Envisager un surprenant scénario d’égalité

Justin Trudeau répète vouloir « envoyer le plus grand nombre de députés libéraux pour bien représenter leur communauté », mais ne précise jamais s’il souhaite, ou non, s’accrocher au pouvoir malgré une défaite.
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Justin Trudeau répète vouloir « envoyer le plus grand nombre de députés libéraux pour bien représenter leur communauté », mais ne précise jamais s’il souhaite, ou non, s’accrocher au pouvoir malgré une défaite.

Si la tendance se maintient, le prochain gouvernement sera minoritaire. Mais qui le formera ? En cas de résultats exceptionnellement serrés, comme une différence de quelques sièges, il pourrait être impossible de l’affirmer pendant des jours, voire des semaines après le vote de lundi, préviennent des spécialistes du système parlementaire.

« Une situation de gouvernement minoritaire, ça peut être très trompeur. » À la lecture des derniers sondages, qui laissent entrevoir un résultat très serré aux élections du 20 septembre, le professeur au Département des sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal Hugo Cyr prévient les médias : si les deux partis sont presque à égalité, annoncer le gagnant trop vite, « ça peut être politiquement dangereux ».

Contrairement à l’idée reçue, dit-il, il n’est pas automatique que le chef du parti remportant le plus grand nombre de sièges soit celui appelé à former le prochain gouvernement. D’abord, parce que Justin Trudeau est encore le premier ministre, et parce qu’il le restera jusqu’à sa démission ou à une perte de confiance du prochain Parlement. Bref, un résultat serré ouvre la porte à de possibles et longues intrigues politiques.

Le premier ministre qui se retrouve avec moins de sièges va démissionner le jour même. Mais ce n’est pas une obligation constitutionnelle.

« Oui, la tradition veut qu’on fasse généralement de la place au parti qui a gagné le plus grand nombre de sièges. Le premier ministre qui se retrouve avec moins de sièges va démissionner le jour même. Mais ce n’est pas une obligation constitutionnelle, au niveau de la convention », distingue Philippe Lagassé, professeur à l’Université Carleton, à Ottawa, et spécialiste des systèmes parlementaires de Westminster.

« Si on a un scénario où Justin Trudeau finit deuxième, soit en nombre de sièges ou en nombre de votes, tout dépend s’il veut concéder une défaite et offrir sa collaboration à Erin O’Toole, ou s’il veut s’accrocher et solliciter la confiance de la Chambre. Et il a parfaitement le droit », ajoute Patrick Taillon, professeur à la Faculté de droit de l’Université Laval.

Le scénario des possibles

En cas d’un résultat minoritaire serré, et spécialement en cas d’un glissement libéral tout juste en deuxième position, les experts surveilleront très attentivement les paroles prononcées par Justin Trudeau après la publication des résultats. Si M. Trudeau concède la victoire, le chef du parti ayant fait élire le plus de députés deviendra vraisemblablement premier ministre. Sinon, l’histoire politique pourrait prendre un détour inusité.

« Ça revient, finalement, au choix de monsieur Trudeau [de tenter sa chance pour s’accrocher]. La gouverneure générale ne s’impliquera pas », tranche Philippe Lagassé. Il évoque le scénario, somme toute plausible, dans lequel le NPD, le Parti vert ou le Bloc québécois accorderaient leur confiance de nouveau aux libéraux, pour des raisons de convergence d’idées, au lieu d’appuyer un Parti conservateur arrivé premier au scrutin.

Justin Trudeau pourrait ainsi théoriquement rester premier ministre tout en ayant « perdu » les élections. S’il échoue à obtenir les appuis requis, son principal opposant serait appelé à tenter de former le gouvernement. Il aurait toutefois besoin, à son tour, de l’appui des partis de l’opposition. Sans quoi, le pays plongerait de nouveau dans une campagne électorale.

Des précédents pas si lointains

Bien que rare, et jamais vu au fédéral depuis les années 1920, le scénario d’un revirement inattendu de situation au lendemain d’une élection s’est bel et bien produit dans deux provinces ces dernières années, rappelle Patrick Taillon.

En 2017, en Colombie-Britannique, c’est le Parti libéral qui a remporté le plus de sièges, mais il a rapidement été délogé par une alliance entre verts et néodémocrates. En 2018, au Nouveau-Brunswick, le Parti libéral a tenté de s’accrocher au pouvoir, fort d’un plus grand pourcentage du vote populaire, mais comptant un siège de moins que le Parti conservateur. Les libéraux furent rapidement renversés par un vote de la Chambre, ouvrant la porte à un gouvernement du conservateur Blaine Higgs, le premier ministre actuel.

« Les chances que le nombre de sièges soit vraiment proche d’être égal sont présentes » pour ce scrutin, confirme Philippe J. Fournier, créateur de l’agrégateur de sondages 338Canada. « Il suffirait que les libéraux aient un résultat un peu moins bon que la moyenne [mesurée dans les sondages en date de jeudi]. »

Au moment où ces lignes étaient écrites, ses prédictions étaient de 145 sièges libéraux pour 126 conservateurs. Le compilateur du réseau public CBC, Poll Tracker, projetait plutôt 150 sièges libéraux et 120 conservateurs, avec toutefois une grande marge de résultats possibles, dont celui d’une égalité statistique. Au début du mois, ces projections indiquaient que c’étaient les conservateurs qui étaient en tête par quelques sièges.

Justin Trudeau répète vouloir « envoyer le plus grand nombre de députés libéraux pour bien représenter leur communauté », mais ne précise jamais s’il souhaite ou non s’accrocher au pouvoir malgré une défaite. Il s’est contenté de dire au quotidien La Presse qu’il « ne [va] rien écarter ». Si jamais il s’engage dans cette voie, il devra non seulement négocier l’appui de partis d’opposition, mais aussi le justifier auprès du public.

« Justin Trudeau est vraiment avantagé, en ce moment, avec les règles du jeu, résume Patrick Taillon. Mais au-delà des conventions, il y a des comportements qui ne sont peut-être pas obligatoires, mais qui seraient l’incarnation du fair-play et de la manière idéale de se comporter. »

Le NPD n’a pas fermé la porte à une collaboration, mais le Bloc québécois refuse de prendre part à une coalition formelle. Son chef, Yves-François Blanchet, n’a toujours pas affiché sa préférence entre un gouvernement libéral ou conservateur.

« Je suis le tenant d’une certaine tradition, a-t-il dit mercredi. Tu ne modifies pas les règles et les traditions parce que ça ne fait pas ton affaire. Le chef qui aura le plus grand nombre de députés sera normalement invité à former un gouvernement. »

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