La cheffe du Parti vert mise tout sur son élection dans Toronto-Centre

En entrevue au «Devoir», Annamie Paul explique qu’une fois l’élection déclenchée, sa priorité a été fixée: gagner Toronto-Centre.
Photo: Christopher Katsrov La Presse canadienne En entrevue au «Devoir», Annamie Paul explique qu’une fois l’élection déclenchée, sa priorité a été fixée: gagner Toronto-Centre.

Même si elle est à la tête d’un parti national, la cheffe du Parti vert du Canada, Annamie Paul, ne prévoit pas de grande tournée du pays pour promouvoir sa campagne. Elle choisit plutôt de consacrer toutes ses énergies et ses modestes moyens à sa propre élection dans la circonscription de Toronto-Centre, où il n’y a eu que des candidats libéraux élus depuis 28 ans.

Annamie Paul et trois de ses bénévoles sont un peu à l’étroit dans les couloirs surchauffés du vieil édifice de logements du centre-ville de Toronto où elle a choisi de faire du porte-à-porte. Au septième étage, elle passe sans effort de l’anglais au français en s’adressant à une femme francophone. « Je vais rester dans la circonscription la plupart [du temps]. [Il ne reste que 30 jours à la campagne électorale]… et il faut absolument gagner ici », explique-t-elle candidement à l’électrice.

Sa campagne est aussi une affaire de famille : à un autre étage, sa mère, sa belle-mère et ses deux fils, Malachai et Jonas, lui prêtent main-forte. Ils cognent aux portes des sympathisants verts de l’édifice, dont la liste est imprimée sur quelques feuilles détachées. La petite équipe distribue des affiches à l’effigie de Mme Paul et ne perd pas de temps à solliciter ceux qui n’ont pas été ciblés comme des partisans potentiels.

En entrevue au Devoir, Annamie Paul explique qu’une fois l’élection déclenchée, sa priorité a été fixée : gagner Toronto-Centre. Jusqu’ici, elle a passé pratiquement tous les jours de la campagne dans cette circonscription, la plus densément peuplée du Canada, avec quelques incursions dans d’autres quartiers centraux de la métropole du pays. Pour le reste, elle « espère faire des petits voyages dans les autres régions », contrairement aux autres chefs de parti qui passent l’essentiel de la campagne en tournée afin de donner un coup de pouce à leurs candidats locaux.

Son équipe n’a voulu confirmer aucun calendrier de voyages à venir.

 
Photo: Boris Proulx Le Devoir Annamie Paul faisait du porte-à-porte dans la circonscription de Toronto-Centre vendredi dernier.

« Si je peux gagner ici, c’est un bon signal pour l’élection provinciale [ontarienne] qui va se dérouler ici l’année prochaine. C’est un bon signal pour les autres régions […] dans les provinces où on cherche encore à faire des gains : ici, le Québec, l’Alberta, la Saskatchewan… Alors, oui, c’est quelque chose qui peut être très important, symboliquement, pour notre parti. Et un très bon indicateur des possibilités pour les prochaines élections provinciales et aussi fédérales. »

Crise interne

En juillet, La Presse canadienne a révélé que des fonds prévus pour la campagne de la cheffe du Parti vert lui ont été retirés dans la foulée d’une fronde interne menée contre elle. Son équipe de campagne refuse toujours de confirmer ou de commenter ces informations. La cheffe ne souhaite pas non plus parler de la crise interne de son parti, qui s’est maintenant transportée devant les tribunaux, disant « être absolument concentrée sur le moment » présent.

Elle ne motive pas son choix de rester à Toronto par un manque de moyens, mais évoque plutôt une question de stratégie. « Je dois accepter [la position de] candidate dans une circonscription où je dois gagner pour la première fois. Je ne suis pas comme Elizabeth [May] ou Paul [Manly, déjà élus sous la bannière des verts] ; je dois travailler et passer du temps avec les gens de la circonscription, présenter mes idées. »

Annamie Paul refuse aussi de se prononcer sur son avenir politique en cas de défaite dans la circonscription. Elle y est arrivée quatrième à l’élection de 2019, avec presque 27 000 voix de retard sur l’ex-ministre libéral des Finances, Bill Morneau, puis deuxième lors de l’élection partielle de 2020 — beaucoup plus serrée — avec quelque 2300 voix de retard sur l’actuelle députée libérale, Marci Ien.

Son choix de se présenter à Toronto reflète sa personnalité, croit-elle. « Il faut oser. Si j’ai décidé d’aller chercher la nomination ici [à Toronto-Centre], c’est pour faire la preuve que le Parti vert peut gagner des sièges hors des côtes. On doit démontrer que c’est possible de gagner en Ontario, au Québec, là où il y a de grandes populations progressistes. »

Je dois accepter [la position de] candidate dans une circons-cription où je dois gagner pour la première fois. Je ne suis pas comme Elizabeth [May] ou Paul [Manly, déjà élus sous la bannière des verts].

