La trêve entre le fédéral et les provinces est terminée

Le 11 mars 2020, Justin Trudeau a annoncé la création d’un fonds d’un milliard de dollars pour aider les provinces à traverser la crise de la COVID-19.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le 11 mars 2020, Justin Trudeau a annoncé la création d’un fonds d’un milliard de dollars pour aider les provinces à traverser la crise de la COVID-19.

Ils ont brièvement fait la paix pour former une même « Équipe Canada » pendant un temps de la pandémie, mais leurs différends ont tôt fait de réapparaître. Les provinces — surtout celles dirigées par des conservateurs — et le gouvernement fédéral libéral minoritaire sont maintenant de retour sur le chemin des querelles de compétences.

« Je trouve [les critiques sur la gestion de la pandémie] très ironiques de la part d’une ministre qui a refusé de fermer les frontières des zones à haut risque au tout début de la pandémie, ce qui a facilité l’entrée du virus au Canada », a envoyé le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, à la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, le 6 août dernier.

L’échange par médias interposés, rapporté par Radio-Canada, a suivi la lettre envoyée par le fédéral à l’Alberta pour critiquer la décision de la province de lever la plupart de ses restrictions sanitaires plus tôt cet été. Il s’agit du dernier chapitre de la relation parfois houleuse entre le gouvernement libéral de Justin Trudeau et les provinces. Une relation qui a beaucoup évolué au cours de son second mandat marqué par la pandémie.

La bonne entente initiale

Déjà au lendemain du scrutin, en octobre 2019, c’est la consternation dans les Prairies : les libéraux ne comptent aucun siège entre Winnipeg et Vancouver. Le premier ministre Trudeau prend acte de ce désaveu et nomme au sein de son conseil des ministres un émissaire pour la région, le député Jim Carr. À cause du caractère minoritaire de son gouvernement, Justin Trudeau prend le temps d’inviter chacun des premiers ministres des provinces et territoires à Ottawa pour les consulter.

Or, à peine six mois après l’élection de son gouvernement minoritaire, l’avènement de la pandémie de COVID-19 vient chambouler cette dynamique. Dès le début, Ottawa promet d’aider les provinces à traverser cette crise sans précédent. Le 11 mars 2020, Justin Trudeau annonce même la création d’un fonds d’un milliard de dollars pour venir en aide aux provinces.

Lors des premiers mois de la crise, la bonne entente est de mise ; on maintient des appels hebdomadaires entre Justin Trudeau et les premiers ministres des provinces, et tous assurent vouloir collaborer et faire partie de cette « Équipe Canada ».

Le bouillant premier ministre conservateur de l’Ontario, Doug Ford, se met même à appeler Chrystia Freeland, alors ministre des Affaires intergouvernementales, son « amie » et vante allégrement ses mérites. En juillet 2020, Ottawa annonce un plan de relance de 19 milliards, dont près de la moitié ira directement dans les coffres de la province.

Les chicanes vaccinales

La bonne collaboration n’a pas duré. La relation entre le fédéral et les provinces a commencé à s’effriter à l’hiver 2021, alors que la deuxième vague de la COVID-19 frappait le Canada et que la campagne de vaccination peinait à se mettre en marche.

Au Québec, le premier ministre Legault et les ministres québécois du gouvernement Trudeau se sont reproché mutuellement de ralentir l’opération. Québec déplorait qu’Ottawa lui achemine des doses de vaccin trop lentement et que les calendriers de livraison étaient trop imprévisibles ; le fédéral rétorquait que des centaines de milliers de doses « dorm[ai]ent dans des congélateurs au Québec ».

Le ton a continué de monter au printemps, quand les variants ont commencé à se répandre et que le nombre de cas a de nouveau augmenté au pays. Doug Ford critiquait maintenant quotidiennement le premier ministre fédéral, l’accusant d’avoir trop tardé à s’approvisionner en vaccins et d’être responsable de l’arrivée de la deuxième vague survenue lors de l’automne précédent. Un changement d’approche qui coïncidait avec sa chute de popularité dans les sondages, à un an de la campagne électorale provinciale prévue en juin 2022.

