Plus de 20 000 respirateurs dorment dans les réserves d’Ottawa

Dans l’urgence de se préparer au pire, Ottawa a-t-il acheté de l’équipement médical pour rien ? Le gouvernement fédéral a commandé des dizaines de milliers de ventilateurs pour traiter des patients atteints de la COVID-19, au coût de plus d’un milliard de dollars. Mais ces ventilateurs ne sont pas utilisés et dorment dans des entrepôts, a appris Le Devoir.

En avril dernier, alors que commençait la première vague de la pandémie, le premier ministre Justin Trudeau avait lancé un défi au secteur manufacturier canadien : transformez vos usines pour fabriquer des ventilateurs et on vous en achètera 30 000. L’industrie a répondu à l’appel avec enthousiasme et des chaînes de production ont été montées en vitesse. Ottawa a finalement commandé 40 547 ventilateurs, auprès de 14 entreprises ou consortiums, pour une facture totale de 1,15 milliard de dollars.

En date du 13 janvier dernier, Ottawa a reçu « plus de 21 000 » de ces ventilateurs, confirme l’Agence de santé publique du Canada. De ce nombre, toutefois, à peine 161 ont été distribués aux provinces, soit un maigre 0,8 %. Les autres sont accumulés dans la réserve fédérale, auxquels s’ajouteront les 19 000 supplémentaires à venir. L’Agence de la santé publique n’a pas été en mesure de nous expliquer à temps ce qu’il advenait de tout ce matériel.

Déjà au printemps, M. Trudeau avait reconnu que « 30 000 ventilateurs, c’est un gros chiffre ». Il avait laissé entendre que, même si le Canada n’en a pas besoin, « il y a peut-être des pays dans le monde qui vont en avoir besoin ». À titre de repère, le Québec compte un peu plus de 5000 ventilateurs, dont seulement 2150 sont des ventilateurs de soins critiques. Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux, Québec a acquis environ 200 respirateurs de soins critiques pendant la pandémie et indique ne pas en manquer. « Nous estimons que le nombre de ventilateurs est suffisant en ce moment », affirme un porte-parole.

 
0,8%
C'est le pourcentage des ventilateurs achetés dans l’urgence par Ottawa qui ont été distribués aux provinces.

L’Ordre professionnel des inhalothérapeutes du Québec, qui compte 4450 membres, rappelle que la pénurie est davantage du côté du personnel pour faire fonctionner ces appareils. « Ce n’est pas un manque d’équipement qui est le problème, ni même un manque de lits, c’est un manque de ressources professionnelles pour prendre en charge les patients sous assistance respiratoire », indique la directrice générale de l’Ordre, Josée Prud’homme. Les inhalothérapeutes, explique-t-elle, ne font pas qu’allumer la machine. Ils doivent en calibrer la fréquence, le volume, le pourcentage d’oxygène ou encore le mode de ventilation en fonction de l’état du patient.

Changement de méthodes

En outre, les ventilateurs, perçus comme essentiels pour combattre la COVID-19 en début de pandémie, ont été peu à peu délaissés. Le corps médical a compris qu’il était possible de procéder plutôt par oxygénation à haut débit, une méthode beaucoup moins intrusive qui ne nécessite pas des appareils aussi coûteux ni la mise sous sédation des patients, explique le Dr Mathieu Simon, chef des soins intensifs à l’institut de cardiologie et de pneumologie de Québec. Les malades récupèrent donc beaucoup plus vite.

Le Dr Simon relate qu’en début de pandémie, la recommandation internationale était de mettre sous respirateur tout malade nécessitant un débit d’oxygène environ quatre fois supérieur à celui d’une personne en santé. Or, pour toutes les autres maladies nécessitant une oxygénation, le seuil est beaucoup plus élevé, de l’ordre de 10 à 15 fois celui d’une personne en santé. « Donc initialement, pendant la première vague, on a eu peur de manquer de ventilateurs parce que cette norme était extrêmement contraignante », dit le Dr Simon.

Il ne s’agit pas de l’unique achat précipité d’Ottawa dont l’utilité est maintenant remise en doute. CBC rapportait la semaine dernière que les 26 000 doses de Bamlanivimab qu’Ottawa a achetées au coût de 41 millions de dollars ne sont pas utilisées par les provinces. Ce médicament antiviral doit être administré sous perfusion, au plus tard 10 jours après l’apparition des premiers symptômes, et sert à prévenir l’aggravation des symptômes chez les personnes à risque de développer une forme grave de la COVID. Mais comme il s’adresse aux personnes encore peu affectées, il n’est pas la priorité du système médical déjà débordé. Les États-Unis aussi ont acheté des centaines de milliers de doses qui sont restées pour la plupart inutilisées pour les mêmes raisons.

De même, plus d’un million de tests de dépistage rapide achetés par Ottawa et envoyés au Québec dormaient jusqu’à présent sur des tablettes, Québec estimant qu’ils n’étaient pas assez fiables. Québec a donné le feu vert au cours des derniers jours pour les utiliser dans certaines circonstances.

