Les hostilités électorales sont bel et bien lancées

Photomontage: La Presse canadienne / montage Le Devoir Yves-François Blanchet, Jagmeet Singh, Erin O’Toole et Justin Trudeau

Au terme du premier débat en français de la campagne électorale fédérale, Justin Trudeau, Erin O’Toole et Yves-François Blanchet ont eu du mal à justifier, tour à tour, certaines de leurs propositions.

Le chef libéral s’est empêtré quand est venu le temps d'expliquer pourquoi il a déclenché des élections. Le leader conservateur n’a pas su préciser le sort qu’il réservera à l’entente conclue avec Québec sur les garderies et le chef bloquiste a été malmené en raison de son appui au projet du 3e lien à Québec.

Yves-François Blanchet a rapidement posé la question que bien des électeurs évoquent depuis deux semaines, à savoir si Justin Trudeau a déclenché une campagne électorale dans le simple espoir de décrocher une majorité. « Si vous aviez été majoritaire, auriez-vous été en élections pareil pour obtenir un mandat clair pour lutter contre la pandémie ? » a lancé le chef bloquiste à Justin Trudeau dès les premières minutes de ce « face-à-face » sur les ondes de TVA. « C’est une bonne question, M. Blanchet », a rétorqué le chef libéral. M. Trudeau a rappelé aussitôt que les partis d’opposition comme le Bloc ont voté contre le gouvernement lors de votes de confiance au Parlement et a réitéré qu’il souhaite maintenant sonder les Canadiens quant au meilleur plan de relance post-pandémie.

Invité quelques minutes plus tard par Erin O’Toole à répondre à la question de M. Blanchet, Justin Trudeau a de nouveau esquivé celle-ci.

Le chef libéral s’est défendu d’avoir mal agi en choisissant de plonger le pays en campagne électorale en pleine quatrième vague de la COVID-19, comme l’a relevé M. O’Toole. « Presque 80 % des Canadiens ont fait la bonne chose de se faire vacciner, même deux fois. Et pour 20 % qui sont en train d’avoir une 4e vague parce qu’ils ne sont pas vaccinés, on va arrêter notre démocratie ? On ne va pas permettre aux gens de choisir ? » a dit M. Trudeau — un argument qu’il a répété à plusieurs reprises au fil du débat. Sa logique a cependant été démontée par le néodémocrate Jagmeet Singh. « On a été élus pour quatre ans. Et il reste deux ans. La démocratie ne finit pas si on attend pour compléter ce que les gens ont voté. »

M. Trudeau a cependant confirmé en fin de débat qu’il espère décrocher une majorité dans 19 jours. « Les différences qu’on a avec les conservateurs sur la vaccination, sur les garderies, sur l’environnement, je pense qu’on se retrouverait peut-être dans 18 mois dans une autre élection si on avait un gouvernement minoritaire », a-t-il répondu à l’animateur Pierre Bruneau qui lui posait la question. Le chef libéral a ensuite expliqué, après ce face-à-face, qu’il avait simplement évoqué ce délai parce qu'il s’agit de la durée moyenne d’un gouvernement minoritaire.

Erin O’Toole attaqué

Sans surprise, Erin O’Toole — qui était la cible de bien des attaques, alors qu’il chauffe les libéraux en tête des sondages — a été invité à de nombreuses reprises à préciser s’il compte ou non honorer l’entente de 6 milliards de dollars sur les garderies signée entre les gouvernements Trudeau et Legault.

Le chef conservateur s’est défilé chaque fois en martelant l’argument du respect des champs de compétence et en répétant sa promesse de verser de l’argent aux familles à l'aide d’un crédit d’impôt pour les frais de garde.

« C’est une somme essentielle, due au Québec », a dit le chef du Bloc québécois. « Vous ne connaissez pas votre dossier. [...] Un crédit d'impôt, ce que vous offrez, ne fera absolument rien ! » a renchéri Justin Trudeau.

Un accrochage entre les chefs libéral et conservateur sur la faveur présumée du second pour un système de santé à deux vitesses n’a pas non plus permis de clarifier la position de M. O’Toole. Ce dernier n’a jamais voulu exclure une plus grande place du privé en santé — même lors des points de presse de fin de soirée. « Les provinces ont besoin d’un partenaire, pas d’un papa à Ottawa », a-t-il simplement répondu aux questions insistantes du chef libéral lors du débat.

Yves-François Blanchet a en outre réservé plusieurs de ses attaques au chef conservateur, qui mentionnait à toutes les occasions avoir un « contrat » avec les Québécois. « Avec qui vous l'avez négocié, ce contrat-là ? » a demandé avec ironie M. Blanchet.

M. O’Toole s’est à nouveau retrouvé isolé sur la question de la vaccination obligatoire. Si l’ensemble des chefs ont rejeté l’idée d’imposer la vaccination contre la COVID-19 à tous les adultes canadiens, seul le leader conservateur a dû reconnaître que ses candidats n’ont pas tous été vaccinés. « On a une règle : les vaccins ou, peut-être, s’il y a quelques non-vaccinés, un test de dépistage rapide quotidien », a expliqué le chef en point de presse, sans chiffrer ce nombre de candidats conservateurs non vaccinés. 

