L'heure juste: le boulet bureaucratique de l'Agence de la santé publique du Canada

C’est le dévouement inouï du personnel, le professionnalisme et l’expertise de l’administratrice en chef, Theresa Tam, et de son second, Howard Njoo, qui ont largement permis de sauver les meubles.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne C’est le dévouement inouï du personnel, le professionnalisme et l’expertise de l’administratrice en chef, Theresa Tam, et de son second, Howard Njoo, qui ont largement permis de sauver les meubles.

La semaine dernière, le gouvernement fédéral faisait parvenir au comité parlementaire de la santé des milliers de documents portant sur sa gestion de la pandémie. Dans cette imposante pile, une véritable bombe : un rapport interne produit en septembre, intitulé « Leçons tirées de l’intervention de l’Agence de la santé publique du Canada contre la COVID-19 », et selon lequel l’institution était dangereusement mal armée pour faire face à la pandémie.

Les constats font sursauter : « multiples lacunes en matière de capacités et compétences dans l’ensemble de l’Agence », « expertise limitée en santé publique, ce qui comprend les épidémiologistes, les psychologues, les spécialistes du comportement et les médecins aux échelons supérieurs », « manque d’expertise et de capacités en matière de gestion des interventions d’urgence »…

La présidente de l’Agence a rapidement mobilisé ses employés, recruté du personnel scientifique et des cadres dans d’autres ministères et même à l’extérieur de la fonction publique, écrit-on. Des partenariats solides ont été établis, en particulier avec les agences provinciales et territoriales. C’est toutefois le dévouement inouï du personnel, le professionnalisme et l’expertise de l’administratrice en chef, Theresa Tam, et de son second, Howard Njoo, qui ont largement permis de sauver les meubles. Sept jours sur sept et souvent jusqu’à 20 heures par jour dans le cas de la Dre Tam.

Cette dernière ne l’a pas eu facile, pas plus que d’autres cadres supérieurs, « qui ne disposaient pas du soutien nécessaire pour se préparer en vue de ces présentations [au Cabinet et au Parlement], ce qui a compliqué leur tâche de soutenir adéquatement la ministre de la Santé ». Mais pire, la Dre Tam ne bénéficiait pas de tout l’appui dont elle avait besoin en matière d’expertise médicale « de haut niveau ». En plus, « elle recevait souvent de l’information dans le mauvais format, avec des inexactitudes ou des lacunes », ce qui les obligeait, son bureau et elle, à abattre encore plus de travail.

Les liens hiérarchiques, cruciaux en temps de crise, étaient mal compris. « Nombreux sont ceux au sein de l’Agence, y compris aux échelons supérieurs, qui n’avaient jamais participé à une intervention de santé publique et n’avaient pas suivi de formation en gestion des urgences. Ce manque de connaissances et d’expérience a entraîné une certaine confusion par rapport aux rôles et aux responsabilités au début de l’intervention. »

Aucune agence de santé publique n’était prête à faire face à la pire crise sanitaire des 100 dernières années, nuance Ian Culbert, directeur général de l’Association canadienne de santé publique. « Il serait irréaliste de s’attendre à une telle chose. Et si certains éléments du rapport sont évidemment préoccupants, ils ne sont pas nécessairement surprenants étant donné l’érosion de la Santé publique depuis plusieurs d’années, non seulement au niveau fédéral, mais aussi provincial. »

Quand la Santé publique fait bien son travail de prévention, il ne se passe rien. Investir dans ce qui n’est pas visible est souvent difficile à défendre pour un politicien pressé de toutes parts pour améliorer l’accès aux soins aigus. « Avant 2020, dit-il, personne ne demandait d’investir davantage dans la protection contre une menace qui pourrait ne jamais se matérialiser. » Par conséquent, les budgets des agences de la santé publique ont stagné ou fondu au fil des ans, comme celui de l’agence québécoise, remarque Marie-France Raynault, professeure émérite en santé publique à l’Université de Montréal.

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Selon M. Culbert, le personnel en place à l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC) a fait du mieux qu’il pouvait avec les moyens qu’il avait. La Dre Raynault avoue tout de même sa frustration face à une réponse fédérale qu’elle juge « insuffisante » sur le plan de la santé publique. Elle ne blâme toutefois pas la Dre Tam, tient-elle à préciser.

Car l’agence fédérale connaît des problèmes systémiques attribuables à des décisions prises il y a des années et, en particulier, depuis 2015. Cette année-là, le gouvernement Harper a modifié la structure de l’ASPC pour créer un poste de président, responsable de la gestion de l’agence, et ainsi limiter les responsabilités de l’administrateur en chef à la promotion et à la protection de la santé des Canadiens. Cela a eu pour effet de rendre l’agence plus bureaucratique, l’expertise administrative a pris en quelque sorte le dessus sur l’expertise scientifique, constate la Dre Raynault.

Les gestionnaires vont et viennent, souvent sans formation en santé publique, ce qui affecte la qualité de leurs décisions, relève Ian Culbert. Cet été, le Globe and Mail révélait par exemple la mise sur pause, moins d’un an avant l’éclosion de la COVID-19, du Réseau mondial d’information en santé publique (RMISP). Sa mission était de détecter les signaux de pandémie à travers le monde pour en alerter les Canadiens avant même, souvent, que les dirigeants des régions touchées n’admettent l’existence d’une éclosion. Les révélations du Globe ont conduit à la reprise des activités du RMISP en août et la tenue de deux enquêtes indépendantes.

Une des recommandations du rapport de septembre est d’ailleurs de « s’assurer que les postes de direction clés qui sont responsables de l’intervention sont occupés par des personnes qui détiennent les connaissances, l’expertise et l’expérience nécessaires ».

Dans une déclaration écrite transmise au Devoir, l’Agence dit que des améliorations ont été apportées depuis le début de l’automne et que le rapport éclairera sa « planification stratégique à l’avenir ». Personne n’était disponible pour répondre à nos questions.



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