Des reproches ont aussi été réitérés ce printemps par des provinces insatisfaites des délais pour l’obtention d’un nombre de vaccins suffisant pour fournir une deuxième dose à leur population — encore là à cause de l’approvisionnement d’Ottawa, disaient-elles.

Le dossier CHSLD

Notons que, malgré l’apparente bonne entente initiale, le fédéral et les provinces ont eu des échanges tendus sur certains sujets tout au long de la pandémie. En témoignent les conférences de presse sur la crise dans les CHSLD, dès avril 2020, et l’envoi de l’armée canadienne pour leur venir en aidedans le cadre de l’opération Laser.

Bien qu’Ottawa ait accepté de dépêcher près 1400 militaires au Québec et des centaines d’autres en Ontario, le premier ministre Trudeau s’est permis à quelques reprises de noter que cette solution à la crise sans précédent dans les CHSLD n’était pas idéale. Malgré les demandes des provinces de voir ces soldats leur prêter main-forte plus longtemps, ce n’était « pas une solution à long terme » pour Ottawa.

La tragédie dans les centres pour aînés a mené le gouvernement Trudeau à évoquer la possibilité d’imposer des normes nationales de soins. Une idée aussitôt rejetée par les provinces et qui continue de susciter des tensions, puisque Justin Trudeau persiste à vouloir aller de l’avant comme il l’a annoncé dans son dernier discours du trône et dans son budget déposé au printemps.

Le premier ministre du Québec, François Legault, et ses collègues du Manitoba et du Nouveau-Brunswick se sont prononcés par ailleurs contre la Prestation canadienne d’urgence, jugée trop généreuse. Les trois provinces ont affirmé à de multiples reprises que la PCU de 2000 $ par mois représentait un frein au retour à l’emploi. Le gouvernement canadien a fini par proposer à l’ensemble des provinces canadiennes de les aider, à tout le moins à bonifier les salaires de leurs travailleurs de la santé, afin d’éviter que ceux-ci ne préfèrent la PCU à leur travail.

Le problème des transferts

C’est le gouvernement fédéral qui paie une partie de la note des systèmes de santé du Canada sous forme de transferts aux provinces. Le montant de ces transferts devient ainsi une source intarissable de conflits.

À l’automne 2020, les provinces ont constitué un front commun pour réclamer d’Ottawa une bonification majeure de ses transferts en santé : un retour des hausses de 6 % par an, et 28 milliards de dollars dès maintenant. Le gouvernement Trudeau leur a répondu que ces discussions devraient attendre la fin de la pandémie.

Signe qu’il n’y a pas que des ombres au tableau, le ton a toutefois baissé sur la taxe carbone après que la Cour suprême eut confirmé sa constitutionnalitémalgré l’opposition farouche de l’Alberta, de la Saskatchewan et de l’Ontario. Même Québec s’y opposait devant les tribunaux, d’accord certes avec le principe de tarification du carbone, mais inquiet de voir le fédéral déterminer comment l’imposer aux provinces.

Les récentes annonces sur la promesse libérale de financer des places en garderie abordables ont même ramené une certaine bonne entente, les provinces étant tentées par les milliards promis par Ottawa dans son budget 2021. Le premier ministre Trudeau a profité de l’été préélectoral pour faire des annonces en Colombie-Britannique, en Nouvelle-Écosse, à l’Île-du-Prince-Édouard, à Terre-Neuve-et-Labrador et au Yukon, sans oublier la signature d’un chèque « sans condition » au Québec de six milliards de dollars sur cinq ans.

La province de l’Alberta est celle qui est restée la plus hostile à Ottawa. Le premier ministre, Jason Kenney, a annoncé la tenue d’un référendum le 18 octobre, en même temps que les élections municipales albertaines, pour permettre aux citoyens de s’exprimer sur plusieurs questions fédérales, comme les nominations au Sénat et les paiements de péréquation. Un nouveau tour de piste des vieilles querelles qui coïncide avec le mi-mandat du premier ministre conservateur, particulièrement malmené dans les intentions de vote en vue des élections provinciales de 2023.



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