Justin Trudeau est quant à lui venu préciser, lors du débat, que tous ses candidats ont reçu leurs doses, « à l’exception d’une qui a une exemption médicale ».

Blanchet ciblé aussi

La discussion est également devenue particulièrement tendue lors des échanges sur le racisme systémique. « Les Québécois ne sont pas racistes », a affirmé d’entrée de jeu M. Blanchet, qui a reproché au chef néodémocrate d’avoir brandi cette insulte à l’endroit de l’un de ses députés, Alain Therrien, aux Communes l’an dernier. Jagmeet Singh a rétorqué qu'il avait été vexé par un geste de l’élu bloquiste lorsqu’il avait proposé une motion visant à reconnaître le racisme systémique au sein de la Gendarmerie royale du Canada. « C’est la même chose qui se passe pour les communautés autochtones ! Pour Joyce Echaquan ! » a lancé M. Singh.

M. Blanchet a en outre rappelé que le député néodémocrate Matthew Green avait salué les propos controversés du professeur de l’Université d’Ottawa, Amir Attaran, qui a traité le premier ministre québécois, François Legault, de « suprémaciste blanc » et le Québec, d’« Alabama du Nord ». M. Singh a précisé qu'il avait condamné les propos du professeur Attaran à l’époque, mais il n’a pas voulu se prononcer sur ceux de son député.

M. Trudeau a quant à lui dû admettre qu’il n’excluait pas la possibilité que le programme de contestation judiciaire puisse servir à financer une éventuelle contestation de la Loi sur la laïcité de l’État québécois. « J’ai dit que, non, je n’allais pas enlever le droit du fédéral de défendre les minorités », a-t-il affirmé.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Quelques dizaines de manifestants ont accueilli les chefs à leur arrivée sur le plateau du débat jeudi. Des militants écologistes, des syndicats et des défenseurs de la cause kabyle, en Algérie, tentaient d’attirer l’attention des candidats.

Les échanges sur le dossier de l’environnement ont en revanche mis M. Blanchet sur la défensive, en raison de son appui au projet de 3e lien entre Québec et Lévis. « Je me suis fait assez bardasser sur ça, j’ai le droit de m’expliquer », a-t-il dit avec impatience devant les interventions de ses adversaires, avant de répéter que c’est au Québec, selon lui, d’assurer la cohérence écologique du projet. « Il faut que ce soit bien fait », a-t-il affirmé. « On vous entend ici et là avec plein de contradictions », lui a renvoyé Justin Trudeau.

Le chef libéral a pour sa part été accusé par M. Singh de n’offrir que de belles paroles en environnement, tandis qu’Erin O’Toole s’est fait reprocher de vouloir revenir aux cibles de réduction de gaz à effet de serre de Stephen Harper.

À chacun son bilan

Tour à tour, les rivaux de Justin Trudeau ont tenté de se présenter comme la meilleure solution de remplacement au chef libéral qui cherche à décrocher un troisième mandat.

Lors d’un échange sur la Prestation canadienne de relance économique, qui est venue remplacer la Prestation canadienne d’urgence pour aider les travailleurs pendant la pandémie, Erin O’Toole s’est dit d’accord avec M. Blanchet sur le fait que cette aide fédérale a contribué à la pénurie de main-d’œuvre, comme l’ont déploré plusieurs employeurs. « Mais la différence, c’est que je suis le seul qui peut remplacer M. Trudeau », a-t-il avancé. « Quand on change, c’est pour mieux», lui a répliqué le chef bloquiste.

M. Blanchet a plutôt réclamé l’élection d’un gouvernement minoritaire, qui permettrait au chef du Bloc de tenter d’obtenir « des gains pour le Québec ».

Jagmeet Singh a quant à lui tenté de vanter son bilan pour prouver son importance au Parlement, affirmant qu’il a forcé le gouvernement à bonifier certains programmes d’aide pendant la pandémie. « Vous vous attribuez le bilan du gouvernement libéral », lui a reproché M. Trudeau.

Le chef néodémocrate a été un peu plus effacé que les autres au fil des échanges, moins souvent la cible de ses rivaux devant un auditoire québécois. « Je ne crois pas que, lorsque deux personnes parlent en même temps, cela est très utile. Ce n’est pas une bonne façon de communiquer des idées », a fait valoir M. Singh en point de presse à la fin de la soirée. « Lorsque M. O’Toole et M. Trudeau s’obstinent, je les laisse faire et je dis : “Ils ne sont vraiment pas si différents l’un de l’autre” », a déclaré le chef du NPD.

Un second débat des chefs en français, organisé par un consortium dont Le Devoir fait partie, sera diffusé mercredi prochain.



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