Erin O’Toole remplacerait la taxe carbone… par un prix sur le carbone

Erin O’Toole s’est défendu de proposer une taxe carbone à son tour, après que son parti ait dénoncé sans relâche celle de Justin Trudeau depuis six ans.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Erin O’Toole s’est défendu de proposer une taxe carbone à son tour, après que son parti ait dénoncé sans relâche celle de Justin Trudeau depuis six ans.

À quelques mois de probables élections fédérales, le Parti conservateur a dévoilé son plan climatique tant attendu. Mais alors que le chef Erin O’Toole promettait encore cet été d’abolir la taxe carbone du gouvernement Trudeau, sa solution présentée jeudi propose une tarification du carbone pour les consommateurs. Une volte-face des conservateurs accueillie favorablement par les groupes environnementaux, qui la jugent cependant tout de même insuffisante.

Un gouvernement conservateur abolirait le plan de tarification du carbone des libéraux pour le remplacer par un système de « bonis-dollars » pour les consommateurs de carburant à base d’hydrocarbures.

Le parti créerait un « compte d’épargne personnel pour la réduction du carbone », dans lequel seraient versées des compensations au prix carbone qui leur serait imposé en vertu de leur consommation. Ces fonds pourraient ensuite être utilisés pour acheter des biens écoénergétiques, comme une bicyclette, un véhicule électrique ou une nouvelle fournaise. Le prix serait fixé à 20 $ la tonne au départ, puis augmenterait à 50 $ la tonne en 2022 pour ne plus être rehaussé par la suite. Le prix carbone du fédéral est actuellement de 40 $ la tonne et doit augmenter graduellement jusqu’à 170 $ la tonne en 2030. Le programme libéral rembourse ensuite les consommateurs par le truchement de leurs impôts.

La querelle de la taxe carbone

Erin O’Toole s’est défendu de proposer une taxe carbone à son tour, après que son parti eut dénoncé sans relâche celle de Justin Trudeau pendant six ans. « Il n’y a pas un sou qui revient au gouvernement. Ce n’est pas une taxe du tout », a-t-il affirmé.

Le chef du PCC conserverait en revanche la tarification du carbone imposée par les libéraux aux grands émetteurs industriels. Cette taxe doit aussi atteindre 170 $ en vertu du plan libéral. Mais M. O’Toole prévient qu’il pourrait revoir son prix à la baisse, car il voudra s’arrimer aux programmes environnementaux de l’Union européenne et des États-Unis.

« Le Canada ne peut pas ignorer la réalité du changement climatique », affirme la plateforme environnementale du chef conservateur — dont les militants rejetaient il y a un mois une résolution confirmant l’existence même de ce phénomène scientifique.

La taxe carbone des libéraux s’applique aux provinces qui n’ont pas de plan jugé équivalent par Ottawa. Le Québec, la Colombie-Britannique et les provinces maritimes en sont exemptés.

M. O’Toole a indiqué qu’il comptait « respecter l’approche du Québec sur les changements climatiques ». Il a toutefois ajouté qu’il allait « discuter » de son propre plan avec toutes les provinces, « parce qu’on doit travailler ensemble pour réduire les émissions de GES ».

Déceptions

Les groupes environnementaux ont reconnu « l’évolution » du discours conservateur, qui admet désormais l’efficacité d’une tarification du carbone pour réduire la pollution. Mais ils ont déploré le fait que le plan demeure malgré tout en deçà des gestes nécessaires pour freiner le réchauffement climatique.

Un prix du carbone à 50 $ la tonne est bien trop bas, selon Patrick Bonin, de Greenpeace, et représente « une réduction de l’incitatif à arrêter de polluer ».

Le compte d’épargne carbone récompensera quant à lui les plus gros pollueurs, qui seront ceux qui toucheront des remboursements tandis que les citoyens qui ont un comportement moins polluant n’auront pas droit aux bonis-dollars. « C’est l’équivalent de cartes-cadeaux pour ceux qui vont consommer à outrance. Plus les gens vont polluer, plus ils vont recevoir de cadeaux », déplore M. Bonin.