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8 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 20 janvier 2021 04 h 53

    Surprise surprise, gaspillage

    On s'attendait à un gaspillage du gouvernement mais là il se surpasse. C'est quand même moins pire que le Transmountain!
    Alors, avec tous ces respirateurs, il pourrait y avoir beaucoup plus de monde en urgence....

  • Yvon Pesant - Abonné 20 janvier 2021 05 h 11

    Ailleurs dans le monde

    "Il y a peut-être des pays dans le monde qui vont en avoir besoin" (Justin Trudeau)

    Si c'est déjà compliqué de les faire fonctionner chez nous, que nous n'en avons pas vraiment besoin et que, de toute manière, le vrai problème est le manque de personnel formé pour aider autrement et efficacement les personnes en difficultés respiratoires, on peut imaginer ce qu'il peut en être dans les pays qui n'ont pas les moyens d'en acheter.

    Je serais curieux de savoir combien de ces appareils spécialisés dorment dans des entrepôts dans les autres pays comme Canada qui ont les moyens de faire des achats improvisés qui deviennent des dépenses inutiles pour du matériel qui, dans le meilleur des cas, sera envoyé au recyclage avec son emballage quand on aura besoin d'espace pour entreposer autre chose d'inutilisé. Quand ce n'est pas d'inutile tout court.

    Quant à faire travailler des gens au Canada autant que ce soit pour fabriquer des objets qui ne se ramasseront pas aux vidanges ailleurs dans le monde. Dans les pays qui n'ont pas les moyens, comme dit Justin.

  • Jean-François Fisicaro - Abonné 20 janvier 2021 08 h 16

    Pourquoi en avoir commandé autant ... ?

    Et surtout avec une telle précipitation ? On ne parle pas ici de quelques milliers de $$$. Plus d'un MILLIARD de piastres pour des appareils qui semblent avoir autant de chance d'être utilisés que de gagner le gros lot à la loterie ! Sérieux, je veux bien qu'il y ait eu quelques erreurs dans le stress de la première vague de cette maudite pandémie, mais là on parle de quelque chose qui donne l'apparence de contrats donnés à des p'tits amis ... Et si ce n'est pas le cas, alors c'est presque plus épeurant encore ! Toutes ces ressources dépensées au mauvais endroit et au mauvais moment ! Quelle crampe au cerveau du comité ou du groupe de fonctionnaires et/ou élus qui a procédé ! Dégoûtant …

    • Bernard Plante - Abonné 20 janvier 2021 12 h 39

      Parce que, à l'image du scandale WE Charity/UNIS, la commande de ventilateurs en si grand nombre a fort possiblement permis à Trudeau et à son ami de longue date, Franck Bailys de la compagnie Bailys, de mettre de côté environ 10 M$ chargés en excédant du coût habituel de ventilateurs similaires.

      https://www.journaldemontreal.com/2020/10/21/contrat-a-un-ex-depute-du-plc-lopposition-officielle-denonce-la-corruption-du-gouvernement

    • Jean-François Fisicaro - Abonné 20 janvier 2021 18 h 50

      Plus subtile que ça, tu meurs !

  • noel doucet - Abonné 20 janvier 2021 10 h 18

    Incroyable!!!

    Depuis des mois, les médias et gouvernements sèment "la peur d'en manquer" pour nous imposer des restrictions qui nous rendent la vie misérable et tout ça, basé sur de fausses données. Honteux! Vite des élections pour qu'on se débarrasse de ces gouvernements incompétents!

    • Serge Lamarche - Abonné 20 janvier 2021 19 h 50

      Incompétent, incompétent et demi. Quel gouvernement n'est pas incompétent?

  • Patrick Dolmaire - Abonné 20 janvier 2021 15 h 42

    Quelles sont les solutions du gouvernement et de l'ordre pour le manque d'inhalothérapeutes ?

    S'il y a eu fraude, que la justice fasse son travail. En attendant mieux vaut en avoir de trop que pas assez, il fut un temps où il en manquait, tout comme les masques et maintenant les vaccins ... espérons que nos gouvernants apprendront pour l'avenir que la souveraineté en ce domaine n'est pas une fantaisie. Par contre, on ne semble pas savoir si ce sont des simples ventilateurs ou des appareils de soins critiques. On ne sait pas non plus s'il y a suffisamment de bouteilles d'oxygène. On apprend par contre qu'il manque d'inhalothérapeutes ... ce qui pourrait être critique si le variant anglais se multipliait comme en Grande-Bretagne. Peut-être que l'Ordre professionnel des inhalothérapeutes du Québec pourrait à cet effet proposer de façon proactive des solutions impliquant par exemple les étudiants des 8 Cegep formant des inhalothérapeutes ou d'autres formations médicales du Cegep ou des universités