Ce n’est pas un secret que les verts courtisent les électeurs plus à gauche. Sa plateforme électorale, qui doit encore être présentée, se basera sur trois piliers : l’environnement, le filet social et la justice sociale, dont la lutte contre la discrimination.

Annamie Paul, qui s’est d’ailleurs déjà dite victime de racisme et de sexisme au sein même de son propre parti, estime qu’il est important de mettre son identité en avant en tant que cheffe. « Si ce n’était pas important, il y aurait eu plus de gens comme moi déjà dans les rôles de leader de partis. Je suis la première femme juive […], la première personne noire et la première femme de couleur aussi. C’est beaucoup de premières ! Et c’est décevant, parce que notre pays est très diversifié et que, si c’était seulement une question d’aptitudes, si c’était seulement une question d’expérience, il y en aurait eu d’autres. »

Une adversaire vedette

Même si Annamie Paul mise tout sur son élection dans Toronto-Centre, c’est loin d’être gagné. Dans cette circonscription où environ la moitié de la population est issue d’une minorité visible, elle affronte une autre femme noire : la députée libérale Marci Ien.

L’ex-animatrice de la populaire émission d’après-midi The Social, à CTV, est née à Toronto-Centre de parents originaires de Trinité-et-Tobago. Elle dit avoir été approchée par Justin Trudeau lui-même pour prendre la place de Bill Morneau, qui a quitté la politique dans la foulée du scandale UNIS (WE Charity). C’est la mort tragique de George Floyd et l’émergence du mouvement Black Lives Matter qui l’a convaincue de se lancer dans l’arène.

Vendredi, lors du passage du Devoir, le bureau des verts n’était animé que par une poignée de bénévoles. Situé à un jet de pierre de là, le même jour, le bureau libéral fourmillait de militants en formation. Une quinzaine d’entre eux s’apprêtaient à investir les immenses tours de logements du quartier, armés de leurs téléphones intelligents connectés à l’application Libéraliste, la base de données électorales du Parti libéral.

À l’arrivée de leur candidate, plusieurs bénévoles applaudissent. « J’adore mon travail. C’est d’être connectée et d’écouter les gens […]. Maintenant, je peux passer aux actes ! Et c’est la grande différence », dit-elle, comparant la politique au métier de journaliste, qu’elle pratiquait jusqu’à l’an dernier. Marci Ien ne fait pas grand cas du fait d’affronter une cheffe de parti, un scénario identique à celui de la partielle de 2020.

« Je n’ai pas le temps de me concentrer sur personne d’autre ou quoi que ce soit d’autre. C’est suffisant », dit-elle, en parlant de sa propre campagne. Elle est interrompue par des klaxons d’un automobiliste enthousiaste. Plus loin, une passante intercepte Mme Ien pour lui demander de devenir première ministre.

Divisions militantes

Le milieu militant de la circonscription de Toronto-Centre, qu’Annamie Paul compte courtiser pour avoir le dessus sur sa rivale libérale, ne lui est pas acquis non plus.

« Elle est liée à une ou deux personnes dans la communauté et ce sont les seules relations qu’elle a », estime Sureya Ibrahim, surnommée la « mairesse de Regent Park », un quartier composé historiquement de logements sociaux et où un important projet de développement immobilier fait les manchettes locales. Marci Ien, au contraire, « démontre un grand leadership et de l’empathie dans la communauté, ce qui est important », dit-elle.

Walied Khogali Ali, un ancien candidat au poste de conseiller municipal du quartier, croit l’inverse. Annamie Paul est « très impliquée » dans le travail de la coalition Regent Park Community Benefits, regroupement qui a pour but de s’assurer que les priorités des résidents sont prises en compte dans les travaux. « Annamie Paul a assisté à des rencontres de la coalition, elle a rencontré la direction », explique le militant. Marci Ien, note-t-il, « a plutôt envoyé des membres de son équipe aux rencontres ». C’est surtout l’accès au logement et la protection des résidents durant le développement et l’embourgeoisement de la circonscription qui préoccupent les membres de la communauté, selon lui. « À qui profite cette revitalisation ? » demande Walied Khogali Ali.

À l’image des opinions des militants, il croit que les avis à l’égard d’Annamie Paul sont partagés dans la population de la circonscription. L’élection du 20 septembre nous dira si le pari de la cheffe des verts de tout miser sur son élection locale en valait le prix, au point de renoncer à une tournée nationale.

Avec Étienne Lajoie 

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