Erin O’Toole a rétorqué que son plan inciterait au contraire les pollueurs à changer de comportement, puisque les fonds amassés dans leur compte d’épargne carbone devront être réservés à des biens écoénergétiques. « Il n’y a pas de certitude de réduction des émissions avec l’envoi d’un chèque. Parce que, malgré ces achats, le reste du comportement du citoyen peut demeurer polluant », réplique M. Bonin.

Des pétro-points pour les pollueurs ?

Le ministre de l’Environnement fédéral, Jonathan Wilkinson, a exprimé les mêmes critiques. « Les conservateurs semblent proposer une nouvelle version des pétro-points : plus vous consommez, plus vous gagnez », a-t-il lancé. M. Wilkinson a en outre dénoncé la complexité du plan, qui nécessiterait la création d’un compte d’épargne pour chaque Canadien, le suivi individuel de toute leur consommation d’énergies combustibles et le versement de compensations équivalentes dans chacun de ces comptes.

Les libéraux ne se sont en outre pas gênés pour accuser les conservateurs de proposer une « taxe carbone Erin O’Toole » — bien que le chef conservateur refuse d’utiliser ce terme honni dans ses rangs —, qui serait de surcroît moins ambitieuse et moins efficace que la taxe carbone libérale. « C’est un écran de fumée », a déclaré le ministre du Patrimoine et ancien militant écologiste, Steven Guilbeault.

Des cibles bientôt désuètes

Erin O’Toole s’est targué, en présentant son plan jeudi, de pouvoir remplacer ainsi la taxe carbone libérale tout en pouvant néanmoins atteindre les cibles de réduction de gaz à effet de serre du gouvernement Trudeau. Celles-ci ont cependant été de nombreuses fois qualifiées d’insuffisantes par le milieu environnemental. Et les libéraux comptent en présenter de nouvelles, plus ambitieuses, lors du sommet sur le climat du président américain, Joe Biden, la semaine prochaine.

« Il est quelque peu étrange que le Parti conservateur présente un plan qui se base sur des cibles qui n’existeront plus la semaine prochaine. Et ils le savent », a dit le ministre Wilkinson.

« C’est un plan moins ambitieux que ce que proposent les libéraux, alors que leur cible actuelle risque déjà de ne pas être atteinte et qu’elle n’est même pas suffisamment ambitieuse », a quant à lui déploré Patrick Bonin. Greenpeace aimerait voir le gouvernement libéral doubler sa cible de réduction des GES la semaine prochaine, pour la faire passer de 30 % de réduction d’ici 2030 à 60 % d’ici la même date par rapport aux niveaux d’émissions de 2005.

L’organisme Clean Prosperity a fait les mêmes reproches. Il a noté que, même si Erin O’Toole a rattrapé le train en marche, il doit maintenant accélérer la cadence pour suivre le rythme de l’action climatique internationale. « Tous les leaders politiques, y compris M. O’Toole, feraient bien d’envisager de hausser leurs cibles encore davantage », a fait valoir le président, Michael Bernstein.

Critiqué à gauche comme à droite

Le Nouveau Parti démocratique a quant à lui accusé les conservateurs de faire « pire que les engagements dérisoires des libéraux pour le climat ».

Dans le camp adverse, Maxime Bernier a scandé que les conservateurs ne devenaient qu’une pâle copie du Parti libéral. « M. O’Toole porte un masque rouge, un masque libéral, et il pense aller chercher plus d’appuis dans les grands centres avec cette politique-là. Je dis aux conservateurs déçus de ces politiques que la porte est ouverte au Parti populaire », a déclaré M. Bernier au sujet de son parti.

Les conservateurs ont fait campagne en 2019 en promettant d’abolir la tarification du carbone des libéraux. Une position qui avait expliqué leurs résultats décevants lors de l’élection, selon plusieurs au parti.

Le plan climatique conservateur propose en outre d’investir d’ici 2030 un milliard de dollars pour la fabrication de véhicules électriques, un autre milliard dans l’énergie à hydrogène, 3 milliards pour développer des « solutions climatiques naturelles » (axées sur la gestion des forêts, des milieux humides ou des prairies) ainsi que 5 milliards pour la technologie de captage, d’utilisation et de séquestration du carbone.

Erin O’Toole envisage en outre d’imposer un tarif frontalier sur les importations provenant de pays ayant des normes moins sévères en matière de carbone. Le président américain, Joe Biden, a évoqué la même idée.

Avec Boris Proulx

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