Trudeau solidaire avec la France, mais aussi critique après l’attaque contre un enseignant

La décapitation de l’enseignant Samuel Paty, qui enflamme la France, est survenue il y a 12 jours, mais le bureau du premier ministre Justin Trudeau n’a jamais diffusé de déclaration officielle à ce sujet.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne La décapitation de l’enseignant Samuel Paty, qui enflamme la France, est survenue il y a 12 jours, mais le bureau du premier ministre Justin Trudeau n’a jamais diffusé de déclaration officielle à ce sujet.

Faut-il tracer un parallèle entre la décapitation en France d’un enseignant ayant montré des caricatures de Mahomet et le lynchage numérique à Ottawa d’une professeure ayant prononcé le mot raciste en n ? Le premier ministre Justin Trudeau ne le croit pas. Selon lui, le drame français relève purement du terrorisme, qui doit être dénoncé, tandis que le mot maudit ne devrait pas être prononcé, par respect pour les personnes racisées.

La décapitation de Samuel Paty, qui enflamme la France, est survenue il y a 12 jours, mais le bureau de M. Trudeau n’a jamais diffusé de déclaration officielle à ce sujet. Le premier ministre n’a pas non plus appelé son homologue Emmanuel Macron, qui fait l’objet de critiques vitrioliques dans le monde musulman.

Néanmoins, M. Trudeau soutient être solidaire de son allié français. « Nous avons et nous allons continuer d’exprimer notre solidarité avec la France suite à cet attentat terroriste haineux, a-t-il déclaré mardi. La décapitation, le meurtre de Samuel Paty est absolument inacceptable et injustifiable. »

Appel au calme

Mais du même souffle, M. Trudeau a ajouté qu’il fallait apaiser le débat au moment où les « tensions s’enflamment » et que « la rhétorique s’emporte ». « Nous devons être à l’écoute et travailler dans le calme pour empêcher un accroissement des tensions ou de la mécompréhension dans le monde. Donc, je vais prendre l’occasion pour parler à des leaders mondiaux, des leaders communautaires, des leaders dans la communauté musulmane ici au Canada pour comprendre leurs inquiétudes, leurs préoccupations, pour écouter et travailler à réduire ces tensions car, en période de pandémie et d’angoisse élevée, on ne doit pas avoir d’autres tisons pour accroître les flammes. »

Doit-on lire entre les lignes que M. Trudeau désapprouve les sorties de M. Macron ? Le premier ministre n’a pas répondu. Le président français s’est engagé à combattre le « séparatisme islamiste » avec un projet de loi à venir début décembre et a soutenu que « l’islam est une religion qui vit une crise partout dans le monde ». Depuis, les manifestations se multiplient dans les pays à majorité musulmane ; le Qatar, la Turquie et le Koweït ont appelé au boycottage des produits français ; et le président turc a même reproché à M. Macron d’avoir un problème de santé mentale.

Mardi, la Chambre des communes a adopté unanimement, à l’initiative du Bloc québécois, une motion dénonçant l’événement tragique. Celle-ci est presque identique à celle qui a été adoptée à Québec la semaine dernière. Son instigateur, le député Stéphane Bergeron, a expliqué être passé à l’acte en voyant que le gouvernement ne prenait pas les devants. C’est aussi à l’initiative du Bloc qu’une minute de silence a été respectée lundi.

« Je ne peux pas m’empêcher de constater que cela survient plus de 10 jours après les événements », a dit M. Bergeron. Il a ajouté que M. Macron « aurait certainement apprécié de la part du gouvernement canadien un geste de solidarité comme il y en a eu d’un certain nombre de chefs d’État en Europe et ce n’est pas venu ».

Parallèle avec l’UdO

M. Trudeau a par ailleurs rejeté le parallèle dressé par certains analystes entre cette décapitation et le traitement réservé à la professeure de l’Université d’Ottawa Verushka Lieutenant-Duval, qui a utilisé le mot en n dans un cours pour expliquer comment dans l’Histoire certaines insultes ont été récupérées par les groupes minoritaires qui en faisaient l’objet afin de se donner du pouvoir. Mme Lieutenant-Duval a fait l’objet d’une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux et a vu ses coordonnées personnelles publiées. Dans les deux cas, ont plaidé certains, un professeur a été puni pour avoir discuté, dans une perspective d’apprentissage, d’un sujet qui dérange, soit la liberté d’expression dans un cas, l’histoire d’un mot dans l’autre.

« Ce qui s’est passé en France était un acte de terrorisme des plus haineux. C’était inacceptable, injustifiable et c’est complètement différent de tout autre acte », a soutenu M. Trudeau. Il estime qu’un professeur ne devrait pas prononcer le mot en n, quelle que soit son intention.

« Une des responsabilités de tout enseignant, c’est de s’occuper de protéger et d’amener des étudiants vers une meilleure connaissance du monde et de soi-même, a-t-il dit. Et ça ne se fait pas si, même par mégarde, on blesse des étudiants, ceux qui font face tous les jours à de la discrimination et du racisme dans la rue, leur vie et les systèmes qu’ils rencontrent. Nous devons être à l’écoute de ceux qui sont blessés par l’utilisation, même bien intentionnée, du mot [en] n. »

M. Trudeau se place donc dans le camp du chef du NPD et de la cheffe du Parti vert, Jagmeet Singh et Annamie Paul, qui ont tous deux dit que ce mot devrait être banni du vocabulaire. Mme Paul a soutenu que les personnes noires avaient cependant le droit de continuer à l’utiliser entre elles. Inversement, le conservateur Erin O’Toole a plaidé pour la protection de la liberté d’expression sur les campus universitaires, tandis que le bloquiste Yves-François Blanchet a invité à faire la distinction entre un mot utilisé pour dénigrer et un même mot utilisé pour analyser. Cela lui a valu de se faire attaquer par Mme Paul sur Twitter.

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