la proportion de députés fédéraux qui ont reçu des menaces de mort (ou 23 des élus ayant répondu à notre sondage). 71 % (48 élus) ont été la cible de menaces à leur réputation ou à leur carrière. 63 % (43 élus) ont reçu des menaces à leur intégrité physique.

Cette intimidation prend la forme de courriels, d’appels téléphoniques, de messages sur les réseaux sociaux. Elle se fait toutefois aussi en personne.

Près de la moitié des élus (49 %) ont ainsi été apostrophés et intimidés lors d’une altercation physique avec un citoyen.

C’est le cas du libéral John Aldag, qui s’est fait interpeller en faisant du porte à porte, dans des stationnements ou lors d’événements publics. « Le Convoi de la liberté a partagé mon adresse à la maison et a encouragé des manifestants à se rendre chez moi. Des passants ont dû intervenir pour assurer ma sécurité », confie-t-il en outre.

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

Quelques-uns de ses collègues affirment aussi avoir été intimidés par des membres de ces « convois ». Des voitures ont circulé devant la demeure d’un conservateur ou se sont stationnées longuement devant le bureau de circonscription d’un libéral et à côté de son véhicule. Le service de sécurité du Parlement avait avisé les élus cet hiver de cette pratique du « doxing » — qui consiste à dévoiler sur Internet l’adresse ou les informations privées d’un individu dans le but de lui nuire — et les avait appelés à être prudents.

Une bombe à retardement

John Aldag fait également partie de ceux qui ont dû faire appel aux autorités pour empêcher un citoyen de les contacter. Le député de la Colombie-Britannique a choisi la voie d’une mise en demeure, tandis que sept de ses collègues (surtout des hommes, aussi) ont dû obtenir un interdit de contact auprès de la police tellement les menaces étaient sérieuses. Un autre rapporte qu’un citoyen s’est vu ordonner de ne pas entrer en contact avec lui, dans le cadre de sa mise en liberté sous caution.

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C’est le nombre d’élus fédéraux qui ont envoyé une mise en demeure ou qui se sont tournés vers la police pour obtenir un interdit de contacts ou une ordonnance similaire imposée comme condition de remise en liberté.

Les trois quarts des députés (73 %) ont fait l’objet de menaces si préoccupantes qu’ils ont alerté la police. Ils sont toutefois beaucoup moins nombreux à avoir officiellement porté plainte — soit la moitié des répondants.

   

Le Devoir a acheminé un sondage maison aux 338 élus fédéraux qui siègent aux Communes, afin de faire le constat des menaces auxquelles ils sont exposés sur le Web et en personne ainsi que de l’impact qu’elles ont sur leur vie personnelle et leur travail. De ce nombre, 68 ont accepté d’y répondre — soit 20 % des députés —, pour la plupart de façon anonyme. Quelques libéraux et néodémocrates se sont identifiés, mais aucun des conservateurs et bloquistes qui ont participé.

Les causes évoquées pour expliquer cette hargne ambiante varient. Mais le constat, lui, est unanime : tout cela ne peut plus durer.

« La fin de la plupart des mesures sanitaires au Québec ne semble pas avoir eu d’incidence sur le phénomène. Je crains de plus en plus pour ma sécurité physique », a notamment commenté un député du Bloc québécois, sans se nommer. « Pour moi, c’est une évidence que des incidents se produiront envers des élus. Cette colère semble bien ancrée. »

Protéger son domicile, ou déménager

 

Bien que 12 des répondants au sondage aient affirmé ne pas faire l’objet de telles menaces, les autres font état d’un climat social qui les fait craindre pour leur propre sécurité (50 %) et pour celle de leur famille (46 %).

« J’ai reçu des menaces contre mes enfants, contre d’autres membres de ma famille et même contre mon chien », relate la néodémocrate Heather McPherson, l’une des deux députés du parti en Alberta, qui hésite maintenant à annoncer publiquement ses activités politiques.

Une députée libérale évite de nommer ses enfants sur le Web. Quelques-uns rapportent avoir rehaussé la sécurité à leur domicile, à l’aide de caméras de surveillance ou d’autres dispositifs. Certains confirment s’être munis du « bouton de panique » qui leur est offert depuis décembre. La Chambre des communes refuse de préciser combien de ces dispositifs, qui permettent d’appeler les autorités en cas d’urgence, ont été distribués.

« Je porte le bouton de panique. J’ai changé mes routines. Je ne marche plus où que ce soit toute seule. J’ai vendu ma maison pour déménager dans un édifice à condos sécuritaire », confie même une autre élue libérale, qui a préféré ne pas se nommer.

« Je prends différents trajets lorsque je suis à pied. Je ne m’exprime plus aussi ouvertement et librement », indique pour sa part un collègue libéral.

Ils sont près de la moitié à affirmer, comme lui, avoir modifié leur comportement de différentes façons : en évitant d’aborder certains sujets aux Communes (24 %) ou sur les réseaux sociaux (67 %), ou même en s’abstenant de participer à certains événements publics (39 %) — chacun des élus pouvait choisir plus d’une de ces réponses.

Le néodémocrate Charlie Angus révélait, le mois dernier, que le service de protection parlementaire recommande maintenant aux députés d’évaluer le risque aux événements auxquels ils se joignent et de prévoir un plan d’évacuation, en cas de besoin.

 

Des changements, sur la Colline et dans les circonscriptions

Seuls 40 % des répondants disent souhaiter que la sécurité soit rehaussée sur la colline Parlementaire. L’accès y a été resserré suite à la fusillade de 2014. Plusieurs voudraient cependant que le périmètre de l’enceinte parlementaire soit agrandi, que la piétonnisation de la rue Wellington suite à l’occupation du « convoi » devienne permanente, ou encore que davantage de patrouilles aient lieu sur les trottoirs.

Car sur la Colline également, les députés prennent maintenant leurs propres précautions. « Ciblée pour mes appuis à la loi 21 [sur la laïcité de l’État québécois], j’ai longtemps eu peur de faire le trajet sur le terrain du parlement », explique une élue bloquiste. « J’évite d’emprunter les trajets habituels pour m’y rendre. »

Une collègue voudrait que le service de sécurité parlementaire accompagne les députés lorsqu’ils quittent tard le soir. Un conservateur réclame « plus de présence extérieure entre les édifices lorsque la Chambre siège tard ».

Bon nombre des répondants insistent en outre sur le fait que c’est dans leur circonscription qu’ils ont besoin de plus de soutien. Pour l’instant, ils barrent les portes de leurs bureaux, filtrent les appels téléphoniques « pour protéger les employés » et augmentent là aussi les dispositifs de sécurité.

La majorité d’entre eux voudraient que tous les chefs de parti se voient offrir un service de sécurité (65 %), et près de la moitié offriraient le même service à tous les membres du Conseil des ministres (46 %), comme c’est le cas à l’Assemblée nationale. La Chambre des communes et le gouvernement évaluent présentement ces possibilités.

Des craintes pour le débat public

 

Les élus, sous le couvert de l’anonymat, se renvoient la balle en marge de ce climat social.

« Je crois profondément que l’environnement actuel est directement lié au comportement et aux stratégies politiques utilisées par le Parti conservateur », écrit l’un d’entre eux, libéral. La néodémocrate Heather McPherson renchérit que « certains politiciens ont aggravé cette situation » — sans les identifier.

Une bloquiste anonyme argue que des collègues députés — sans nommer leur parti non plus — « n’aident certainement pas » en traitant les élus du Bloc de « racistes dès que l’on veut protéger nos valeurs ».

Un conservateur anonyme, quant à lui, rejette la faute sur la pandémie, l’élection de Donald Trump, le « convoi des camionneurs » et le virage politique de Maxime Bernier, qui a quitté la famille conservatrice pour créer son Parti populaire du Canada.

Un député, qui ne précise pas de quelle formation politique il fait partie, évoque en revanche l’avènement des réseaux sociaux, mais aussi « l’élection de Justin Trudeau ». « Je constate une tendance inquiétante aux motivations extrémistes. Bien que ce ne soit souvent pas rapporté, cela inclut les tendances extrémistes de la gauche politique. »

Au final, le risque est que les élus canadiens n’aillent plus à la rencontre de leurs concitoyens et de groupes d’intérêts, craint une libérale qui a vu elle-même l’une de ses activités avec des maires de sa circonscription menacée d’être perturbée par des membres de l’un des « convois ». « C’est ce qui risque d’arriver de plus en plus : l’intimidation contre les élus, alors qu’ils tentent de joindre et de parler à leurs commettants. 



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